--Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'est pas mort. Il a trouvé son île
d'Elbe, voilà tout; il reviendra, ne fût-ce que pour cent jours.
Il y eut un silence:
--Je l'aimais, cet homme-là, ajouta-t-il.
--Et moi donc! dit M. Rinal que l'émotion gagnait de plus en plus.
--S'il était mort, grogna Pastouré, quelque chose me le dirait!
--Voyez-vous, dit Cabissol, sentiment à part, la mort de Maurin me
laisserait aujourd'hui l'impression d'une belle destinée interrompue
avant l'heure... Et, à propos, savez-vous que Jean d'Auriol...?
--Quel Jean d'Auriol?
--Le licencié en droit, Jean, le frère de Paul et de Pierre.
--Bon. Et qu'alliez-vous nous dire de lui?
--Je devais vous l'amener un de ces jours; c'est une surprise que
je voulais vous faire. Il a commencé, sur mes instances, une sorte
de biographie de Maurin des Maures, une manière de roman tout coupé
d'anecdotes et de récits, sur le ton de nos contes populaires... La
mort de Maurin va le consterner; il rêvait pour son héros une longue
suite d'aventures... Depuis quelque temps je lui envoyais journellement
des notes... Il m'écrivait hier: «Si Maurin laisse le gendarme épouser
la Corsoise, le roman se terminera fort mal.»
--Il me semble, dit M. Rinal, qu'un romancier a le droit et presque le
devoir d'imaginer au moins un dénouement. Votre d'Auriol n'est-il qu'un
réaliste?
--J'ai donc eu tort, dit M. Cabissol, de me servir du mot _roman_.
Jean d'Auriol voudrait être l'historiographe de Maurin; il le connaît
fort bien, lui aussi, et l'aime beaucoup; il prétend avec moi que
son histoire jusqu'ici est expressive de tout un aspect du caractère
méridional... le côté jovial et gouailleur.
--Hélas! soupira M. Rinal, il est probable que si Maurin venait à
mourir en ce moment, la belle Tonia se consolerait avec Sandri!
--Noum dé pas Díou! s'écria Pastouré,--j'aimerais mieux l'épouser
moi-même, bien que j'aie pris les femmes à l'ŏdi (en horreur) plutôt
que de la laisser à ce gendarme de carton!
Il y eut encore un assez long silence.
--Voyez-vous, dit M. Rinal, il est bien probable que, par des moyens
que j'ignore et pour une raison qui nous échappe, Maurin aura jugé bon,
tout à coup, de faire courir le bruit de sa mort!
--Vous devez être sorcier, mon brave M. Rinal, dit Pastouré,
je mettrais ma main au feu que les choses sont comme ça et pas
autrement... Allons, adieu... que je vais aux nouvelles!
--Et où cela, mon bon Pastouré?
--Laissez-moi faire, dit Pastouré, je finis toujours par retrouver mon
Maurin, moi! Mort ou vivant, je le trouverai. Aussi bien moi que mon
chien Pan-pan, quand nous sommes sur une piste, nous rencontrons au
bout ce que nous cherchons... A vous bientôt revoir; maintenez-vous!
Pastouré sortit, et quand il fut seul sur la route, au clair de la
lune, il se parla ainsi à haute voix:
--Qu'il soit mort, notre Maurin, n'en croyez rien, braves gens! Il en
a encore à dire et à faire, et qui seront toutes meilleures les unes
que les autres. Il les fera trimer encore, les gendarmes! Il en aura
encore, des procès-barbaux! Il n'a pas fini d'en tuer, des lièvres et
des lapins! Et il n'a pas fini de plaire aux belles filles, croyez-moi,
puisque c'est moi que je vous le dis... Nous en conterons encore
ensemble, des galégeades, mon vieux Maurin!... Non, non, il n'est pas
mort. D'abord, voyons un peu... en quel endroit était-il à l'affût,
cette nuit? Il me l'a dit hier en partant. Il est allé au _Suvé dé
Rampaoù_; oui, cela est cela. Eh bien, quelle distance y a-t-il d'ici
au Suvé? Une petite lieue, à peine. Et alors, connaissant son chien
comme je le connais, je suis sûr et certain qu'il serait revenu, le
brave Hercule, chez M. Rinal, où il savait que je veille à l'accoutumée
tous les soirs, et il m'aurait tiré par la veste comme pour me dire:
--«Ouah! ouah! viens vite, que le maître a besoin de toi!»
«Ce n'est pas la première fois que cela serait arrivé. C'est arrivé
notablement cette fois où Maurin, tombé dans un trou avec une entorse,
voilà quatre ou cinq ans,--comme le temps passe!--n'en pouvait plus
sortir. Son chien vint me chercher et je suivis son chien, un chien qui
vaut plus que beaucoup d'hommes, et je tirai Maurin d'affaire. C'est
pourquoi je peux me jurer que Maurin n'est pas mort et je ne me trompe
pas, croyez-le-vous!... Pourtant, je sais très bien qu'une mort dans
ce genre, c'est son destin, mais quelque chose me dit que ça n'est pas
encore son heure...
