Raimon VI rentre à Toulouse.
Simon de Montfort se rend quelque temps après en Bigorre, où il marie
son fils Gui à la comtesse Pétronille; puis il revient à Toulouse, où
il impose des taxes sur les absents. Il part ensuite pour Montgranier,
qu’il assiège et fait capituler, s’empare de Posquières, de Bernis et
de La Bastide.
Il entreprend alors de reconquérir la Provence, ordonne à l’évêque de
Viviers de lui fournir des bateaux, traverse le Rhône et s’empare
d’une partie du Valentinois. Ces nouvelles inquiètent sérieusement les
partisans du jeune comte; mais bientôt ils apprennent que Raimon, le
père, est revenu d’Espagne et s’est réfugié auprès de Rogier de
Comminges.
Le comte de Toulouse tient conseil avec ses privés: «Seigneurs, dit-il,
conseillez-moi, car vous savez bien, vous autres, que si je reste si
longtemps dépossédé, c’est par violence et par injustice. Mais parce que
les orgueilleux sont abaissés et les humbles élevés, sainte Marie et la
vraie Trinité ne veulent pas que je reste plus longtemps honni et
abaissé. Aussi ai-je envoyé des messagers à Toulouse, aux barons de la
ville les plus puissants et les plus honorés, qui m’aiment de cœur et
que j’ai toujours aimés, pour savoir s’ils voudront m’accueillir, ou
quelle sera leur pensée. Ils m’ont fait savoir par lettres scellées que
le comte de Montfort a emmené des otages; mais, entre eux et moi, si
grands sont l’amour, la droiture et la loyauté, qu’ils aiment mieux
perdre les otages que me voir exilé. Ils me livreront la ville, si je
peux m’y rendre en cachette, et, puisqu’ils sont tout dévoués à mon
service, je veux savoir ce que vous me conseillez.»--«Seigneur, dit le
comte de Comminges, si vous recouvrez Toulouse, Parage est restauré et
reprend son éclat. Et, vous nous aurez remis en splendeur, vous et nous,
car nous aurons tous assez de terre si vous rentrez en possession de
votre héritage.»
Après le comte honoré, parla Rogier Bernart: «Seigneur comte, je peux
bien dire que si vous reprenez Toulouse, vous aurez en main les clés et
les dés de tout votre lignage, et Prix et Parage peuvent être restaurés,
qui défendront bien la ville, si seulement vous y allez. Mieux vaut pour
vous en être le seigneur et y mourir qu’aller par le monde dans la honte
et la détresse.»--«Seigneur, dit Bernart de Comminges, mon cœur me dit,
et je suis tout disposé à l’écouter, de conformer toujours à votre
volonté mes paroles et mes actes. Je ne voudrais avoir ni richesses ni
terre, si vous aussi vous n’aviez votre part. Si vous recouvrez
Toulouse, si vous avez cette chance, il vous faut en hâte en assurer la
défense, de façon que qui que ce soit ne puisse désormais vous la faire
perdre.»--«Beau neveu, dit le comte, ainsi ferons-nous s’il plaît à
Dieu.»
Rogier de Comminges prit ensuite la parole: «Seigneur comte, allez de
l’avant, je serai là-bas aussitôt que vous. Je mettrai d’abord ma terre
en état, pour rendre impossibles toute surprise et toute invasion, car
j’ai beaucoup d’ennemis.»
Rogier de Montaut, son frère Isart, dit _l’Abbé_, Guillem Guiraut,
Guillem Unaut et Aimeric encouragent également Raimon de Toulouse, et
lui promettent leur concours.
--«Barons, leur dit le comte, Dieu soit loué de ce que je trouve vos
cœurs fidèles et appliqués à me servir. Je vous vois impatients d’entrer
dans Toulouse: allons-y donc, puisque vous le voulez tous!»
