XIII

Emeute et combats dans les rues.

De toutes parts, en courant et à force d’éperons, arrivent chevaliers,

bourgeois, soudoyers et sergents, apportant chacun tout un équipement:

écu ou chapeau de fer, pourpoint ou gambeson, hache émoulue, fauchard ou

pilon, arc à main ou arbalète, bonne lame de lance, petite côte ou

gorgerin, camail ou hoqueton. Quand ils furent ensemble, pères et fils,

dames et damoiselles, chacun à l’envi commence à dresser les barrières

devant sa maison: huches, coffres, tonneaux qui roulent, poutres et

chevrons reposent à terre ou sur des tables.

Par toute la ville, la défense se prépare si bien que les cris, le

tumulte et le son des trompes font retentir les rues et le ciel.

«Montfort!» crient Français et Bourguignons, et ceux de dedans:

«Toulouse! Beaucaire! Avignon!» Partout où ils se rencontrent, se

précipitant à l’envi, ils s’entrefrappent avec fureur: lances, épées, et

tronçons de piques, flèches, masses et tisons, guisarmes, lames,

pennons, piques, pierres, planches et moellons, volent de tous côtés, de

face et de flanc, brisant les heaumes, les écus, les arçons, défonçant

têtes, cervelles, poitrines, mentons, bras et jambes, poings et fesses.

Si farouche est la lutte, si grand l’acharnement, si nombreux les

dangers, que ceux de Toulouse les mènent battant, eux et le comte Gui.

Et quand les croisés ne virent plus d’autre moyen de salut, le comte de

Montfort s’écria: «Mettez le feu partout!»

Alors s’allumèrent les torches et les brandons. A Saint-Remezi, à

Jousaigues, et sur la place de Saint-Etienne, on frappe de grands coups.

Les Français sont barricadés dans l’église, dans la tour Mascaron et

dans le palais de l’évêque. Les nôtres combattent le feu, et font des

abattis de tous côtés pour arrêter les flammes. D’autres vont s’emparer

en hâte des Français qui, dès leur arrivée, se sont installés dans la

ville. Ceux-ci eurent grande peur et frayeur de mourir: dans l’hôtel du

comte de Comminges, les Toulousains vont les cerner de telle façon

qu’ils ne peuvent en sortir.

Le comte de Montfort crie de manière qu’on l’entende: «Barons, allons

les éprouver d’un autre côté, tout droit à Saint-Etienne, et voir si

nous pourrons leur nuire!» Et le comte, suivi des siens, s’élance avec

tant d’impétuosité qu’à l’orme de Saintes-Carbes ils font trembler la

terre. Ils débouchent par la place de l’église, mais ils ne peuvent

atteindre personne de la ville. Les hauberts, les heaumes, les enseignes

qu’on agite, le son éclatant des cors et des trompes font retentir le

ciel, la terre et l’air. Par la rue droite, se dirigeant vers la

Croix-Baragnon ils attaquent si violemment qu’ils brisent et rompent les

barrières. De toutes parts accourent, pour soutenir la lutte,

chevaliers, bourgeois, sergents, pleins d’ardeur, qui, à coups d’épée et

de masse, les serrent de près, si bien que des deux côtés on en vient

aux coups. On reçoit dards, lances, flèches, couteaux; on se lance des

épieux, des fléchettes, des fauchards, qui tombent si dru qu’on ne sait

où se tourner. Alors vous auriez vu faire grand carnage, rompre maint

camail, fausser nombre de hauberts, fendre quantité de poitrines, briser

force heaumes, abattre maint baron, tuer de nombreux chevaux, et le sang

se répandre avec les cervelles sur le terrain! Ceux de la ville

résistent si bien aux croisés qu’ils leur ont fait abandonner le combat.

--«Seigneurs, dit le comte, je peux bien vous dire que, de ce côté-ci,

nous ne réussirons pas à leur faire du mal; mais j’irai les surprendre

[ailleurs], si vous voulez me suivre.» Tous, car nul ne s’y voulut

soustraire, éperonnent ensemble. Ils pensent aller dans le Bourg par la

porte Cerdane, mais ceux qui s’y trouvent les reçoivent de telle manière

que la bataille s’engage dans les rues. A grand renfort de massues, de

pierres, d’épées, avec les guisarmes et les haches qui augmentent le

massacre, les Toulousains leur firent vider la rue et la place.

La bataille dura jusqu’au soir, et le comte se retira, triste et pensif,

au Château Narbonnais, où l’on fit maint soupir. Plein de colère il

envoya chercher les barons de la ville qu’il avait gardés en prison:

«Barons, leur dit-il, vous ne pouvez fuir et par la très sainte mort que

Jésus a voulu souffrir, nulle richesse au monde ne pourra m’empêcher de

vous faire couper la tête ou de vous faire sauter du haut en bas du

château!»

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 17 / 30 题