III

Prise de Carcassonne.

Un mardi soir, à vêpres sonnantes, les croisés arrivèrent à Carcassonne,

dont les habitants étaient dolents, à cause du massacre de Béziers, que

je viens de vous conter. Le vicomte [de Béziers] se tenait sur les murs

et sur les galeries, regardant l’ost avec stupeur. Il convoque au

conseil ses chevaliers et ses sergents, ceux qui s’entendent à manier

les armes et qui combattent le mieux: «Barons, leur dit-il, montez sur

vos destriers, et sortons de la ville, moi et quatre cents d’entre vous,

ceux dont les chevaux courent le mieux. Avant qu’il soit nuit noire, ou

que le soleil se couche, nous pouvons déconfire ceux qui se trouvent sur

ces pentes. Préparez-vous en hâte, mettez-vous en selle et frappez tous

ensemble sur l’ost!»--«Par ma foi, dit Peire Rogier de Cabaret, si vous

m’en croyez, vous ne sortirez point. Je crois que vous ferez assez si

vous gardez votre ville, car demain matin, après avoir déjeuné, les

Français s’approcheront de vos fossés et chercheront à vous enlever

l’eau dont vous vous abreuvez. C’est à ce moment là qu’il faudra frapper

et donner force coups!»

A ce conseil se rallient les plus sensés; des chevaliers en armes font

le guet autour de la ville, qui est très forte. L’empereur Charles, le

puissant roi couronné, la tint assiégée, dit-on, pendant plus de sept

ans, sans pouvoir la conquérir, ni hiver, ni été. Ses tours

s’inclinèrent devant lui quand il partit, et c’est pourquoi il la prit

quand il y revint[7]. La geste ne ment point: ce fut vérité, car

autrement, il n’aurait pu prendre la ville!

[7] Sur cette légende, voyez Gaston Paris, _Histoire poétique de

Charlemagne_, p. 254 sq.

Le vicomte de Béziers, après s’être bien gardé pendant la nuit, s’est

levé au point du jour; et les barons de France, après avoir déjeuné, se

sont armés par toute l’ost. De leur côté, ceux de Carcassonne se sont

équipés. Ce jour-là, il y eut force coups frappés et donnés, et, de part

et d’autre, nombre de morts et de blessés; mais les barons de l’ost ont

réussi à brûler tout le bourg jusqu’à la cité, et ils ont tellement

entouré les assiégés qu’ils les ont privés de l’eau de l’Aude. Ils ont

dressé contre le mur pierrières et calabres qui frappent nuit et jour,

en long et en large.

Oyez maintenant quel miracle fit le Seigneur Dieu! Les arbalétriers qui

sont montés sur les tours, pensent atteindre l’ost, mais leurs flèches

restent à mi-chemin et tombent dans les fossés. J’ai aussi entendu dire,

et je sais que c’est vrai, que jamais corbeau, vautour, ni aucun autre

oiseau [de mauvais augure] ne vola en l’ost, pendant tout cet été; et il

y eut telle abondance de vivres qu’on donnait trente pains pour un

denier monnayé. Les croisés prennent le sel des salins, et réparent

ainsi leurs pertes: s’ils ont déboursé pour le pain, de ce côté-là ils

font des bénéfices. Cependant sachez que nul n’est rentré dans ses

frais: je crois plutôt qu’ils sont en perte.

Le roi d’Aragon, qui a rejoint l’armée des croisés, tente de sauver

les assiégés: mais les conditions de l’abbé de Cîteaux sont telles que

le vicomte de Béziers décide de continuer la résistance; quelques

jours après il est fait prisonnier par ruse, et les Croisés entrent

dans Carcassonne.

[Les habitants de la ville], les bourgeois et les chevaliers qui s’y

trouvent, les dames et les damoiselles, tous, à l’envi, se hâtent de

sortir, n’ayant pour tout vêtement que chainse[8] ou que braies, car on

ne leur laissa de rien autre la valeur d’un bouton. Les uns s’en vont à

Toulouse, d’autres en Aragon, d’autres en Espagne, ceux-ci en aval,

ceux-là en amont. Les croisés entrent librement dans la ville, occupant

la salle[9], les tours et les donjons; ils font un tas de tout le butin

précieux, et distribuent comme ils l’entendent les chevaux et les

mulets, dont il y a grande abondance.

[8] Sous-vêtement de toile, sorte de chemise.

[9] La grande salle du château.

La chanson de la croisade contre les Albigeois · 第 8 / 30 题