Arrivée de Simon de Montfort.
Le messager envoyé par la comtesse de Montfort à son mari s’acquitte
de sa mission:
En donnant à Simon la lettre scellée, il se met à soupirer, et le comte
le regarde et lui demande: «Ami, donne-moi des nouvelles. Comment vont
mes affaires?»--«Seigneur, répond le messager, les nouvelles sont
pénibles à dire.»--«J’ai perdu la ville?»--«Oui, seigneur, sans aucun
doute, mais, avant de leur laisser le temps de se fortifier, si vous
allez tout de suite à Toulouse, vous pourrez la reconquérir.»--«Ami, qui
me l’a prise?»--«Il me semble que, pour moi comme pour les autres, il
est facile de s’en faire une idée: j’ai vu l’autre comte y revenir avec
grande joie, et les barons de la ville l’y faire rentrer.»--«Ami, a-t-il
nombreuse compagnie?»--«Seigneur, je ne sais en estimer le nombre, mais
ceux qui vinrent avec lui n’ont point l’air de vous aimer, car ils se
sont aussitôt mis à tuer les Français qu’ils ont trouvés, et à
poursuivre ceux qui purent s’enfuir.»--«Que font ceux de la
ville?»--«Seigneur, bon travail: ils font des fossés, des abattis, et
dressent des échafauds; à mon sens, ils veulent assiéger le Château
Narbonnais.»--«Les comtesses sont-elles dedans?»--«Oui certes, seigneur,
tristes, marries, et toujours à pleurer car elles redoutent la mort et
la ruine.»--«Où était donc mon frère Gui?»--«Seigneur, j’ai entendu
conter qu’il voulait se rendre directement à Toulouse avec la bonne
compagnie que vous conduisez d’ordinaire, pour combattre la ville et la
prendre; mais il ne me paraît pas qu’il y puisse réussir.»--«Ami, dit le
comte, veille à bien garder le secret; car si quelqu’un te voit faire
autre chose que rire et plaisanter, je te ferai brûler, pendre ou
tailler en pièces. Et sache bien répondre, si l’on te demande des
nouvelles: dis que sur ma terre nul n’ose pénétrer!»--«Seigneur, point
n’est besoin de me faire la leçon!»
Simon de Montfort dissimule à tous ses barons ce qu’il vient
d’apprendre, et leur présente la situation sous l’aspect le plus
brillant: son frère, dit-il, lui promet de nouvelles terres, pourvu
qu’il arrive sans trop tarder, et le roi d’Angleterre lui propose un
accord très avantageux. Ayant ainsi préparé tous les siens à un
départ, Simon traite avec Adémar de Poitiers, à la file duquel il
engage son fils Amauri; puis il se dirige précipitamment vers
Toulouse.
Son frère vint à sa rencontre, avec maint capitaine, et quand ils se
présentèrent, s’affirma un amour cordial:--«Frère Gui, dit le comte, et
vous autres, comment n’avez-vous pas fait pendre les parjures déloyaux,
détruit la ville, allumé l’incendie?»--«Frère, répondit le comte Gui,
nous n’avons pu faire mieux. Nous avons attaqué la ville et nous sommes
entrés dans les fossés, si bien que nous nous mesurâmes à eux dans les
rues; mais nous avons trouvé là chevaliers, bourgeois et artisans qui,
armés de masses, de pics, de cognées tranchantes, criant, hurlant, et
nous frappant à mort, vous ont transmis par notre intermédiaire les
rentes qu’ils vous doivent. Gui, votre maréchal, peut bien vous dire
quels marcs d’argent ils nous donnaient du haut des toits! Par la foi
que je vous dois, il n’y a si vaillant qui, lorsqu’ils nous jetèrent
dehors par les portes de la ville, n’eût préféré la fièvre ou bataille
en plein champ!»--«Frère, dit le comte, c’est une honte que des hommes
sans armes vous aient tenu tête. Et que Dieu ni saint Martial ne me
viennent en aide, si l’on décharge bête de somme, harnais ni tonneau,
avant que nous soyons dans la ville, sur la place du marché!»--«Seigneur
comte, dit Alain [de Rouci], ne soyez pas ainsi! Je crains bien que
votre serment ne tienne guère plus que rosée, car, par la foi que je
vous dois, nous aurons le temps de parler d’autre chose! Et si vous
comptez entrer dans les fossés de la ville, les sommiers ne seront pas
déchargés avant Noël, car, par le corps de saint Pierre, s’ils ne nous
étaient point déloyaux, je n’ai jamais vu nul homme en chair et en os
qui fût, pour combattre, plus brave que ces gens-là!»
Puis vint la foule des puissants barons, par dessus tous le seigneur
cardinal, l’archevêque [d’Auch] et l’évêque [de Toulouse], mitre en
tête, l’anneau au doigt, avec la crosse, la croix et les missels. Le
cardinal parle, et proclame avec assurance: «Seigneurs, le Roi Spirituel
vous fait savoir à tous que dans cette ville est le feu d’enfer et
qu’elle regorge de péchés criminels, car là-dedans habite leur seigneur.
Quiconque la combattra sera sauvé devant Dieu. Vous reprendrez la ville
et vous vous emparerez des maisons: que nul, homme ni femme, ne soit
épargné; que ni église, ni reliques, ni hôpital ne les protègent! Il en
est ainsi jugé, et c’est la volonté de Rome qu’ils soient passés au fil
de l’épée...»
Tous aussitôt se rangent en bataille, et viennent menacer Toulouse.