Vaines prédications.
Le comte Raimon de Toulouse, ne pouvant obtenir de l’abbé de Cîteaux
l’absolution qu’il lui demande, se rend auprès du Pape, et, dès son
retour, livre à Simon de Montfort le Château Narbonnais.
A Toulouse entra l’abbé de Cîteaux: fort s’en étonnèrent vieux et
jeunes, et même les petits enfants. En présence de tout le peuple, le
comte leur livra le Château: personne n’en vit jamais en plaine de si
beau! Ils ont à ce sujet fait mainte charte, maint bref et mainte lettre
scellée que l’abbé transmit par le monde, jusqu’au Mont Gibel[10]. Le
roi d’Aragon vint le trouver du côté de Muret, et s’entretint avec les
seigneurs abbés, dans une prairie, à Portet; mais ils n’aboutirent à
rien qui vaille l’anneau d’une méchante boucle.
[10] L’Etna.
L’évêque de Toulouse, Folquet de Marseille[11],--qui n’a son pareil en
prix,--et l’abbé de Cîteaux tiennent conseil. Chaque jour, ils prêchent
le peuple, lui reprochant de ne point se réveiller; ils s’élèvent l’un
et l’autre contre le prêt et l’usure. Par tout l’Agenais, les gens sont
tellement entachés [d’hérésie] que l’abbé chevaucha jusqu’à
Sainte-Bazeille! Mais les habitants ne se mettent dans l’oreille rien de
ce qu’on leur prêche; ils disent, au contraire, en se moquant: «Tiens,
l’abeille bourdonne autour de nous!» Aussi ne serai-je point surpris,
sur ma foi, si on les tue, les vole, les dépouille, si c’est par la
force qu’on les rend sages.
[11] Folquet de Marseille, ayant renoncé à la poésie, s’était retiré à
l’abbaye de Toronet, dont il devint abbé après 1201; il fut, en
1205, élu évêque de Toulouse.
Les bourgeois de Toulouse, ceux de la confrérie, et les bourgeois du
Bourg discutaient chaque jour; mais à la fin, ils n’arrivèrent à rien
qui valût un gland ou une pomme pourrie. Les partisans des hérétiques,
ceux qui sont liés avec eux, disent que l’évêque, l’abbé et les clercs
les font se quereller entre eux, pour que, par cette folie, ils se
détruisent les uns les autres; car s’ils étaient unis, tous les croisés
du monde ne leur sauraient nuire. Elle fait entendre ces paroles au
comte [de Toulouse] et à ses compagnons, la gent folle et néfaste qui
s’est ralliée à l’hérésie! Ils verront bien un jour (Dieu me bénisse!)
quel conseil leur ont donné ces gens que Dieu maudisse! A cause de cela,
tout sera mis à mort, le pays sera dévasté, ravagé et désolé par la gent
étrangère, car les Français de France et les barons de Lombardie, tout
le monde leur court sus, et leur porte haine plus grande qu’à la gent
sarrasine.
V
Prise de Termes.
A l’entrée du printemps, Simon s’empare de Minerve, où il brûle «maint
hérétique et mainte folle hérétique qui braillent dans le feu»; puis,
ayant confié Carcassonne à Guillaume de Contre, les croisés viennent
assiéger Termes.
Raimon de Termes ne les prise pas un bouton, car je crois qu’on ne vit
jamais plus fort château. Là, les croisés passèrent les fêtes de la
Pentecôte, de Pâques, de l’Ascension, et la moitié de l’hiver, à ce que
dit la chanson. Jamais on ne vit garnison si puissante que celle qu’il y
eut en ce château du Roussillon, du côté de l’Aragon et de la Catalogne.
On fit là mainte joute, on y brisa maint arçon, et maint chevalier et
maint Brabançon y moururent, mainte enseigne et maint riche gonfanons y
furent perdus, que les assiégés plantèrent de force là-haut sur le
donjon malgré ceux de l’ost, qu’ils le voulussent où non. Ni mangonneaux
ni pierrières ne font à ceux de Termes la valeur d’un bouton de dommage:
ils ont assez de vivres, viande fraîche et porc salé, vin et eau pour
boire, et pain à foison. Si Dieu ne leur envoie quelque méchef, jamais
on ne les vaincra!
Voulez-vous savoir, Seigneurs, comment Termes fut pris, et comment
Jésus-Christ y fit grand miracle? L’ost demeura à l’entour jusqu’à ce
que, au bout de neuf mois, l’eau ayant tari, les assiégés en manquèrent.
Ils avaient bien assez de vin pour deux ou trois mois; mais je ne crois
pas qu’on puisse vivre sans eau. A ce moment, tomba une grande pluie, un
grand déluge (que Dieu et Foi me gardent!) dont mal leur advint: dans
des tonnes et des bassins, ils recueillirent beaucoup de cette eau, dont
ils se servirent pour pétrir et pour préparer leurs aliments. Ils furent
pris alors d’une telle dyssenterie qu’ils en perdaient la tête et
résolurent de s’enfuir plutôt que de mourir ainsi sans confession. Ils
ont mis les dames de la ville dans le donjon, et, quand vint la nuit
noire, sans que personne s’en aperçût, ils sortirent du château,
n’emportant, je crois, d’autre bagage que des deniers.
Alors Raimon de Termes dit qu’on l’attendît, qu’il retournait là-bas. En
chemin, les Français le rencontrèrent et le menèrent auprès du comte
fort. Les autres, Catalans et Aragonais, s’enfuirent pour éviter d’être
tués. Mais le comte de Montfort montra grande courtoisie, car il ne prit
pas aux dames la valeur d’une pougeoise[12], ni d’un denier monnayé.
[12] Petite monnaie frappée au Puy.