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[5] On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les bâtimens de guerre et

les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr'eux ou

pour inspirer aux navires marchands, dont ils voulaient s'emparer, une

confiance qui leur permît de les approcher assez pour les faire tomber

en leur pouvoir.

Lorsqu'il arrivait, par exemple, qu'un de nos corsaires, abusé par une

erreur que les marins les plus expérimentés peuvent commettre à la mer,

se prît à chasser une corvette ou une frégate anglaise, en croyant ne

poursuivre qu'un gros bâtiment marchand, celle-ci, pour attirer plus

sûrement son adversaire dans le piège vers lequel il courait lui-même,

se gardait bien de revirer subitement de bord et d'orienter sur l'ennemi

trompé, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en

habile manoeuvrière, de la méprise de l'imprudent corsaire, on voyait la

frégate ou la corvette ainsi poursuivie, s'efforcer d'imprimer à sa

tournure et à sa marche l'apparence captieuse de l'allure lente et du

lourd sillage d'un gros bâtiment marchand. Pour amoindrir la dimension

imposante des voiles, on amenait un peu les perroquets et les huniers

sur leurs drisses, en ayant soin de mal orienter leurs vergues,

auxquelles on avait eu d'abord la précaution de ménager une obliquité

favorable à la perspective qu'on espérait leur donner. Pour diminuer la

vitesse du sillage qui n'aurait pas manqué de trahir le modeste

_incognito_ que l'on voulait garder, on gouvernait mal, on faisait

tantôt une embardée sur tribord, tantôt une embardée sur babord,

maladresses combinées qui, en ralentissant la marche du navire, étaient

merveilleusement propres à confirmer le corsaire dans cette idée qu'il

ne pouvait y avoir qu'un trois-mâts du commerce qui fût capable de

gouverner aussi pitoyablement. Souvent même, le navire chasseur

attribuait à la peur de se voir bientôt _hâlé en dedans_, le désordre

trop calculé qu'il remarquait, avec satisfaction, dans la manoeuvre du

pauvre navire aux abois, serré de si près. Mais lorsque, en dépit de

toutes ces précautions subreptices, le renard caché sous la peau de la

pacifique brebis trouvait que son allure n'était pas encore assez

déguisée, il ne manquait jamais d'avoir recours au moyen rétrograde dont

le capitaine du brick hollandais _De Meermin_ fit usage contre les

bintasses javanaises; c'est-à-dire qu'il vous envoyait par-dessus le

bord toutes les bailles vides qu'il s'amusait ensuite à traîner

péniblement derrière lui. Ce procédé, en absorbant une partie de la

célérité ordinaire du bâtiment convoité, donnait au corsaire la

dangereuse facilité de le gagner _main sur main_, et c'était ce qu'il

pouvait advenir de plus fâcheux pour l'un et de plus heureux pour

l'autre, car, dès que les deux jouteurs en étaient arrivés à une portée

de canon, la corvette ou la frégate reprenait son rôle en hissant ses

huniers et ses perroquets à tête de bois, en coupant les bosses de ses

bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant

chasser par le renard qu'il avait lui-même si gauchement accosté; et

l'on peut croire que le beau rôle n'était pas toujours alors celui

qu'avait repris le malheureux corsaire.

L'abus de quelques-uns de ces déguisemens avait fini, pendant nos

dernières guerres maritimes, par décréditer tellement l'usage qu'on en

avait fait si long-temps, qu'il aurait fallu plus que de la bonhomie

pour se laisser abuser encore par de pareils stratagèmes, devenus

grossiers à force d'avoir trop souvent réussi. Masquer et aplatir sa

batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et

fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses

porte-haubans, dépasser ses mâts de perroquets et mettre son pavillon en

berne pour revêtir l'apparence d'un navire en détresse; déchirer ses

voiles, avarier sa mâture, faire barbouiller la figure de ses hommes

pour se donner les airs coquets d'un équipage ravagé par une épidémie:

tout cela n'était plus, vers la fin de nos longues croisières, qu'un

misérable charlatanisme de mer, abandonné aux derniers plagiaires du

métier, pour abuser les dernières dupes du commun des marins sans

expérience et sans finesse.

