[3] La vie de Christophe offre à la philosophie, l'exemple d'une fortune
extraordinaire et la preuve malheureuse de l'ambition, qu'une élévation
trop subite peut développer soudainement chez les hommes même les plus
modestes et les plus obscurs.
Né dans l'île de La Grenade, au sein du plus abject esclavage, et jeté
avec d'autres esclaves comme lui sur les rivages de St.-Domingue, au
milieu des événemens qui devaient arracher cette colonie au joug des
Européens, ce noir audacieux parvint, à la tête de quelques insurgés de
sa classe, à chasser les Anglais et les Espagnols de la partie de l'île
que la France révolutionnaire disputait encore aux nègres qu'elle avait
eu l'imprévoyance de soulever aux premiers cris de liberté.
Nommé général par le droit de révolte, sans avoir cherché d'abord
d'autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie, Christophe
se tourna, après la victoire, du côté de Toussaint-Louverture, contre
ces mêmes Français dont il n'avait un moment embrassé la cause, que pour
soustraire son pays adoptif à la domination des Espagnols et des
Anglais, les deux peuples ennemis qui, dans son esprit, devaient être
les moins disposés à favoriser les idées de liberté que la révolution de
89 avait été réveiller jusques dans le sein des plus pauvres nègres.
Lors du débarquement du général Leclerc au cap Français, Christophe,
resté le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient
attaquer, n'hésita pas à livrer aux flammes la ville qu'il n'avait pu
défendre, et les premiers pas de notre armée ne rencontrèrent, sur cette
terre fatale, que des ruines fumantes à la place où leurs regards
charmés avaient vu s'élever une cité florissante, quelques minutes avant
la descente. Poursuivi, traqué dans les mornes où il avait été chercher
un refuge contre la vengeance des blancs, le général-nègre se soumit au
vainqueur avec une apparence de résignation et de bonne foi qui lui
valut, de la part de Leclerc, une confiance qu'il n'attendit plus que le
moment de tromper et de trahir. Et en effet, à peine l'épidémie affreuse
qui devait ensevelir toute notre armée dans le même linceul, eut-elle
éclaté dans le camp des Français, que Christophe, acceptant, comme
l'indice de la protection du ciel, le fléau qui allait lui servir
d'auxiliaire, releva contre les alliés que la force lui avait imposés,
l'étendard de cette indépendance pour laquelle il avait déjà combattu.
On sait le sort des quarante-huit mille hommes dont les ossemens
blanchissent encore après quarante ans d'oubli, les champs funestes de
la colonie que la belle expédition de Leclerc devait reconquérir à la
France. Dessalines, le premier entre les généraux de l'insurrection, fut
appelé à régner, après la mort de notre armée, sur le peuple d'anciens
esclaves, que d'autres esclaves avaient si courageusement affranchis; et
parodiste grotesque du grand acte d'usurpation de Napoléon, on vit
bientôt le chef ambitieux, que les nègres vainqueurs s'étaient donné,
faire son dix-huit brumaire à Haïti, comme Bonaparte avait fait le sien
à Saint-Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le César
français, le César haïtien, proclamé empereur sous le nom de Jacques
Ier, ne tarda pas à payer de sa tête l'extravagance de son ridicule
plagiat. Christophe qui, jusqu'à la mort de Dessalines, n'avait
recherché ni les honneurs dont on l'avait comblé, ni les grades même
qu'il avait mérités sur les champs de bataille, se trouva appelé à
remplacer l'usurpateur mulâtre, avec le simple titre de président et de
généralissime provisoire. Mais soit que jusqu'à cette époque l'ambition
qu'on ne lui soupçonnait pas eût réellement dormi dans son coeur, ou
soit plutôt qu'il eût attendu avec dissimulation le moment favorable de
la faire éclater, à peine se vit-il investi de l'autorité supérieure,
qu'il voulut, comme son téméraire prédécesseur, s'emparer du pouvoir
absolu. Péthion venait de se faire proclamer, au Port-au-Prince,
président de la république. Christophe lui déclara la guerre. Rigaud,
débarqué aux Cayes avec des projets d'invasion, veut en vain se jeter
entre les deux compétiteurs, pour compliquer leurs embarras, et profiter
pour lui-même de la difficulté nouvelle dans laquelle son agression doit
les placer. Christophe marche à la fois sur Péthion et sur Rigaud, pour
faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent le pouvoir
usurpé, qu'ils brûlent de lui ravir pour se le partager. Pendant
plusieurs années, la malheureuse Haïti se trouva déchirée par les
querelles sanglantes et les prétentions forcenées des hommes qu'elle
avait placés à sa tête pour s'affranchir du joug européen et de
l'esclavage que, plus d'une fois peut-être, l'anarchie lui apprit à
regretter.
