--S'il y goûte, il peut en mourir, dit-il.
--Individuellement; mais en tant que race, en tant qu'humanité, l'homme
résiste à tous les poisons que produit son cerveau, car la volonté de
vivre est infinie, et indépendante de son raisonnement. La cause reste
la plus forte. L'espérance indéfinie, si voisine de la foi, est, comme
le besoin d'une morale, un fait physiologique.
Pastouré, émerveillé, renouvela un mot célèbre:
--C'est bougrement beau: je n'y comprends rien.
--Tout de même, poursuivit M. Rinal, l'idéal, le rêve du meilleur et
du plus beau, produit par le cerveau humain, est un fait. On peut très
bien admettre que ce rêve est une étape vers la réalisation positive
des plus nobles chimères.
«Il ne me paraît pas absurde d'affirmer que Dieu, ainsi compris, et
qui n'existe pas encore pour qui n'en a pas la conception, existe déjà
réellement pour celui qui l'aime!...
«Pourquoi, dans l'infini, le progrès ne serait-il pas indéfini? Il
n'est pas nécessaire aujourd'hui d'avoir du génie pour constater que,
dans l'ordre social, tout évolue et que tout monte.
--Vous trouvez? dit M. Cabissol.
--Parbleu! quand on ne s'en aperçoit pas, c'est qu'on oublie le passé.
Mais, à travers toutes les cruautés, les trivialités, les stupidités
de notre vie sociale, il est facile, en comparant les conditions de
l'existence moderne avec ce que nous savons du passé, de voir que tout
est mieux. Un peu de mieux suffit à l'espérance d'un autre «peu de
mieux». De jour en jour, l'homme s'installe plus confortablement sur
le globe et par suite il a le loisir de jouir mieux que jamais, et de
mieux comprendre les beautés de la nature et celles des arts.
--En vérité! dit M. Cabissol, vous croyez que le peuple se soucie de
l'art?
--Pas encore beaucoup, mais donnez-lui le temps. Éduquez-le. Voilà
Maurin qui nous écoute... et voilà Pastouré. Eh bien, leur manière de
raconter ou d'écouter prouve qu'ils ont le goût de la vie, de la pensée
et de l'expression artiste.
--Je vous avoue que bien souvent je me dis au contraire (et j'en
demande pardon à Maurin) que la masse est aveugle, stupide et
indécrottable. Elle n'aime que les cabarets. Et sans des bourgeois
comme vous, qui la conseillent et la guident, elle ne serait même
pas capable de revendiquer les libertés qu'elle ne comprend point
et qu'elle s'imagine conquérir parce que vous les lui accordez.
Qu'est-ce que le socialisme, sans les bourgeois de gouvernement? Un
tas d'ignares, une tourbe envieuse, imbécile et mauvaise; ça, c'est le
peuple.
--Mais sacrebleu! s'écria M. Rinal, les bourgeois de gouvernement
c'est le peuple, c'est le _surpeuple_ si vous voulez, mais le peuple
d'aujourd'hui sera le surpeuple de demain. Sans doute le monde, vu
superficiellement, est bête, mauvais, vilain, mais n'est-il pas
admirable que de tout ce chaos se dégage en somme une idée d'humanité
supérieure, un simple petit espoir, mais lumineux, une vision d'homme
plus doux, plus fort, plus civilisé? Et ces bourgeois qu'on accuse--je
les accuse--qu'on méprise--je les méprise--n'est-il pas magnifique,
après tout, que ce soit eux qui se fassent les instruments de
l'évolution du prolétariat à laquelle ils perdront quelque chose de
leurs avantages?
--Ils n'y perdent rien, dit timidement M. Cabissol; ils y gagnent
momentanément le pouvoir. Cette compensation leur suffit.
--Un pouvoir qu'ils emploient à préparer leur chute de demain!... Vous
m'agacez à la fin.
«De quel droit suspectez-vous leur bonne foi? Pourquoi pas la mienne?
Qu'ai-je à gagner, moi par exemple, à l'avènement de Maurin, de
Pastouré et de tous les prolétaires de France? Rien. Je professe une
opinion qui les sert et qui peut me desservir, puisque je ne brigue
ni le mandat de député ni celui de conseiller municipal. Et pourquoi
suis-je avec eux? Parce que je les aime, tout bêtement, et parce que
j'aime la justice.
--Oh! vous! vous!... vous êtes un saint laïque, grogna Cabissol.
--Noum dé pas Díou! dit Maurin, vous me faites venir la chair de poule,
monsieur Rinal, à force de bien parler. Ah! si nous en avions «de comme
vous» pour les envoyer là-haut, on te la referait, la France! Qu'en
dis-tu, Pastouré?
--Je suis là que je me le pense, dit le colosse-enfant.