XXIII

Mort de Simon.

Après de multiples échecs, Simon de Montfort décide d’attaquer le

rempart de la ville avec la _chatte_ qu’il a fait construire; mais les

Toulousains parviennent à la détruire, mettant en déroute les croisés

qui en assuraient la garde. Simon apprend la nouvelle à l’église.

Voici qu’un messager se dirige vers le comte, criant: «Sire comte de

Montfort, vous souffrez aujourd’hui grand dommage pour être si dévot,

car les hommes de Toulouse ont tué vos chevaliers et vos meilleurs

soudoyers. Guillaume, Thomas, Garnier et Simon du Caire y sont morts;

Gautier est blessé; Pierre de Voisins, Aimon, Rainier tiennent tête à

l’attaque et protègent les _targiers_[42]. Si la mêlée et la tuerie

durent davantage, jamais vous ne serez maître de cette terre.» Le comte

frémit, soupire, devient triste et sombre, et dit: «Au sacrifice!

Jésus-Christ droiturier, donnez-moi aujourd’hui la mort ou la victoire!»

Il mande ensuite aux mainadiers, aux barons de France et à ses soudoyers

de venir tous ensemble sur leurs coursiers arabes.

[42] Sortes d’appareils défensifs formés de targes jointes.

Il en arrive bien soixante mille[43]; à leur tête le comte chevauche en

toute hâte avec Sicart de Montaut, son gonfalonier, Jean de Berzi,

Foucaut et Riquier. Derrière eux suit la grande masse des porte-bourdon.

Les cris, le son des trompes, des cors, la voix des porte-enseigne, le

sifflement des frondes et les coups des pierrières font un bruit de

vent, d’orage, de tempête, tel que la ville, l’eau et la grève en

frémissent. Ceux de Toulouse en furent tellement désemparés que beaucoup

tombèrent dans les fossés; mais en peu de temps ils se ressaisissent et

s’élancent au dehors entre les jardins et les vergers, sergents et

dardiers occupant la place.

[43] Ce chiffre est évidemment très exagéré.

Cependant, du parapet de gauche, un archer tire et frappe à la tête le

cheval du comte Gui [de Montfort], si bien que le carreau se plante au

milieu de la cervelle; et, au moment où le cheval tourne, un autre

arbalétrier décoche à Gui, de flanc, un tel coup d’arbalète à tour que

l’acier demeure dans la chair nue et que le côté et la ceinture sont

rouges de sang.

Le comte de Montfort s’approche de son bien-aimé frère, met pied à terre

et lui dit ces paroles impies: «Beau frère, Dieu nous a pris en haine,

moi et mes compagnons et il protège les routiers; aussi, pour cette

blessure, me ferai-je moine hospitalier!»

Tandis que Gui parle et se lamente, il y avait dans la ville une

pierrière que fit un charpentier[44]; c’étaient des dames, des jeunes

filles et des femmes qui la servaient. Une pierre vint tout droit où il

fallait, et frappa le comte [Simon] sur son heaume d’acier, de sorte que

les yeux, la cervelle, les dents, le front et la mâchoire lui volèrent

en éclats, et qu’il tomba, par terre, mort, sanglant et noir.

[44] Ici un vers dont le texte est altéré.

Vers ce côté éperonnent Gaucelin et Rainier. En gens avisés, ils le

recouvrent en toute hâte d’une chape bleue, tandis que se répand

l’épouvante. Alors vous auriez entendu maint baron chevalier gémir sous

le heaume et se répandre en imprécations, s’écriant à haute voix: «Dieu,

tu n’es pas juste, puisque tu souffres la mort du comte et ce dommage.

Bien fou qui te défend et se fait ton vassal! Car le comte, qui était

doux et hardi, est tué par une pierre, comme un impie; et, du moment que

tu frappes et fais périr les tiens, nous n’avons plus rien à faire en

cette terre!» On porta immédiatement le corps du comte aux clercs, et le

cardinal, l’abbé, l’évêque Folquet le reçurent, pleins de tristesse,

avec croix et encensoirs.

Dans Toulouse entre un messager qui conte la nouvelle. Si grande est

l’allégresse, que, par toute la ville, les habitants courent aux églises

où ils allument les cierges sur tous les chandeliers. Ils poussent des

cris de joie et remercient Dieu de ce que Parage a recouvré sa splendeur

et repris le dessus, tandis que le comte, cet homicide, cet homme

sanguinaire, est mort sans absolution. Les cors, les trompes, les

carillons, les volées et les sonneries de cloches, les tambours, les

timbales et les petits clairons font retentir la ville et le pavé.

Les croisés; au contraire, sont plongés dans la tristesse. Sur le

conseil du cardinal, ils transfèrent à Amauri de Montfort le titre de

comte et la possession des terres que son père avait tenues; puis,

après avoir vainement tenté d’incendier Toulouse, ils se dirigent vers

Carcassonne. Amauri y fait ensevelir son père au moutier

Saint-Nazaire, et, tandis que l’ost se sépare jusqu’aux beaux jours,

il implore, pour le printemps suivant, le secours du roi de France.

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 27 / 30 题