--Il se passe souvent, dans le vaste monde, des choses bien
extraordinaires.
«J'ai connu, voici quelques années, un vieux gavot, un paysan de la
montagne, qui s'appelait Marius-Sidoine Cabasse.
«Cabasse vivait dans la bastide où il était né, en pleine Provence des
clapiers, dans l'odeur de la farigoule, là-bas, là-bas, plus loin que
Draguignan. Cabasse n'avait jamais rien vu au delà des clapiers qui
formaient tout l'horizon de sa bastide. Où la chèvre est attachée, il
faut qu'elle broute,--quand ce serait sur un toit.
«Il y avait, à la même époque, dans les forêts de l'Amérique, un jeune
perroquet qui vivait, mangeait, buvait, voletait, jacassait en oiseau
libre.
«Il arriva que ce perroquet fut capturé et vendu à un matelot de
Marseille. A partir de ce moment, sans le savoir, pechère! _ce
joizeau_, c'est-à-dire cet «oiseau» brésilien se mit à cheminer, chaque
jour un peu, par eau, par terre et par air, dans la direction de
Draguignan--ou plutôt de la bastide où vivait Cabasse.
«Il y a une destinée. Celle de ces deux créatures de Dieu était de
se rencontrer un jour, contre toute attente, à travers toutes les
difficultés.
«Tout en revenant vers Marseille, le marin qui était le maître de
Jacquot lui apprenait à parler le français de Provence, et l'animal
bien vite le parla couramment, sans comprendre ce qu'il se disait.
«L'instruction est-elle un bien? est-elle un mal? _Distinguo_. Tout
dépend de la qualité du perroquet.
«Tenez, j'ai demandé l'autre jour à la fille de mon maçon, laquelle a
son brevet: «Qu'est-ce que c'est que Victor Hugo?» Elle m'a répondu
sans bégayer: «C'est le roi d'Italie, monsieur.» Je parie bien qu'un
perroquet n'aurait jamais de lui-même trouvé cette bêtise.
«Quoi qu'il en soit, Jacquot était déjà beaucoup plus savant, et
surtout plus expérimenté que Cabasse, par la raison qu'il avait déjà vu
des hommes, tandis que Cabasse n'avait jamais vu de perroquet.
«Et puis, il faut bien le dire, les paroles que répètent les perroquets
tombent quelquefois avec tant d'à-propos, qu'ils vous ont l'air d'avoir
une intelligence surprenante. Aussi, ai-je toujours trouvé naturel le
sentiment de cette vieille dévote qui me disait:
«--Chaque soir je suis forcée de couvrir d'un voile la cage de ma
perruche; elle parle si bien, monsieur Cabissol, que pour rien au monde
je ne me déshabillerais devant elle!»
«Le maître de notre perroquet tomba malade à bord du bateau, dès le
premier jour de la traversée, que le mauvais temps prolongea d'une
quinzaine. L'oiseau familier perchait nuit et jour au bord du hamac de
son maître, et il se fortifiait d'heure en heure dans la connaissance
du parler _moco_, qui est, comme vous savez, un patois provençal
francisé, du plus haut ragoût.
«Le bateau passa un temps à Marseille, puis il arriva un beau soir dans
le port marchand de Toulon.
«Le matelot, descendu à terre, croyant son perroquet plus apprivoisé
qu'il n'était en réalité, négligeait souvent de le mettre en cage... Il
le laissait libre dans sa chambre. Un matin, Coco s'envola.
«Son maître eut beau le suivre en criant: «Coco! Coco!» par petits
bonds et par petits vols il s'éloignait toujours davantage.
«Quand la nuit vint, la poursuite fut abandonnée. Le lendemain Coco
était arrivé sur les cimes boisées du Coudon, à quatre lieues de notre
premier port militaire, à huit cents mètres au-dessus du niveau de la
mer.
«De là Coco pouvait voir toute la Méditerranée au sud, sur sa tête le
plus beau ciel du monde, et Draguignan du côté de l'est.
«Le surlendemain, dès la première pointe du jour, il s'envola vers
le chef-lieu en récitant aux échos des montagnes son répertoire:
fragments de romances, jurons de bord, mots salés du gaillard d'avant.
Il déjeunait à toute minute d'une olive ou d'une amande, puis repartait
d'un vol plus décidé vers les collines qui entourent Draguignan.
«Et voilà que le soir du troisième jour, un peu avant le coucher du
soleil, Coco vint se percher sur le frêle amandier qui se dressait au
bord de l'aire, à trente pas de la bastide de Marius-Sidoine Cabasse,
sur le coteau, au-dessus de Figanières.
