VI

Le Parlement d’Arles.

Après la prise de Termes, les croisés tiennent d’abord deux parlements

à Saint-Gilles et à Narbonne, puis un troisième à Arles.

Là, les croisés font écrire sur une charte le jugement qu’ils donneront

au comte [de Toulouse], qui attend dehors avec le roi d’Aragon, par un

froid vif, en plein vent. L’abbé [de Cîteaux] le lui remet, en présence

de tout le monde, de maître Thézis qui est avec lui, le meilleur et le

plus savant clerc qui soit au monde, en présence de l’évêque d’Uzès, et

de cent autres clercs. Quand le comte a la charte en main, il appelle

secrètement l’écrivain, et quand il l’entend, l’écrivain la lui ayant

lue bien lentement, il mande, plein de tristesse et de ressentiment, le

roi d’Aragon: «Venez çà, sire roi, lui dit-il en riant, écoutez cette

charte, et l’étrange commandement auquel les légats me mandent d’obéir!»

Le roi la fait relire aussitôt, et quand il l’eut entendue, il dit

simplement, avec calme: «Voilà qui a besoin d’être amélioré, par le Père

tout puissant!» Le comte, tout préoccupé, tellement qu’il en néglige de

prendre congé, s’en va vers Toulouse aussi vite qu’il peut, la charte à

la main... Il la fait lire partout, pour que la connaissent clairement

chevaliers, bourgeois, et prêtres qui chantent messe. Elle dit que le

comte devra observer la paix, renvoyer les routiers, rendre leurs droits

aux clercs, qui seront maîtres souverains de tout ce qu’ils lui

demanderont, mettre hors de sa protection les juifs, et livrer les

hérétiques qu’on lui désignera à la discrétion des croisés. Le comte et

les siens ne devront ni manger plus de deux viandes, ni vêtir désormais

riches tissus, mais plutôt grosses capes brunes, qui leur dureront plus

longtemps; ils détruiront châteaux et forteresses, et jamais plus

chevalier ne résidera en cité, mais à la campagne, comme font vilains.

Ils ne percevront plus sur les chemins d’autres péages que ceux

anciennement établis, et donneront chaque année quatre deniers

toulousains aux «mainteneurs de la paix» établis par les croisés; les

usuriers renonceront au prêt à usure et s’ils ont fait quelque gain, ils

le rendront tout d’abord; si le comte de Montfort ou les croisés

chevauchent sur les terres du comte de Toulouse, et prennent des biens

lui appartenant, on ne devra point s’y opposer. Il faudra se conformer

en toutes choses à la volonté du roi de France; enfin le comte passera

la mer jusque vers le Jourdain, restera là-bas tout le temps

qu’exigeront les moines ou les cardinaux de Rome ou leurs commettants,

puis il devra entrer dans l’ordre du Temple ou dans celui de Saint-Jean.

Quand il aura fait cela, ses châteaux lui seront rendus, et s’il ne le

fait pas, on le chassera de partout, si bien qu’il ne lui restera rien.

Les hommes de la terre, chevaliers et bourgeois, en entendant la charte

qui leur est lue, disent qu’ils aimeraient mieux être tous tués ou faits

prisonniers que de souffrir cela, et qu’ils ne le voudraient faire pour

rien, car ils ne seraient plus alors que des serfs, des vilains ou des

paysans. Les bourgeois de Moissac, et ceux d’Agenais disent qu’ils

fuiraient par eau en Bordelais plutôt que d’avoir pour seigneur Barrois

ni Français, ou bien qu’ils s’en iraient, si le comte le veut, se fixer

avec lui où il lui plairait. Le comte les en a fort remerciés; il a fait

ses lettres scellées, et les a envoyées à tous ses amis.

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 10 / 30 题