Belle défense des Toulousains.
Les cris, le son mêlé des trompes et des cors font retentir la Garonne,
le Château et la prairie; on entend crier: «Montfort!» et «Narbonne!»
Les Français et les Bourguignons se sont tellement approchés qu’il ne
reste plus, pour se défendre, que les lices et les fossés, d’où on leur
lance aussitôt des pierres. Imbert de la Volp s’est avancé jusqu’au
milieu du fossé, où il a jeté des matériaux pour le combler; mais quand
il s’en retourne vers le gonfanon brodé, Arman de Montlanart lui porte
un tel coup qu’il lui laissa un demi-pied d’acier dans le flanc.
Au milieu de la ville on a dressé une pierrière qui taille, tranche et
brise de toutes parts. De son côté, le puissant comte de Comminges a
fait tendre une arbalète qu’on lui apporta volontiers, y place une
pointe d’acier fin, vise sagement, et frappe Gui de Montfort qu’il voit
au premier rang, lui donnant un tel coup sur son haubert, que, parmi les
côtes et à travers son vêtement de soie, le fer l’a traversé de part en
part. Gui trébuche et tombe; on le relève et le comte lui dit alors ces
paroles cuisantes: «Je crois vous avoir bien piqué, mais cependant,
puisque vous êtes mon gendre[30], je vous donnerai mon comté...»
[30] Gui de Montfort, fils de Simon, avait en effet épousé en 1216,
Pétronille, veuve du comte Gaston de Béarn, et fille de Bernart IV
de Comminges.
Les dards et les lances, les carreaux empennés, les pierres, les épieux
niellés, les flèches, les traits, les bâtons équarris, les tronçons de
lances, et les moellons qu’on précipite viennent des deux côtés, drus
comme une pluie fine, tellement mêlés que l’on peut à peine apercevoir
la clarté du ciel. Là, vous auriez pu voir tomber maint chevalier armé,
fendre maint bon écu, défoncer des côtes, briser des jambes, trancher
des bras, ouvrir des poitrines, briser des heaumes, déchirer les chairs,
faire voler des têtes, répandre du sang en abondance et trancher des
membres.
La bataille fut grande et rudes les dangers, jusqu’à ce que les
assaillants, les meilleurs d’entre eux ayant été mis à mal, ont fait
demi-tour avec leurs enseignes. Ceux de la ville crient alors: «Toulouse
a maté les insensés! La croix[31] à elle seule vient d’abreuver le lion
de sang et de cervelle, et le rayon de l’étoile vient d’illuminer
l’obscurité! Prix et Parage recouvrent leur splendeur!»
[31] Les armes du comte de Toulouse portaient une croix et une étoile;
celles de Simon de Montfort un lion.
Le comte de Montfort, auquel ses barons reprochent d’avoir mérité par
sa cruauté les revers que Dieu lui inflige, fait appeler les médecins
les plus habiles pour soigner ses blessés, et, dès le lendemain matin,
réunit son conseil:
«Seigneurs, dit-il, j’ai bien raison d’être dolent, puisque, en si peu
de temps, je vois blessés mes parents, mes compagnons et mon fils même.
Si je perds mon frère et demeure seul, pour le reste de ma vie j’aurai
double tourment; j’ai défendu la sainte Eglise et ses volontés; la
Provence m’appartenait ainsi que ses dépendances, et je me demande
comment Dieu, puisque je le sers et lui obéis, consent à me voir honni,
et comment il m’a laissé détruire par ses adversaires.»--«Comte, dit le
cardinal, ne craignez rien! Puisque votre esprit est saint et patient,
vous reprendrez bientôt la ville; et que rien, ni église, ni hôpital, ni
saints, ne protège les habitants et ne les empêche de recevoir la mort!
Et si quelqu’un des nôtres y mourait en frappant, moi et le saint pape
nous lui garantissons qu’il portera couronne à l’égal des
Innocents.»--«Seigneur comte, dit Alain, vous m’avez l’air bien
conquérant; mais cette fois vous êtes responsable de votre sort, car
Dieu regarde les cœurs et la conduite: c’est l’orgueil, la colère et
l’outrecuidance qui ont changé les anges en serpents, et c’est parce
qu’orgueil et dureté vous dominent, parce que la modération ne vous est
point chère, parce que la clémence vous est odieuse, que vous êtes dans
un embarras qui causera votre perte et la nôtre. Le Seigneur, qui
gouverne et juge selon droiture, ne consent pas à ce que les habitants
de Toulouse soient tués et ruinés. Monseigneur le cardinal s’ingénie à
nous rendre durs et cruels. Sans doute, puisqu’il nous assure qu’il sera
notre garant, nous pouvons combattre désormais en toute sécurité, et
nous devons le remercier de nous appeler des saints. Mais, du moment que
notre salut lui est chose si agréable, il est aisé de voir où lui branle
la dent[32]: il lui restera l’argent de ceux qui mourront! Aussi que
Dieu ni saint Vincent ne me secourent point, si cette fois je suis le
premier à combattre!»--«Seigneur comte, dit Gervais, je vous dirai mon
sentiment: attaquer la ville est inutile, car de leur côté se sont
accrues la vaillance et la hardiesse, et du nôtre les fatigues et les
pertes. Nous n’avons plus affaire désormais à des novices: si nous les
attaquons, ils se défendent énergiquement et leur défense est farouche
et sauvage. Parce que nous leur avons fait saigner le cœur, ils aiment
mieux une mort honorable qu’une vie d’opprobre. Par la foi que je vous
dois, ils nous ont bien montré l’affection qu’ils nous portent et leurs
intentions; et nous les avons trouvés tellement acharnés à combattre que
notre mesnie est affaiblie de cent soixante hommes qui ne porteront plus
les armes de cette quarantaine!»
[32] C’est-à-dire, de découvrir son jeu.
Sur le conseil de Foucaut, les croisés décident de bloquer Toulouse,
mais le comte de Foix et Dalmatz de Creixell réussissent à entrer dans
la ville, où leur arrivée soulève l’enthousiasme. Simon, ne pouvant
décider ses barons à attaquer, lève immédiatement le siège.