XVII

Arrivée de Simon de Montfort.

Le messager envoyé par la comtesse de Montfort à son mari s’acquitte

de sa mission:

En donnant à Simon la lettre scellée, il se met à soupirer, et le comte

le regarde et lui demande: «Ami, donne-moi des nouvelles. Comment vont

mes affaires?»--«Seigneur, répond le messager, les nouvelles sont

pénibles à dire.»--«J’ai perdu la ville?»--«Oui, seigneur, sans aucun

doute, mais, avant de leur laisser le temps de se fortifier, si vous

allez tout de suite à Toulouse, vous pourrez la reconquérir.»--«Ami, qui

me l’a prise?»--«Il me semble que, pour moi comme pour les autres, il

est facile de s’en faire une idée: j’ai vu l’autre comte y revenir avec

grande joie, et les barons de la ville l’y faire rentrer.»--«Ami, a-t-il

nombreuse compagnie?»--«Seigneur, je ne sais en estimer le nombre, mais

ceux qui vinrent avec lui n’ont point l’air de vous aimer, car ils se

sont aussitôt mis à tuer les Français qu’ils ont trouvés, et à

poursuivre ceux qui purent s’enfuir.»--«Que font ceux de la

ville?»--«Seigneur, bon travail: ils font des fossés, des abattis, et

dressent des échafauds; à mon sens, ils veulent assiéger le Château

Narbonnais.»--«Les comtesses sont-elles dedans?»--«Oui certes, seigneur,

tristes, marries, et toujours à pleurer car elles redoutent la mort et

la ruine.»--«Où était donc mon frère Gui?»--«Seigneur, j’ai entendu

conter qu’il voulait se rendre directement à Toulouse avec la bonne

compagnie que vous conduisez d’ordinaire, pour combattre la ville et la

prendre; mais il ne me paraît pas qu’il y puisse réussir.»--«Ami, dit le

comte, veille à bien garder le secret; car si quelqu’un te voit faire

autre chose que rire et plaisanter, je te ferai brûler, pendre ou

tailler en pièces. Et sache bien répondre, si l’on te demande des

nouvelles: dis que sur ma terre nul n’ose pénétrer!»--«Seigneur, point

n’est besoin de me faire la leçon!»

Simon de Montfort dissimule à tous ses barons ce qu’il vient

d’apprendre, et leur présente la situation sous l’aspect le plus

brillant: son frère, dit-il, lui promet de nouvelles terres, pourvu

qu’il arrive sans trop tarder, et le roi d’Angleterre lui propose un

accord très avantageux. Ayant ainsi préparé tous les siens à un

départ, Simon traite avec Adémar de Poitiers, à la file duquel il

engage son fils Amauri; puis il se dirige précipitamment vers

Toulouse.

Son frère vint à sa rencontre, avec maint capitaine, et quand ils se

présentèrent, s’affirma un amour cordial:--«Frère Gui, dit le comte, et

vous autres, comment n’avez-vous pas fait pendre les parjures déloyaux,

détruit la ville, allumé l’incendie?»--«Frère, répondit le comte Gui,

nous n’avons pu faire mieux. Nous avons attaqué la ville et nous sommes

entrés dans les fossés, si bien que nous nous mesurâmes à eux dans les

rues; mais nous avons trouvé là chevaliers, bourgeois et artisans qui,

armés de masses, de pics, de cognées tranchantes, criant, hurlant, et

nous frappant à mort, vous ont transmis par notre intermédiaire les

rentes qu’ils vous doivent. Gui, votre maréchal, peut bien vous dire

quels marcs d’argent ils nous donnaient du haut des toits! Par la foi

que je vous dois, il n’y a si vaillant qui, lorsqu’ils nous jetèrent

dehors par les portes de la ville, n’eût préféré la fièvre ou bataille

en plein champ!»--«Frère, dit le comte, c’est une honte que des hommes

sans armes vous aient tenu tête. Et que Dieu ni saint Martial ne me

viennent en aide, si l’on décharge bête de somme, harnais ni tonneau,

avant que nous soyons dans la ville, sur la place du marché!»--«Seigneur

comte, dit Alain [de Rouci], ne soyez pas ainsi! Je crains bien que

votre serment ne tienne guère plus que rosée, car, par la foi que je

vous dois, nous aurons le temps de parler d’autre chose! Et si vous

comptez entrer dans les fossés de la ville, les sommiers ne seront pas

déchargés avant Noël, car, par le corps de saint Pierre, s’ils ne nous

étaient point déloyaux, je n’ai jamais vu nul homme en chair et en os

qui fût, pour combattre, plus brave que ces gens-là!»

Puis vint la foule des puissants barons, par dessus tous le seigneur

cardinal, l’archevêque [d’Auch] et l’évêque [de Toulouse], mitre en

tête, l’anneau au doigt, avec la crosse, la croix et les missels. Le

cardinal parle, et proclame avec assurance: «Seigneurs, le Roi Spirituel

vous fait savoir à tous que dans cette ville est le feu d’enfer et

qu’elle regorge de péchés criminels, car là-dedans habite leur seigneur.

Quiconque la combattra sera sauvé devant Dieu. Vous reprendrez la ville

et vous vous emparerez des maisons: que nul, homme ni femme, ne soit

épargné; que ni église, ni reliques, ni hôpital ne les protègent! Il en

est ainsi jugé, et c’est la volonté de Rome qu’ils soient passés au fil

de l’épée...»

Tous aussitôt se rangent en bataille, et viennent menacer Toulouse.

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 21 / 30 题