Emeute et combats dans les rues.
De toutes parts, en courant et à force d’éperons, arrivent chevaliers,
bourgeois, soudoyers et sergents, apportant chacun tout un équipement:
écu ou chapeau de fer, pourpoint ou gambeson, hache émoulue, fauchard ou
pilon, arc à main ou arbalète, bonne lame de lance, petite côte ou
gorgerin, camail ou hoqueton. Quand ils furent ensemble, pères et fils,
dames et damoiselles, chacun à l’envi commence à dresser les barrières
devant sa maison: huches, coffres, tonneaux qui roulent, poutres et
chevrons reposent à terre ou sur des tables.
Par toute la ville, la défense se prépare si bien que les cris, le
tumulte et le son des trompes font retentir les rues et le ciel.
«Montfort!» crient Français et Bourguignons, et ceux de dedans:
«Toulouse! Beaucaire! Avignon!» Partout où ils se rencontrent, se
précipitant à l’envi, ils s’entrefrappent avec fureur: lances, épées, et
tronçons de piques, flèches, masses et tisons, guisarmes, lames,
pennons, piques, pierres, planches et moellons, volent de tous côtés, de
face et de flanc, brisant les heaumes, les écus, les arçons, défonçant
têtes, cervelles, poitrines, mentons, bras et jambes, poings et fesses.
Si farouche est la lutte, si grand l’acharnement, si nombreux les
dangers, que ceux de Toulouse les mènent battant, eux et le comte Gui.
Et quand les croisés ne virent plus d’autre moyen de salut, le comte de
Montfort s’écria: «Mettez le feu partout!»
Alors s’allumèrent les torches et les brandons. A Saint-Remezi, à
Jousaigues, et sur la place de Saint-Etienne, on frappe de grands coups.
Les Français sont barricadés dans l’église, dans la tour Mascaron et
dans le palais de l’évêque. Les nôtres combattent le feu, et font des
abattis de tous côtés pour arrêter les flammes. D’autres vont s’emparer
en hâte des Français qui, dès leur arrivée, se sont installés dans la
ville. Ceux-ci eurent grande peur et frayeur de mourir: dans l’hôtel du
comte de Comminges, les Toulousains vont les cerner de telle façon
qu’ils ne peuvent en sortir.
Le comte de Montfort crie de manière qu’on l’entende: «Barons, allons
les éprouver d’un autre côté, tout droit à Saint-Etienne, et voir si
nous pourrons leur nuire!» Et le comte, suivi des siens, s’élance avec
tant d’impétuosité qu’à l’orme de Saintes-Carbes ils font trembler la
terre. Ils débouchent par la place de l’église, mais ils ne peuvent
atteindre personne de la ville. Les hauberts, les heaumes, les enseignes
qu’on agite, le son éclatant des cors et des trompes font retentir le
ciel, la terre et l’air. Par la rue droite, se dirigeant vers la
Croix-Baragnon ils attaquent si violemment qu’ils brisent et rompent les
barrières. De toutes parts accourent, pour soutenir la lutte,
chevaliers, bourgeois, sergents, pleins d’ardeur, qui, à coups d’épée et
de masse, les serrent de près, si bien que des deux côtés on en vient
aux coups. On reçoit dards, lances, flèches, couteaux; on se lance des
épieux, des fléchettes, des fauchards, qui tombent si dru qu’on ne sait
où se tourner. Alors vous auriez vu faire grand carnage, rompre maint
camail, fausser nombre de hauberts, fendre quantité de poitrines, briser
force heaumes, abattre maint baron, tuer de nombreux chevaux, et le sang
se répandre avec les cervelles sur le terrain! Ceux de la ville
résistent si bien aux croisés qu’ils leur ont fait abandonner le combat.
--«Seigneurs, dit le comte, je peux bien vous dire que, de ce côté-ci,
nous ne réussirons pas à leur faire du mal; mais j’irai les surprendre
[ailleurs], si vous voulez me suivre.» Tous, car nul ne s’y voulut
soustraire, éperonnent ensemble. Ils pensent aller dans le Bourg par la
porte Cerdane, mais ceux qui s’y trouvent les reçoivent de telle manière
que la bataille s’engage dans les rues. A grand renfort de massues, de
pierres, d’épées, avec les guisarmes et les haches qui augmentent le
massacre, les Toulousains leur firent vider la rue et la place.
La bataille dura jusqu’au soir, et le comte se retira, triste et pensif,
au Château Narbonnais, où l’on fit maint soupir. Plein de colère il
envoya chercher les barons de la ville qu’il avait gardés en prison:
«Barons, leur dit-il, vous ne pouvez fuir et par la très sainte mort que
Jésus a voulu souffrir, nulle richesse au monde ne pourra m’empêcher de
vous faire couper la tête ou de vous faire sauter du haut en bas du
château!»