Bataille de Baziège.
Pendant les mois qui suivent, le jeune comte de Toulouse reçoit
l’hommage de l’Isle, et va occuper Condom, Marmande, Clairac et
Aiguillon; de son côté, Bernart de Comminges donne la chasse à Joris,
qui est venu ravager ses terres, le rejoint devant Meilhan, lui livre
bataille et le fait prisonnier.
D’autre part, le comte de Foix a conduit une expédition en Lauragais,
où Foucaut de Berzi et ses gens se préparent à le combattre. C’est
alors que maints barons de Toulouse, sous la conduite de leur jeune
seigneur, viennent se joindre aux hommes de Raimon Rogier. On décide
de livrer bataille le plus tôt possible; Arnaut de Villemur tente
alors de dissuader Raimon de Toulouse de prendre part à la lutte:
--«Sire comte, dit Arnaut de Villemur, qu’il vous plaise de m’entendre:
vous ne gagneriez aucun honneur en cette bataille. Il ne sied pas à
votre rang de combattre contre ces gens, s’il n’y a ni Amauri, ni un
comte, ni quelque puissant personnage. Foucaut est preux et sage, mais
il n’est pas d’assez haute condition pour que vous risquiez votre
personne en cette aventure. D’ailleurs, même si vous le faisiez
prisonnier, vous n’y gagneriez guère, car vous n’auriez de lui ni terre,
ni accord, ni paix. Pourtant, s’il vous plaît de combattre, vous me
trouverez à votre côté, à droite ou à gauche.»--«Arnaut, dit le comte,
pourquoi me sermonner? Je prendrai part au combat et vous prie de
vouloir faire de même, car quiconque me fera défaut en portera la faute
à tout jamais. Tout homme, quel qu’il soit, fût-il roi couronné, doit
risquer sa personne et sa dignité pour détruire ses ennemis, jusqu’à ce
qu’il les ait abaissés!»
Le comte de Foix lui dit: «Seigneur comte, donnez-moi la première ligne
de combat, la plus périlleuse.» Le comte lui répond: «Vous et Rogier
Bernart, avec ceux du Carcassais, que je sais habiles à manier les
armes, bons frappeurs dans la bataille et audacieux, avec ceux aussi de
votre terre en qui vous avez le plus confiance, et avec votre compagnie,
telle que vous l’aurez, vous leur livrerez bataille, et je vous prie de
bien frapper. Avec les barons de ma terre que j’ai bien éprouvés, avec
ma compagnie et mes privés, avec ceux de Toulouse, en qui j’ai
confiance, avec mon frère Bertran qui est tout prêt, je viendrai vous
secourir avant que vous ayez longtemps soutenu leur choc, si bien qu’à
la fin de la guerre, nous resterons honorés. Seigneurs, pour cela n’ayez
point de crainte: à la mort, à la vie, quel que soit le succès de votre
entreprise, vous me trouverez à vos côtés, mort ou vif, car, pour cette
bataille, j’ai l’intention d’y perdre la vie ou d’en sortir avec
honneur. Et que le Fils de la Vierge, qui fut martyrisé, reconnaisse la
droiture et voie leurs crimes!»
Peu de temps après, la bataille s’engage à Baziège[45], entre les gens
du comte de Foix et ceux de Foucaut de Berzi.
[45] Bourg à 23 km. au S.-E. de Toulouse.
Alors vient le jeune comte, galopant en tête, tel un lion ou un léopard
déchaîné; son cheval sombre l’emporte tout droit devant lui. Il vient,
lance baissée, la tête inclinée sous le heaume, fonce au plus fort de la
mêlée, portant à Jean de Berzi un tel coup de son épieu niellé qu’il lui
transperce le haubert, le pourpoint et le justaucorps, qu’il l’abat et
le renverse, et il passe outre en criant: «Toulouse! Francs chevaliers,
massacrez la gent étrangère! Frappez et tranchez!» Il se tourne, revient
en arrière, et frappe de nouveau de tous côtés: sa mesnie le défend et
veille sur lui, et Arnaut leur porte la bannière au visage. Jean de
Berzi se lève, et sa lame acérée taille, frappe, tranche et brise.
Peire Guilhem de Séguret s’approche alors en toute hâte, et frappe le
comte, là où il le peut, en plein sur le ceinturon, à l’endroit où le
haubert est serré, de sorte qu’il tranche la sangle et fait éclater
l’acier. «Montfort! Montfort! crie-t-il, francs chevaliers, portez de
beaux coups!» Mais le comte n’est ni renversé ni désarçonné...
Les barons du comte tous ensemble, poussant un seul cri, rompent les
bataillons avec leurs lames tranchantes, tournent et retournent les
Français en tous sens, si bien qu’ils les frappent et les blessent à la
poitrine et sur les flancs: les Français tombent deux par deux, dos à
dos.
Alors vient la grande masse des sergents rapides: ils se mêlent si
étroitement aux chevaliers dans la bataille que les Français, renversés
et dominés, sont tués et taillés en pièces à la fois par les chevaliers
et les sergents. Yeux, cervelles, poings, bras, chevelures, mâchoires et
membres mutilés, foies, entrailles séparées du corps, sang et chair,
cadavres sont répandus du tous côtés. Il y eut là tant de Français tués
et égorgés que le terrain et le rivage en sont jonchés et rougis!
Le vicomte de Lautrec s’est échappé vivant; Foucaut [de Berzi], Jean
[son frère] et Thibaut, sont mis à part et retenus prisonniers, la vie
sauve, tandis que les autres restent sur le champ de bataille,
massacrés. La vraie Trinité a fait en cette rencontre tel miracle que,
du côté du comte de Toulouse, il n’y eut personne de tué, sauf un écuyer
qui s’était porté au premier rang.
Amauri de Montfort apprend à Marmande, qu’il assiégeait, la défaite de
Foucaut. Il pousse énergiquement le siège de ce château et réussit à
s’en emparer, grâce à l’arrivée de puissants renforts; la ville est
livrée aux flammes, et ses habitants sont massacrés. Seul, Centule
d’Astarac est épargné, pour être rendu au comte de Toulouse, en
échange de Foucaut de Berzi.
Cependant le fils du roi de France, à la tête d’une foule considérable
de gens d’armes et de clercs, marche sur Toulouse.