Christophe, enfin, après quelques succès plus brillans que décisifs,
croyant porter un coup fatal à la haine de ses ennemis, en s'élevant
au-dessus d'eux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps,
se fit déclarer roi du pays que ses armes n'avaient pu encore soumettre
entièrement à sa puissance; et cet homme qui, né dans l'esclavage,
s'était fait traîner, pour ainsi dire, de force, au grade de général, ne
sut plus supporter, après s'être couronné roi de ses propres mains,
l'idée de la résistance que ses projets insensés devaient rencontrer
dans les masses qu'il avait naguère soulevées au cri de liberté. Une
révolte militaire, provoquée par un de ses caprices, éclate dans un
régiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont déjà
repoussé de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu'il a
d'abord méprisée, a pris le caractère imposant d'une insurrection. Le
roi, atterré par cette nouvelle inattendue, rentre dans son palais; il
demande sa femme et ses enfans à qui il prodigue avec attendrissement
les plus vives caresses; et à peine s'est-il arraché avec effort des
bras de sa famille troublée, qu'on entend dans le cabinet où il est
passé pour faire sa toilette, la détonation d'une arme à feu: les
domestiques, accourus dans l'appartement où le roi venait de se
renfermer, relevèrent le cadavre de leur maître, qui s'était suicidé en
se tirant un coup de pistolet dans l'oreille. Dessalines mort assassiné,
Péthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et
Christophe se tuant pour échapper au sort que ses sujets lui avaient
préparé, ont livré à la révolution haïtienne, des pages aussi sanglantes
que celles sur lesquelles nous lisons aujourd'hui l'histoire de la
révolution française, et là aussi, selon la belle et terrible expression
de Vergniaud, la révolution a fait comme Saturne, elle a dévoré ses
enfans.
La tradition populaire a beaucoup exagéré au loin la cruauté de
Christophe, bien plus heureux, en cela, que son prédécesseur Dessalines,
dont les actes de férocité pourraient défier l'exagération des
traditions les plus erronées. Mais cependant, malgré la justice que l'on
est forcé d'accorder à la modération que fit admirer Christophe, en
plusieurs circonstances où il aurait pu se montrer rigoureux sans
s'exposer à être accusé de barbarie, on lui a attribué l'idée d'avoir
fait enterrer vivant, pendant quelques instans, avec toutes les
cérémonies de l'église, un jeune officier européen qui passait pour
s'être associé à un complot de soulèvement des noirs du Cap contre
l'autorité de leur tyrannique souverain.
Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m'a-t-on assuré; mais cette
peur pensa coûter la vie au malheureux inhumé que l'on avait seulement
voulu effrayer par le simulacre des apprêts de ses funérailles. C'est ce
trait, d'un nouveau genre de _gaie_ torture, que j'ai essayé de mettre
en action dans les aventures toutes fictives du pirate José, sans
prétendre aucunement, pour cela, garantir ou affirmer l'authenticité
historique du fait dont je me suis emparé. Ce qu'il me suffira de faire
remarquer, pour l'acquit de ma conscience de romancier, c'est que dans
la conception de mon petit drame funéraire, la nature de l'attentat
projeté par le coupable, justifie jusqu'à un certain point, la rigueur
et la cruauté même du châtiment dont il m'a plu de surcharger la liste,
déjà assez longue, des sévérités de Christophe.