Un capitaine de Saint-Malo, convaincu du besoin qu'il y avait de

rajeunir tout ce vieux système de fraudes, pour pouvoir tromper encore

la vigilance exercée que l'abus maladroit de la ruse avait blasée, fit

un jour donner à un corsaire, construit d'après ses plans, tous les

dehors d'un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti,

alla croiser sur les côtes de Cork et dans le chenal de Bristol, avec

ses voiles noires et son misérable gréement, jusqu'à ce que, grâce à sa

pacifique tournure, il eût fait trois ou quatre bonnes prises, pour prix

de l'impunité qu'il s'était assurée en se donnant la mine d'un pauvre

marchand de houille. Mais l'année suivante, le faux charbonnier ayant

voulu renouveler le stratagème qui lui avait si bien réussi, fut pris, à

la suite d'un vif engagement, par un autre navire charbonnier plus fort

encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible

concurrent se trouva être un grand brick de guerre anglais qui, pour

mettre à profit la leçon que lui avait donnée, l'année précédente, le

corsaire français, s'était aussi déguisé comme lui en charbonnier

irlandais.

Le capitaine français, si tristement pris dans ses propres lacs, ne

perdit cependant pas courage. Revenu à Saint-Malo avant la fin de la

guerre, et après avoir brûlé la politesse aux geôliers des prisons

d'Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la

quille d'un nouveau corsaire qui, avec les façons les plus favorables à

une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extérieur d'une

pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est

lancée, elle flotte; tout le monde la trouve charmante d'épaisseur et

d'obésité; ses ponts énormes, et massivement arrondis vers leurs larges

extrémités, cachent si habilement ses fonds déliés et ses formes

sveltes, qu'à une portée de fusil, ou une demi-portée de canon tout au

plus, on la prendrait pour la plus grosse _hourque_ qui ait jamais

refoulé les eaux paresseuses du Zuyderzée ou de la Baltique. Le

chef-d'oeuvre de construction part: il ne marche pas, il vole sur la

crête des lames écumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises;

il va le lendemain en faire une troisième, et cette troisième capture

sera une galiote plus forte encore que lui, et naviguant sous le

pavillon anglais. La fausse galiote française chasse pendant une

demi-heure la vraie galiote ennemie; mais celle-ci, ennuyée, au bout de

cette demi-heure d'efforts, d'être chassée par la galiote qu'elle peut

chasser à son tour, oriente tout-à-coup sur le corsaire qui a d'abord

orienté sur elle. Le corsaire _galioté_, soupçonnant alors la ruse,

songe, mais trop tard, hélas! à prendre le parti de la retraite. La

vraie galiote anglaise gagne du terrain sur la feinte galiote française;

elle la joint même d'assez près pour entamer avec elle le plus rude

entretien, et après quarante et quelques minutes d'action, le corsaire

tout coi, tout honteux de sa méprise, est réduit à amener pavillon pour

la contrefaçon anglaise d'une galiote hollandaise. C'était une corvette

déguisée en _hourque_, pas autre chose, et l'une des meilleures

marcheuses de la marine britannique: on n'est jamais trompé que par les

siens. La seconde contrefaçon était la bonne.

Notre ingénieux et brave capitaine resta cette fois-là, jusqu'à la paix,

dans le _carcer durus_ des prisons d'Angleterre, où il apprit que,

pendant qu'il faisait construire sa galiote à Saint-Malo, l'amirauté

anglaise, instruite à temps de ses projets, avait donné ordre de

construire, à Portsmouth, une corvette _galiotée_, destinée à tromper

les corsaires français qui iraient croiser dans la Manche.

Les trois pirates (2/2) · 第 12 / 18 题