Représailles.
Cependant, l’abbé de Saint-Sernin et l’évêque Folquet décident par de
fausses promesses un certain nombre de bourgeois à se livrer comme
otages. Le comte de Montfort recouvre alors ceux de ses hommes qui
sont demeurés prisonniers dans Toulouse, puis il prend un plus grand
nombre d’otages. Suivant l’avis de l’évêque, et malgré les conseils de
modération que lui donnent son frère et quelques autres croisés, Simon
fait raser les défenses de la ville, saisir les armes et exiler les
otages après les avoir mis à contribution.
De la ville sortent les bannis, la fleur des habitants, chevaliers,
bourgeois et changeurs; ils sont escortés par une troupe furieuse et
armée qui les frappe et les menace, les injurie, les insulte et les fait
aller au pas de course. L’affliction, la tristesse, la poussière et la
chaleur, la fatigue, le danger mêlent sur leur visage les larmes et la
sueur. La douleur leur déchire le cœur et les entrailles, et leur
ressentiment s’accroît tandis que diminuent leurs forces. Dans la ville
s’élèvent les cris de deuil et les sanglots des barons et des dames, des
grands enfants, des fils, des pères, des mères, des sœurs, des oncles,
des frères: «Dieu, se disent-ils les uns aux autres, quels maîtres
cruels! Seigneur Dieu, vous nous avez livrés à des brigands; faites-nous
mourir, ou rendez-nous à nos seigneurs légitimes!»
Le comte de Montfort fait ordonner par tout le pays qu’il n’y demeure
personne sachant manier la pelle, le pic ou le coin à fendre, que tous
viennent l’aider à détruire Toulouse restée sans défenseurs. Il fait
donner l’ordre à tous ses lieutenants d’envoyer les démolisseurs dans la
ville, et de la raser si bien qu’on y puisse entrer en courant. Alors
vous auriez vu abattre maisons et tours, murs, salles et créneaux! On
démolit les demeures et les ouvroirs, les galeries, les chambres ornées
de peintures, les portails, les voûtes, les hauts piliers. Partout tels
sont la rumeur, la poussière et le fracas que le soleil en est obscurci,
et que l’on dirait un tremblement de terre, un grondement de tonnerre ou
un roulement de tambour. Dans toutes les rues, nombre de gens se
lamentent, car le bruit de la démolition réveille l’angoisse et les
soupirs: Toulouse et Parage sont vraiment aux mains de traîtres, on le
voit bien à l’œuvre!
Cependant on emmène, avec des menaces, des injures et des insultes, les
otages qu’on va disperser en terres étrangères, chargés de fers et de
lourdes chaînes, maltraités, endurant toutes sortes de maux, d’angoisses
et de dangers, morts et vivants attachés ensemble!
Pourtant, Simon de Montfort n’est pas entièrement rassuré. Pour
prévenir un nouveau soulèvement, et pour se procurer l’argent dont il
a grand besoin, il voudrait encore faire des exemples et mettre la
ville au pillage. Il confie ses desseins à ses compagnons:
--«Seigneurs, dit le comte, mon cœur et ma pensée me disent de répandre
à travers la ville le pillage, puis le massacre et l’incendie, car on ne
peut voir si orgueilleuses gens. Sans l’évêque qui est subtil et sage,
et qui les a trompés par ses paroles et ses promesses, toute ma mesnie
était tuée et perdue, ma personne honnie, ma valeur détruite. Si je n’en
prends pas vengeance, mon cœur en sera triste et dolent.»--«Seigneur
comte, dit Tibaut, c’est chose jugée que quiconque oppose résistance à
son seigneur, doit périr par le glaive.»--«Tibaut, dit Alain [de Rouci],
ce conseil causera grand mal au comte, si Dieu ne l’en défend. Le comte
mon seigneur n’a-t-il donc pas juré sur les reliques d’être envers ceux
de Toulouse bon et loyal, et de les traiter avec bonté? Eux, de leur
côté, lui ont prêté serment en vérité. Et puisque des deux côtés ils se
sont donné les assurances, il faudrait bien voir d’où vient la faute. Si
je suis votre homme et me comporte loyalement, si je vous aime d’un cœur
loyal et vous obéis; si je n’ai envers vous ni tort ni faute, et si vous
êtes pour moi un seigneur cruel; si vous violez vos serments, si vous
venez me détruire avec vos glaives tranchants, ne dois-je donc pas me
défendre de la mort? Mais si, bien sûr, je le dois! Le seul privilège du
seigneur est que son homme ne doit jamais le provoquer le
premier.»--«Frère, dit le comte Gui, vous êtes si vaillant et si preux
que votre sagesse doit vaincre votre ressentiment. Qu’il vous prenne
merci de ces gens, que ni eux ni leur ville ne souffrent
dommage. Prenez-leur seulement de l’argent qu’ils verseront en
commun.»--«Seigneur comte, dit l’évêque, qu’il leur en cuise, au point
qu’ils ne gardent que leurs corps. Que toute la richesse, les deniers et
l’argent soient vôtres. Je veux qu’ils vous versent trente mille marcs,
pas un de moins, d’une Toussaint à l’autre; ce sera un début: il ne leur
restera pas grand’chose! Et tenez-les toujours comme de lâches serfs, de
sorte qu’ils ne puissent jamais vous montrer les dents de
colère!»--«Seigneur, dit Tibaut, écoutez-moi un instant. Si forts sont
leur orgueil, leur entêtement, leur malignité, que vous et nous, nous
devons les craindre; car, si vous ne les tenez humiliés et faibles,
nous, vous et l’Eglise, nous aurons encore sujet de combattre.»
L’accord se fait sur ces paroles, et le comte de Montfort donne l’ordre
à ses cruels sergents de commencer à imposer aux habitants les
vexations, les insultes, les dommages, les affronts. Ils vont par la
ville, menaçant et frappant, demandant et prenant de tous côtés. Alors
vous auriez vu par toutes les rues les dames et les barons dolents,
marris, affligés et tristes, pleurant et souffrant, les yeux pleins de
larmes brûlantes, le cœur débordant de soupirs et de plaintes, car on ne
leur laisse ni farine, ni froment, ni ciclaton, ni pourpre, ni aucun bon
vêtement. Hélas! noble Toulouse, comme Dieu vous a livrée, pour vous
rompre les os, aux mains de méchantes gens!