«Et cependant, que sommes-nous en ce monde? Pas grand'chose, si peu
que rien, des rien-du-tout qui ne pèsent rien, et la mort travaille
comme elle veut. Tu es là aujourd'hui, mais demain tu n'y es plus; et,
pechère! où l'un va, l'autre finit toujours par y aller! Mais il est
vrai aussi que, des fois, lorsque vous croyez avoir fini, voilà, vous
recommencez; et, des fois, vous accommencez à peine, que, voilà, tout
est fini... une tuile avec encore une tuile, ça fait deux tuiles...
deux tuiles avec encore une tuile, ça fait trois tuiles... trente et
un, trente-deux; c'est tantôt le tiers, et tantôt le quart; quand il
n'y en a plus, il y en a encore; aussi bien il me pleut par devant
que par derrière; ce qui est marqué, tu ne peux pas le changer; l'un
va devant, et l'autre le suit; si c'est ton moment, rien à dire; on ne
sait ni qui vit ni qui meurt, et le dernier fermera la porte...
«C'est égal, celui qui tient le registre--il faut qu'il ait une fameuse
tête pour marquer, sans s'y embrouiller, les entrées et les sorties,
les naissances et les morts, les baptêmes et les mariages! Ça serait
trop d'affaires pour moi... Qu'heureusement je ne suis pas leur saint
du Plan-de-la-Tour, car autrement il me faudrait, un de ces quatre
matins, remplacer le bon Dieu en personne! Et ce sont là des positions
qu'on ne peut pas occuper sans une grosse expérience; l'expérience
ne s'attrape qu'avec la vieillesse et la vieillesse ne vaut rien!
Voilà pourquoi je ne voudrais pas de la place du bon Dieu. Non, je
n'en voudrais pas, de sa place, quand bien même, suivi de tous les
anges qui joueraient tous ensemble de la flûte et du tambourin, et
accompagné du grand saint Pierre, il viendrait me l'offrir lui-même à
genoux, avec les clefs de son Paradis portées sur un coussin de velours
subredoré et tout brodé de fleurs par la sainte Vierge! «Non, Seigneur,
que je lui dirais, c'est bien de l'honneur que vous me faites, mais
ce serait véritablement trop de soucis pour moi! Adressez-vous à
d'autres pour vous débarrasser du gouvernement! Dans votre métier,
bon Dieu! que deviendrais-je? Rien que pour écouter les imbéciles qui
tous les jours vous demandent la lune dans leurs prières, il doit
y avoir trop de cassements de tête. Et pour faire la justice, dans
tant de pays différents et qui tous bataillent les uns contre les
autres, comment m'y prendrais-je, pauvre de moi, puisque--parlant
par respect,--vous-même n'y parvenez pas tous les jours! Non, non,
excusez-moi bien, Mestré, et adressez-vous à d'autres... pourquoi moi,
voyez-vous, je suis d'Auriol... Et ceux qui n'en sont pas, je leur
conseille de dire qu'ils en sont.--Ainsi soit-il!
_Les Lauriers-roses.--La Garde.--Var._
* * * * *
Liste des modifications:
Page VII: «Parlot-Soulet» remplacé par «Parlo-Soulet»
Page 25: «Relus» par «Reclus» (M. Élisée Reclus)
Page 69: «s'il» par «s'ils» (s'ils ne vous avertissent pas)
Page 70: «achètererai» par «achèterai» (j'en achèterai demain)
Page 83: «qu'auraient» par «qu'aurait» (ceux qu'aurait dû rassembler
le curé)
Page 100: «dan» par «dans» (dans la chapelle)
Page 111: «Vaus» par «Vous» (Vous aurez un des meilleurs postes... )
Page 113: «péri» par «péril» (non sans péril)
Page 126: «recommandadation» par «recommandation» (par recommandation
du préfet)
Page 149: «conmpétent» par «incompétent» (vous êtes incompétent)
Page 174: «Elle» par «Elles» (Elles le cherchent)
: «mettai» par « mettait» (son griffon d'arrêt, se mettait
en quête)
Page 220: «Saint-Maxime» par «Sainte-Maxime» (Sainte-Maxime et le
Plan-de-la-Tour)
Page 224: «proférés» par «proférées» (Ces injures proférées)
Page 247: «çarrette» par «çarette» (est si fier sur sa çarette)
Page 256: «en» par «ne» (il ne parlait guère)
Page 269: «Elle» par «Elles» (Elles viendront toutes seules)
Page 303: «compatrioles» par «compatriotes» (des projectiles de ses
compatriotes)
Page 328: «verticale» par «verticalement» (montant verticalement)
Page 329: «avait» par «avaient» (Sandri et son compagnon avaient une
chance)
Page 349: «rugeuse» par «rugueuse» (toute leur rugueuse écorce)
Page 368: «Elle» par «Elles» (Elles sont toutes blanches)
Page 419: «vers vers» par « vers» (en se tournant vers M. Rinal)