--La pitié, la pitié, dit-il, c'est, au bout du compte, un acte
instinctif par lequel nous nous supposons à la place de l'homme qui
souffre; nous nous y voyons, par une opération imaginative qui nous
fait souffrir son mal; et c'est nous que, égoïstement, nous soulageons
ou voulons soulager en lui.
--Même ainsi comprise, dit M. Rinal, la pitié est noble. Elle est la
protection de chacun dans tous, de tous par chacun. Elle fait éclater
aux yeux de l'esprit le mystère de l'unité dans l'innombrable.
--Les mots peuvent tout dire. Toutes les thèses se peuvent soutenir,
s'écria M. Cabissol. Où est la vérité, je vous le demande?
--Dans tout, vous dis-je; la vie ne se trompe pas. Le singe flaire une
pomme vénéneuse et la rejette.
«Le besoin d'une morale préexiste, dans l'homme, à toute morale
formulée. Ce besoin est un fait physiologique, comme la faim.
«Et l'homme, pris en masse, en tant qu'être moral, se comporte
vis-à-vis des idées comme le singe avec les fruits: il reconnaît au
flair les doctrines qui empoisonnent, ou s'il y mord, il ne s'en
nourrit pas.