Raimon VI tient conseil.
Tandis que le comte de Montfort est du côté de Muret, Raimon de
Toulouse réunit son conseil pour organiser la défense de la ville, en
prévision d’une nouvelle attaque des croisés.
C’est au Petit Saint-Sernin que se tient le conseil. Le comte fait taire
le bruit, réfléchit, puis prend ainsi la parole: «Seigneurs, je me
prosterne devant Jésus-Christ, et nous devons lui rendre grâces, car il
nous a tirés de peine et de langueur en nous envoyant une grande
splendeur qui nous a tous ranimés. Puisqu’il est saint, digne, et plein
de bonté, qu’il entende ma plainte, considère mon droit, comme celui
d’un pécheur qui s’est donné à lui, et qu’il nous accorde le pouvoir et
le courage de défendre notre ville à notre honneur: nous avons un
pressant besoin qu’il nous garde de la ruine! Par sainte Marie et le
saint Sauveur, il n’y a baron, comte, chevalier ni _comtor_[33], que je
ne fasse brûler, pendre ou jeter en bas de la tour, si, par
outrecuidance ou par cupidité, il fait du mal à une maison religieuse ou
à des pèlerins. Et puisque Dieu m’a rendu la possession de ma terre,
qu’il me prenne désormais, s’il le veut bien, comme serviteur.»--«Voici
une résolution qui me plaît, dit le comte de Comminges; Dieu et le monde
vous en sauront gré. Et si la sainte Eglise et ses prédicateurs nous
font quelque dommage, ne leur rendons pas la pareille, mais prions
Jésus-Christ, le Père Rédempteur, de nous donner devant le pape un
défenseur tel que nous vivions en paix et en amour avec la sainte
Eglise. Nous ferons de Jésus-Christ le témoin et le juge du mal et du
bien entre eux et nous!»
[33] Celui qui, dans la hiérarchie seigneuriale, vient après le
vicomte.
Le comte de Foix prend la parole pour engager les Toulousains à faire
confiance aux étrangers, dont ils ont besoin pour défendre la ville;
puis, Dalmatz de Creixell ayant donné l’assurance de son entier
dévouement, Rogier Bernart conseille de pousser les travaux de
défense.
Entre les vaillants comtes se leva un bon et savant homme de loi, docte
et bien emparlé; la plupart le nomment maître Bernart, et il est natif
de Toulouse. Il répond avec douceur: «Seigneurs, grâces vous soient
rendues pour le bien que vous avez dit de la ville. Nous nous plaignons
à Dieu de l’évêque qu’il nous a donné pour pasteur, car il a mis ses
ouailles en détresse et les a conduites, pour leur perte, en un lieu où,
pour une brebis, il y avait mille ravisseurs. Et, puisque nous avons
Jésus-Christ pour protecteur, tels pensent nous tuer et nous attaquent
qui périront par notre glaive et mourront dans la douleur. Nous devons
être vaillants et fermes, car nous avons une bonne ville et nous la
rendrons meilleure encore. Soyons aux aguets le jour et la nuit, jusqu’à
l’aube, dressons des pierrières et des calabres à l’entour, et un
trébuchet qui mette en pièces le mur Sarrasin, le Château Narbonnais, la
tourelle du guetteur et la tour. Au nom du conseil, dont je suis, en mon
nom et au nom de tous les autres habitants, du plus grand au plus petit,
je vous donne l’assurance que nous risquerons tout, chair et sang,
forces et vigueur, richesses et puissance, intelligence et valeur, pour
le comte mon seigneur, afin qu’il conserve Toulouse et tout le reste de
sa terre! Et nous vous prévenons en secret que nos compagnons se
mettront en route à la Toussaint, pour louer des chevaliers, nous savons
bien où.» Arnaut de Montégut ajouta: «Je vais avec eux et les mènerai en
sûreté jusqu’à Rocamadour, puis Bernart de Cazenac les recevra à son
tour. S’il plaît à Dieu, vous nous verrez venir à Pâques. Quant à vous,
mettez la ville en état de défense, tant que vous en avez le loisir.»
Le conseil se sépare dans la joie et l’allégresse, et on le vit bien à
l’œuvre et aux travaux [qui furent entrepris], car, au dedans et au
dehors, nombre d’ouvriers fortifièrent la ville.