Mort de Simon.
Après de multiples échecs, Simon de Montfort décide d’attaquer le
rempart de la ville avec la _chatte_ qu’il a fait construire; mais les
Toulousains parviennent à la détruire, mettant en déroute les croisés
qui en assuraient la garde. Simon apprend la nouvelle à l’église.
Voici qu’un messager se dirige vers le comte, criant: «Sire comte de
Montfort, vous souffrez aujourd’hui grand dommage pour être si dévot,
car les hommes de Toulouse ont tué vos chevaliers et vos meilleurs
soudoyers. Guillaume, Thomas, Garnier et Simon du Caire y sont morts;
Gautier est blessé; Pierre de Voisins, Aimon, Rainier tiennent tête à
l’attaque et protègent les _targiers_[42]. Si la mêlée et la tuerie
durent davantage, jamais vous ne serez maître de cette terre.» Le comte
frémit, soupire, devient triste et sombre, et dit: «Au sacrifice!
Jésus-Christ droiturier, donnez-moi aujourd’hui la mort ou la victoire!»
Il mande ensuite aux mainadiers, aux barons de France et à ses soudoyers
de venir tous ensemble sur leurs coursiers arabes.
[42] Sortes d’appareils défensifs formés de targes jointes.
Il en arrive bien soixante mille[43]; à leur tête le comte chevauche en
toute hâte avec Sicart de Montaut, son gonfalonier, Jean de Berzi,
Foucaut et Riquier. Derrière eux suit la grande masse des porte-bourdon.
Les cris, le son des trompes, des cors, la voix des porte-enseigne, le
sifflement des frondes et les coups des pierrières font un bruit de
vent, d’orage, de tempête, tel que la ville, l’eau et la grève en
frémissent. Ceux de Toulouse en furent tellement désemparés que beaucoup
tombèrent dans les fossés; mais en peu de temps ils se ressaisissent et
s’élancent au dehors entre les jardins et les vergers, sergents et
dardiers occupant la place.
[43] Ce chiffre est évidemment très exagéré.
Cependant, du parapet de gauche, un archer tire et frappe à la tête le
cheval du comte Gui [de Montfort], si bien que le carreau se plante au
milieu de la cervelle; et, au moment où le cheval tourne, un autre
arbalétrier décoche à Gui, de flanc, un tel coup d’arbalète à tour que
l’acier demeure dans la chair nue et que le côté et la ceinture sont
rouges de sang.
Le comte de Montfort s’approche de son bien-aimé frère, met pied à terre
et lui dit ces paroles impies: «Beau frère, Dieu nous a pris en haine,
moi et mes compagnons et il protège les routiers; aussi, pour cette
blessure, me ferai-je moine hospitalier!»
Tandis que Gui parle et se lamente, il y avait dans la ville une
pierrière que fit un charpentier[44]; c’étaient des dames, des jeunes
filles et des femmes qui la servaient. Une pierre vint tout droit où il
fallait, et frappa le comte [Simon] sur son heaume d’acier, de sorte que
les yeux, la cervelle, les dents, le front et la mâchoire lui volèrent
en éclats, et qu’il tomba, par terre, mort, sanglant et noir.
[44] Ici un vers dont le texte est altéré.
Vers ce côté éperonnent Gaucelin et Rainier. En gens avisés, ils le
recouvrent en toute hâte d’une chape bleue, tandis que se répand
l’épouvante. Alors vous auriez entendu maint baron chevalier gémir sous
le heaume et se répandre en imprécations, s’écriant à haute voix: «Dieu,
tu n’es pas juste, puisque tu souffres la mort du comte et ce dommage.
Bien fou qui te défend et se fait ton vassal! Car le comte, qui était
doux et hardi, est tué par une pierre, comme un impie; et, du moment que
tu frappes et fais périr les tiens, nous n’avons plus rien à faire en
cette terre!» On porta immédiatement le corps du comte aux clercs, et le
cardinal, l’abbé, l’évêque Folquet le reçurent, pleins de tristesse,
avec croix et encensoirs.
Dans Toulouse entre un messager qui conte la nouvelle. Si grande est
l’allégresse, que, par toute la ville, les habitants courent aux églises
où ils allument les cierges sur tous les chandeliers. Ils poussent des
cris de joie et remercient Dieu de ce que Parage a recouvré sa splendeur
et repris le dessus, tandis que le comte, cet homicide, cet homme
sanguinaire, est mort sans absolution. Les cors, les trompes, les
carillons, les volées et les sonneries de cloches, les tambours, les
timbales et les petits clairons font retentir la ville et le pavé.
Les croisés; au contraire, sont plongés dans la tristesse. Sur le
conseil du cardinal, ils transfèrent à Amauri de Montfort le titre de
comte et la possession des terres que son père avait tenues; puis,
après avoir vainement tenté d’incendier Toulouse, ils se dirigent vers
Carcassonne. Amauri y fait ensevelir son père au moutier
Saint-Nazaire, et, tandis que l’ost se sépare jusqu’aux beaux jours,
il implore, pour le printemps suivant, le secours du roi de France.