Qu'il ne faut pas lire, parce qu'on y relate la profonde et ennuyeuse
conversation qu'eurent ensemble,--en présence de Maurin des Maures et
de Parlo-Soulet,--M. Rinal et M. Cabissol, lequel se décida, pour en
finir, à conter deux galégeades.
Le lendemain du jour où il avait conté à ses amis la Lièvre de juin,
Maurin ne fut pas oisif.
Désireux de se rendre utile à son hôte, pour lui témoigner sa
reconnaissance, il passait, en effet, ses après-midi devant un banc
de menuisier, réparant une porte ou un volet, un pied de table ou
de chaise, car il faisait de ses mains, comme on dit, tout ce qu'il
voulait, notre homme, et, dans une île déserte, pourvu que le naufrage
lui eût laissé quelques outils _à peu près_, il eût été capable de
construire une péniche presque aussi bien que le charpentier du bord.
Le soir, après le dîner auquel assista M. Cabissol et où, bien
entendu, fut servi un poulet sans tête, la conversation prit un tour
singulièrement philosophique.
Lorsqu'arriva Pastouré qui, silencieux à son habitude, s'assit sur son
escabeau tout en allumant sa pipe, la discussion entre l'avocat et
l'ancien chirurgien de marine battait son plein.
Les deux chasseurs écoutaient, s'efforçant de comprendre, et
comprenant en effet bien des choses, mais non pas tout, et pour cause.
Les deux interlocuteurs parlaient de Nietzsche.
A quel propos?
A propos du sentiment de pitié auquel le lièvre de Pitalugue avait dû
sa libération.
Le philosophe allemand, dissertant de la pitié, dit en propres
termes: «Les petites gens la tiennent aujourd'hui pour la vertu par
excellence... Gardons-nous de la pitié. Soyons durs.»
--Il a bien raison, s'écriait M. Rinal. Robespierre et Marat
pitoyables, c'est la révolution française, l'émancipation du monde
rendues impossibles.
--Cependant, répliquait M. Cabissol qui partageait, au fond, l'opinion
de M. Rinal, mais qui s'amusait à le contredire à seule fin de
l'exciter aux répliques,--cependant vous ne pouvez pas voir dans votre
assiette une tête de poulet?
--Les poulets sont des innocents. Toutes les bêtes sont innocentes.
--Maurin est un chasseur; il tue des bêtes.
--Il les tue pour en vivre. La vie inférieure doit être sacrifiée à la
vie supérieure, et celle-ci a le droit d'être impitoyable lorsqu'il
s'agit pour elle d'assurer sa conservation et les moyens de s'élever
encore. Les miséricordieux sont les protecteurs de la vie; mais ils
doivent la protéger, par pitié suprême, contre les premiers mouvements
de leur pitié instinctive, laquelle pourrait donner la victoire aux
vrais impitoyables... N'en doutez pas, c'est le fond de la pensée de
Nietzsche.
Il faut croire que Maurin avait compris car il grommela:
--Il vaut mieux tuer le diable...
--Que si le diable vous tue, proféra Pastouré le taciturne.
--Le difficile, continua M. Rinal, c'est de distinguer entre les
véritables _durs_ capables de sacrifier l'humanité entière à leurs
convenances personnelles, et les autres, ceux qui ne sont inexorables
qu'en vue du bien général.
--Théorie dangereuse.
--Théorie féconde. Et tenez, dans la vie courante, à toute heure, il
faut savoir broyer en soi, douloureusement, toute compassion envers
ceux qu'on aime, afin d'assurer leur progrès moral et par conséquent
de les aider à être heureux un jour. C'est l'idée éducatrice par
excellence. Jésus n'eut-il pas ses heures de colère? Nietzsche n'a
rien inventé!--Au demeurant, poursuivit M. Rinal, les philosophes ne
me plaisent guère parce qu'ils ont la prétention, chacun, de trouver
la définitive formule de la vérité. La vérité est éparse et il n'est
encore au pouvoir de nulle créature humaine d'en raccorder les
fragments disséminés. Le secret, la clef de cet accord ont été cachés
dès l'origine sous une pierre des fées ou dans un antre de pythonisse.
Il y a plus de vérité dans l'intuition intermittente des simples en
général et des poètes en particulier, que dans les systèmes prétentieux
d'un philosophe. Les philosophes ne sont que des poètes manqués et,
ce qui est plus grave, de simples gens de lettres, du moins pour la
plupart.
--Qu'entendez-vous par là?
--J'entends par là des artistes qui se préoccupent surtout de leur
gloire. Le désir de se signaler gâte leur sincérité. L'univers nous
apparaît comme contradictoire à lui-même; notre esprit est encore
incapable de concevoir que le conflit des forces opposées, la lutte des
antinomies, vie et mort, bien et mal, est la condition même de l'ordre
dans le monde. Or, malgré eux, les philosophes, dont la logique est
mise en déroute par l'inexplicable, finissent par se préoccuper avant
tout de paraître originaux. Il faut fonder un système qui ne ressemble
pas au système des aînés, sans quoi on n'est que leur écolier, et il
s'agit de se poser en maître. Nietzsche est un douloureux attendri
qui porte sa robe à l'envers. De quoi est-il vêtu? Quelles couleurs
singulières! Retournez l'étoffe de Nessus qui emprisonne sa chair et
vous reconnaîtrez la pitié. Il la hait parce qu'il en meurt. Grand
poète, un peu obscur, que la mort de Dieu a rendu fou, admirateur de
l'énergie parce qu'il se sentait faible et de la dureté parce qu'il
était trop tendre.