«Cabasse, pétrifié d'étonnement en voyant l'oiseau inconnu, s'écria:
«--Oï! vé! une poule verte!»
«Puis, sans autre réflexion, il rentra quérir son fusil, et du seuil
de sa maison il épaula... Pauvre Coco! tu auras traversé les océans,
bravé, surmonté les dangers de la tempête, pour venir tomber bêtement
sous le plomb d'un Cabasse qui ne sait pas distinguer un perroquet
d'une poule! Ce que c'est que de nous, pourtant!
«Le tonnerre d'un coup de fusil éclata et se prolongea longtemps dans
l'écho des vallons. Que de bruit, bon Dieu! pour si petit gibier!
L'homme qui n'avait jamais vu de perroquet courut ramasser sa proie, et
tout en soupesant dans sa main le pauvre petit corps frémissant, dont
la tête pendait, secouée par les hoquets de l'agonie,--il souffla sous
les plumes pour les rebrousser, et pour voir si son gibier ferait un
bon rôti. Hélas! il n'aperçut qu'une peau blanchâtre, flasque, toute
plissée. Si bien qu'il ne put s'empêcher de s'écrier tout haut:
«--Oï! qu'il est «mégre»!
«A quoi, Dieu aidant, l'agonisant perroquet répondit, de sa voix
caverneuse, par ces paroles, celles--soyez-en sûr--que lui avait le
plus récemment apprises son maître:
«--Je suis été un peu malade!
«Stupéfait, tout saisi d'une terreur subite, l'homme laissa tomber le
perroquet à terre, et ôtant vivement son chapeau, d'un mouvement humble
et contrit:
«--Oh! pardon, môssieu... Ze vous avais pris pour un «joizeau»!
--Celle-là, voui, dit Maurin, qu'elle est drôle! j'en rirai jusqu'à ma
mort!
Hélas! le lendemain au soir, Maurin sortit dans l'intention de tuer un
sanglier; et, au matin, il ne rentra pas!
--Tonia, dit, ce matin-là, à sa fille, le brigadier Orsini, tu ne sais
pas? On raconte que Grondard a assassiné Maurin!
--Ce n'est pas possible! je ne le crois pas, dit-elle, épouvantée quand
même. Maurin se méfiait trop... Un Grondard ne tue pas comme cela un
Maurin, même par surprise!
--Si, si! confirma le cantinier du Don qui accourait chez Orsini. Ce
n'est que trop véritable. Maurin était, cette nuit même, à l'affût
des sangliers et il venait de décharger son fusil de ses deux coups,
quand, désarmé comme il l'était, et assis dans son étroite cabane de
branchages, il fut attaqué par Grondard.
--Mais comment le sait-on?
--Il paraît que cette brute de charbonnier se vante de son coup.
«Il est fier d'avoir su profiter du moment où Maurin était empêché
dans les broussailles sous le couvert bas de sa cabane d'affût. Maurin
voyant, au clair de la lune, à travers les branchages qui formaient sa
cabane, luire et s'avancer contre sa poitrine la longue canardière de
Grondard, la saisit à pleines mains. Alors Grondard tira. Il paraît que
Maurin en tombant a poussé un cri de lion. Si bien que son assassin
s'est mis à fuir comme si notre pauvre Maurin eut été encore vivant,
pechère! et capable de se revancher!
Tonia s'était évanouie.
Quand Pastouré raconta ces choses, le soir même, chez M.
Rinal,--Cabissol, ému d'abord, répondit après un silence:
--Cela me semble impossible; je ne peux pas admettre que Maurin soit
mort ainsi! d'une façon si contraire à son caractère, à la logique
de sa vie. Un Maurin ne se laisse pas surprendre par un Grondard. Il
l'entend venir, il le déjoue.
--Vous oubliez que plus d'une parmi de très illustres existences s'est
terminée par l'accident ou par l'assassinat, répondit tristement M.
Rinal.
--Les accidents sont logiques la plupart du temps, s'écria Cabissol,
ils arrivent à ceux qui les attirent. Quant à l'assassinat, il ne
réussit jamais avec un Napoléon! Oui, oui, il y a des hommes plus
grands que la destinée. Et Maurin était de ceux-là. Maurin n'est pas
mort!
--Vous oubliez que Maurin n'est pas un personnage de roman. Et quand il
ne serait pas autre chose, pourquoi son histoire ne se terminerait-elle
pas au plus beau moment? en vertu de quelle esthétique? Si le roman
doit peindre la vie telle qu'elle est, il doit pouvoir s'interrompre
brusquement. Et quant à la vie elle-même, elle n'a cure des procédés du
romancier!