Ils partout aussitôt. Sur les bords de la Garonne, Rogier Bernart, qui
ouvre la marche avec ses hommes, met en déroute une troupe de croisés
commandée par Joris. Raimon et ses comparions apprennent cette
nouvelle avec joie.
Ils chevauchèrent tout le jour par les chemins unis jusqu’à ce que vînt
la nuit obscure. Alors le comte [de Toulouse] a choisi ses fidèles
messagers et leur a ordonné en quelques mots d’aller dire en la ville, à
ses amis jurés, qu’il est arrivé là dehors avec les autres bannis, et
qu’on vienne sans faute le recevoir.
A l’aube, quand le jour brilla, et quand ils en virent la clarté, le
comte prit peur, car il craignit qu’on ne le vît et que par toute la
terre ne s’élevassent le tumulte et les cris. Mais Dieu fit pour lui un
miracle: le temps s’obscurcit et un brouillard épais assombrit l’air, si
bien que le comte entre dans le bocage où il est bientôt caché.
Le premier de tous Uc Joan est sorti de Toulouse, avec Raimon Bernier
qui était un homme fort avisé. Ils trouvèrent le comte à l’écart, et,
quand ils se montrèrent, la joie fut complète: «Seigneur, dit Uc Joan,
rendons grâces à Dieu! Venez recouvrer Toulouse, puisque vous en avez si
belle occasion: tout votre lignage y sera bien obéi, tellement que si
vous y mettez seulement ces quelques barons en armes, vos ennemis sont
morts et perdus, et vous et nous nous sommes à tout jamais maîtres de la
ville. N’entrons pas par les ponts car si nous étions aperçus, les
autres seraient bientôt fortifiés.»--«Seigneur, dit Raimon Bernier, il
vous dit la vérité: on vous attend là-bas comme le Saint-Esprit, et vous
nous trouverez si vaillants et si hardis que jamais plus vous ne serez
dépossédé.»
Là-dessus, tous chevauchent vers Toulouse, interrogeant les Toulousains,
et, quand ils voient la ville, nul n’est si insensible qu’il n’ait les
yeux mouillés de l’eau du cœur, et chacun dit en lui-même: «Vierge
Impératrice, rendez-moi le lieu où je fus élevé! Il me vaut mieux y
vivre et y être enseveli qu’aller plus longtemps par le monde dans la
détresse et la honte.» Ils sont sortis de l’eau et marchent dans les
près, bannières déployées et gonfanons flottants.
Quand ceux de la ville ont reconnu les enseignes, ils viennent vers le
comte, comme s’il était ressuscité. Et, quand il entre dans Toulouse par
les poternes, tous les habitants accourent, petits et grands, dames et
barons, hommes et femmes, s’agenouillant devant lui et lui baisant les
vêtements, les pieds, les jambes, les bras, les doigts. Il est accueilli
avec des larmes de joie, car c’est le bonheur qui revient, riche de
fleurs et de fruits!
Le retour du comte de Toulouse ranime la colère contre les croisés: la
garnison de la ville est massacrée, et celle du Château Narbonnais
n’ose s’y aventurer. La comtesse de Montfort, enfermée dans le
château, envoie prévenir son mari, tandis que les Toulousains
organisent fiévreusement la défense.
Onques en aucune ville on ne vit si nobles ouvriers: les comtes et tous
les chevaliers y travaillent, les bourgeois et les bourgeoises, les
riches marchands, les hommes et les femmes, les courtois monnayeurs, les
garçons et les filles, les sergents et les trotteurs[27]: chacun apporte
un pic, une pelle ou un pellegril léger, et tous ont le cœur prompt à la
tâche. La nuit, ils font le guet en commun. Les lumières et les
flambeaux brûlent par les rues, les tambours, les timbales et les
clairons retentissent. Les jeunes filles et les femmes, pleines d’une
sincère allégresse, chantent danses et ballades sur des airs joyeux...
Que Dieu songe à les protéger!
[27] Gens de basse condition qui accompagnaient les cavaliers pour
tenir leur monture, le cas échéant.