Le fils du roi de France vient assiéger Toulouse.
Ce n’est point merveille si l’épouvante s’empare des Toulousains! Les
consuls de la ville se hâtent d’envoyer de rapides messagers aux barons
des terres et à tous les guerriers, afin que nul ne fasse défaut, ni
sergents, ni archers, ni chevaliers, ni soudoyers, ni bannis vivant dans
les bois, ni agiles jeunes hommes. Quiconque veut voir régner Prix et
Parage, gagner des terres ou retrouver l’aisance, obtiendra en
récompense, pour être venu à Toulouse, d’avoir à tout jamais part aux
biens qui s’y peuvent trouver.
Pour secourir la ville sont arrivés mille chevaliers habiles à manier
les armes et courageux, et cinq cents dardiers. Quand ils sont réunis,
au parlement plénier des hommes de la ville et de leurs chefs, Pelfort
parle le premier, car il est beau parleur; il expose les faits et les
moyens d’améliorer la situation: «Barons, vous autres de Toulouse, c’est
maintenant que le savoir, la réflexion, l’intelligence vous sont
nécessaires. L’entreprise du [fils du] roi de France est pour nous d’une
importance capitale; il amène des étrangers, des hommes cruels et
sanguinaires. Eh bien! Avant qu’il se loge là dehors, parmi les
vignobles, que monseigneur le jeune comte, puisqu’il est son feudataire
et son meilleur parent[46], lui envoie des messagers vaillants et
distingués, pour lui dire qu’il n’a à son égard tort ni faute, qu’il n’a
commis envers lui ni déloyauté ni mensonge, et que, s’il veut accepter
son hommage, il le lui fera volontiers, à lui, à l’Eglise, et à qui le
réclamerait en son nom. Que le messager dise au fils du roi que, s’il
vient à Toulouse avec peu de compagnons, le jeune comte recevra de lui
sa terre et sera son vassal, qu’il lui rendra la ville pour en faire
garder les tours, et que, du moment que le jeune comte offre de faire
droit--et droit absolu--il ne devrait point être détruit à cause des
paroles des médisants. Si le fils du roi repousse cette proposition et
la rejette, que Jésus-Christ, dont nous ferons notre gonfalonier, nous
défende!»
[46] Ils étaient cousins issus de germains: la grand’mère de Raimon,
Constance, était sœur du grand-père de Louis.
--«Voilà conseil excellent!» répondent les barons.--«Le conseil est fort
sage, dit le jeune comte, mais nous agirons autrement. Le roi était mon
seigneur, et, s’il eût observé droiture à mon égard, je lui aurais
toujours été loyal et fidèle; mais, puisqu’il est envers moi
malveillant, violent et hautain, puisque, tout d’abord, il m’a attaqué
par les armes, m’a enlevé Marmande et tué mes chevaliers, puisqu’il
chevauche contre moi avec tant de porte-bourdon, je ne lui enverrai pas
de messager, je ne lui ferai pas d’avances! Il a autour de lui
d’orgueilleuses gens, de cruels conseillers, et il ne me serait d’aucun
profit de lui faire quelque gracieuseté; au contraire, je doublerais
ainsi ma honte, mon dommage, et j’encourrais double reproche. Mais,
quand le fils du roi sera ici en face, quand le massacre et le carnage
auront duré nuit et jour, quand nous aurons vu trébucher et s’abattre
par les places barons et destriers, quand nous nous serons montrés aussi
forts que lui, si nous lui envoyons des messagers, il aura de nous
miséricorde. Si vous m’en voulez croire, puisque le brasier s’allume,
avant que le roi soit notre maître ou notre co-seigneur, nous mettrons
nos affaires et les leurs sur un pied d’égalité, et nous verrons bien
avec l’acier tranchant, en ce qui concerne Toulouse, si le mortier
contient de l’eau ou du vin, et s’il se brisera[47]. Si nous pouvons
défendre la ville, le rosier[48] s’épanouira, et l’on verra revenir
Parage, Joie et Allégresse!»
[47] C.-à-d. nous verrons de quoi Toulouse est capable.
[48] Peut-être Toulouse, que Guillem de Tudèle, lui aussi, compare à
une rose (v. 1784): _que de totas ciutatz es cela flors e roza._
Les consuls font alors distribuer des vivres en abondance, mettre les
reliques des saints à l’abri, construire des calabres et des
pierrières, tendre les trébuchets, et fortifier la ville. Les postes
de combat les plus dangereux sont répartis entre les barons de marque
et leurs gens: tous jurent de ne pas quitter, quoi qu’il advienne, les
ouvrages qu’ils ont à défendre. Les Toulousains, de leur côté,
constituent une réserve d’hommes, pour porter secours, le cas échéant,
aux défenseurs les plus menacés.
Que le Fils de la Vierge, qui est clarté et splendeur, et qui donna son
sang précieux pour que vînt le pardon, considère raison et droiture, et
veille à ce que les coupables expient leurs torts et leurs crimes! Car
le fils du roi de France arrive avec trente-quatre comtes et tant de
gens qu’il n’est point en ce monde d’homme assez savant pour en évaluer
les mille et les cents! Il amène avec lui le légat de Rome qui prêche et
lit que la mort et le carnage doivent se répandre tout d’abord, si bien
que, dans Toulouse et ses appartenances, il ne reste aucun être vivant:
ni dame, ni damoiselle, ni femme grosse, ni autre créature, ni enfant au
sein; tous doivent recevoir la mort dans les flammes ardentes.
Mais la Vierge Marie les en gardera, elle qui redresse les torts selon
droiture. Et, puisque saint Sernin guide les habitants, qu’ils n’aient
point de crainte! Dieu, Droit, Force et Sens, avec le jeune comte,
défendront pour eux Toulouse.
Amen!