La colère de Simon.
Par deux et par trois, quelques-uns des meilleurs chevaliers et des plus
riches bourgeois sortent de la ville. Dès qu’ils aperçoivent le comte,
ils s’adressent à lui et lui disent avec douceur: «Seigneur comte, avec
votre permission, nous nous demandons comment il peut se faire que vous
veniez ici avec glaive et fer mortel, car il ne peut être profitable de
causer du dommage à son propre bien. Si par vous il nous arrivait
malheur, nous n’aurions guère de chance, car entre vous et nous il ne
devrait rien arriver qui pût causer mal, dommage ou violence. Vous aviez
bien voulu nous octroyer et nous promettre que jamais, de votre part,
mal ne nous adviendrait; mais il ne nous semble pas aujourd’hui, et cela
ne peut être, que vous ayez, pour notre bien, pris les armes contre la
ville. Vous devriez y entrer, avec vos palefrois, sans armes, avec des
jupes d’orfroi, chantant et couronné de guirlandes, comme il convient à
celui qui en est le seigneur. Et, quoi que vous puissiez demander, nul
n’eût dit non! Mais voici que vous nous apportez l’effroi et un cœur
farouche de lion!»--«Barons, dit le comte, qu’il vous plaise ou non, en
armes ou désarmé, en long ou en large, j’entrerai dans la ville, et je
verrai bien ce qui en est cette fois! Vous m’avez provoqué à tort, car
vous m’avez enlevé Beaucaire,--puisque [par votre faute] je n’ai pu le
prendre,--le Venaissin, la Provence et le Valentinois: en un mois j’ai
su, par plus de vingt messages, que vous êtes conjurés contre moi et que
vous avez fait dire au comte Raimon de venir recouvrer Toulouse afin que
je la perde. Par la croix où fut mis Jésus-Christ, je ne déposerai ni
mon haubert ni mon heaume de Pavie que je n’aie pris des otages parmi
les meilleurs de la ville; et je serais curieux de voir si quelqu’un
m’en empêchera!»--«Seigneur, lui répondirent-ils, ayez pitié de nous, de
la ville, et de ceux qui s’y trouvent. Nous n’avons envers vous ni tort
ni faute qui vaille un denier de Melgueil, et jamais personne n’a fait
de serment contre vous. Quiconque vous fait entendre cela veut vous
enlever le pays. Le vrai Dieu Jésus-Christ sait bien ce qui en est:
puisse-t-il nous sauver, lui et notre bonne foi!»--«Barons, dit le
comte, vous m’êtes fort hostiles et me cherchez querelle: jamais, depuis
que je vous ai conquis, ni auparavant, vous n’avez eu à cœur mon honneur
et mon bien.» Puis il appelle Gui son frère, Hugue de Laci, Alain,
Foucaut et Audri le Flamand. «Seigneur comte, dit Alain [de Rouci], il
vous faudra mettre un frein à votre colère et à votre ressentiment, car
si vous abaissez Toulouse, vous tomberez si bas que jamais plus vous ne
reprendrez votre place.»--«Seigneurs, dit le comte, je suis ruiné au
point d’avoir engagé toutes mes rentes et tous mes revenus, et mes
hommes m’ont remontré que la disette et le besoin les accablent, au
point que, si j’échouais ici, je ne saurais plus que faire. Je veux donc
qu’on s’empare sur le champ de ceux qui viennent ici, et qu’on les mette
aussitôt au Château Narbonnais. Leurs richesses et leur argent seront
destinés aux nôtres, jusqu’au jour où nous serons assez forts et assez
riches pour retourner en Provence.
Nous irons en Provence quand nous aurons assez d’argent; mais auparavant
nous détruirons Toulouse de telle manière que nous n’y laissions rien
qui ait quelque valeur: puisque c’est elle qui m’enlève la Provence, je
la reprendrai à ses dépens.»--«Sire frère, dit Gui, je vais vous donner
un bon conseil: si vous prenez seulement le cinquième ou le quart des
biens, vous pourrez attendre des jeunes pousses une récolte plus belle,
tandis que si, cédant à la colère, vous détruisez la ville, vous aurez
une fâcheuse renommée à travers toute la chrétienté, et vous attirerez
sur vous la vengeance de Jésus-Christ et les reproches de
l’Eglise.»--«Frère, dit le comte, mes compagnons veulent me quitter
parce que je n’ai plus rien à leur donner. Si je détruis Toulouse, je
n’agirai pas sans motif, puisque ses habitants me sont hostiles, et
puisque j’espère, avec l’avoir que j’en tirerai, reprendre Beaucaire et
conquérir Avignon.»--«Sire comte, dit maître Robert je vais vous faire
un discours bon à entendre. Depuis que le pape vous a élu, vous auriez
dû observer droiture et raison pour ne pas mettre l’Eglise dans
l’embarras; puisque ceux de Toulouse ne vous ont point trahi, vous ne
devriez point les détruire, sinon par jugement; et si vous observez
droiture en votre accusation, ils ne doivent ni perdre leurs biens, ni
endurer de souffrances.» En devisant ainsi, ils arrivent près de la
ville.
A ce moment voici l’évêque, piquant des deux. Il parcourt les rues,
donnant sa bénédiction, puis il mande les habitants, les prêche et les
sermonne: «Barons, dit-il, sortez à la rencontre de notre bon et aimé
comte: puisque Dieu, l’Eglise et moi vous l’avons donné pour seigneur,
vous devriez le recevoir en grande procession. Si vous l’aimez bien,
vous en serez récompensés dans ce monde et vous aurez, dans l’autre, la
gloire promise aux saintes personnes. Il ne veut rien du vôtre; au
contraire, il vous donnera du sien, et, en sa garde, vous connaîtrez de
meilleurs jours.»--«Seigneurs, dit l’abbé [Jordan] de Saint-Sernin,
monseigneur l’évêque dit vrai, et vous perdez l’indulgence. Allez donc
vers le comte, et que sa mesnie se loge à son gré dans vos maisons; ne
dites point non, et vendez-leur en faisant la juste mesure: ils ne vous
feront pas tort de la valeur d’un bouton.» Là-dessus ils sortirent dans
les champs: celui qui n’avait point de cheval y allait à pied. Mais
voici que par toute la ville court une rumeur: «Barons, retournez sur
vos pas sans bruit, à la dérobée, car le comte demande des otages et
veut qu’on les lui livre: et, si vous vous laissez prendre ici dehors,
vous agirez en sots.»
Tous aussitôt rentrent en hâte; mais, pendant que les barons [de
Toulouse] se consultent dans la ville, la mesnie du comte, sergents et
damoiseaux, brise les coffres des habitants, prend l’argent, et les
écuyers et les soudoyers disent à leurs hôtes: «Aujourd’hui vous serez
mis à mort, ou vous donnerez rançon, car vous avez excité la colère de
messire Simon.» Ils répondent secrètement, entre les dents: «Dieu! comme
vous nous avez livrés à Pharaon[26]!»
[26] Cf. le _Livre des Rois_, livre I, ch. 8.
Par les rues pleurent dames et petits enfants; mais, d’une seule voix on
crie par la ville: «Barons, prenons les armes! Voici l’heure où nous
aurons à nous défendre contre ce farouche lion, car mieux vaut mort
honorable que passer sa vie en prison!»