Le Parlement d’Arles.
Après la prise de Termes, les croisés tiennent d’abord deux parlements
à Saint-Gilles et à Narbonne, puis un troisième à Arles.
Là, les croisés font écrire sur une charte le jugement qu’ils donneront
au comte [de Toulouse], qui attend dehors avec le roi d’Aragon, par un
froid vif, en plein vent. L’abbé [de Cîteaux] le lui remet, en présence
de tout le monde, de maître Thézis qui est avec lui, le meilleur et le
plus savant clerc qui soit au monde, en présence de l’évêque d’Uzès, et
de cent autres clercs. Quand le comte a la charte en main, il appelle
secrètement l’écrivain, et quand il l’entend, l’écrivain la lui ayant
lue bien lentement, il mande, plein de tristesse et de ressentiment, le
roi d’Aragon: «Venez çà, sire roi, lui dit-il en riant, écoutez cette
charte, et l’étrange commandement auquel les légats me mandent d’obéir!»
Le roi la fait relire aussitôt, et quand il l’eut entendue, il dit
simplement, avec calme: «Voilà qui a besoin d’être amélioré, par le Père
tout puissant!» Le comte, tout préoccupé, tellement qu’il en néglige de
prendre congé, s’en va vers Toulouse aussi vite qu’il peut, la charte à
la main... Il la fait lire partout, pour que la connaissent clairement
chevaliers, bourgeois, et prêtres qui chantent messe. Elle dit que le
comte devra observer la paix, renvoyer les routiers, rendre leurs droits
aux clercs, qui seront maîtres souverains de tout ce qu’ils lui
demanderont, mettre hors de sa protection les juifs, et livrer les
hérétiques qu’on lui désignera à la discrétion des croisés. Le comte et
les siens ne devront ni manger plus de deux viandes, ni vêtir désormais
riches tissus, mais plutôt grosses capes brunes, qui leur dureront plus
longtemps; ils détruiront châteaux et forteresses, et jamais plus
chevalier ne résidera en cité, mais à la campagne, comme font vilains.
Ils ne percevront plus sur les chemins d’autres péages que ceux
anciennement établis, et donneront chaque année quatre deniers
toulousains aux «mainteneurs de la paix» établis par les croisés; les
usuriers renonceront au prêt à usure et s’ils ont fait quelque gain, ils
le rendront tout d’abord; si le comte de Montfort ou les croisés
chevauchent sur les terres du comte de Toulouse, et prennent des biens
lui appartenant, on ne devra point s’y opposer. Il faudra se conformer
en toutes choses à la volonté du roi de France; enfin le comte passera
la mer jusque vers le Jourdain, restera là-bas tout le temps
qu’exigeront les moines ou les cardinaux de Rome ou leurs commettants,
puis il devra entrer dans l’ordre du Temple ou dans celui de Saint-Jean.
Quand il aura fait cela, ses châteaux lui seront rendus, et s’il ne le
fait pas, on le chassera de partout, si bien qu’il ne lui restera rien.
Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, en entendant la charte
qui leur est lue, disent qu’ils aimeraient mieux être tous tués ou faits
prisonniers que de souffrir cela, et qu’ils ne le voudraient faire pour
rien, car ils ne seraient plus alors que des serfs, des vilains ou des
paysans. Les bourgeois de Moissac, et ceux d’Agenais disent qu’ils
fuiraient par eau en Bordelais plutôt que d’avoir pour seigneur Barrois
ni Français, ou bien qu’ils s’en iraient, si le comte le veut, se fixer
avec lui où il lui plairait. Le comte les en a fort remerciés; il a fait
ses lettres scellées, et les a envoyées à tous ses amis.