Pitalugue labourait son champ, dans la plaine au-dessous de Bormes.
Tout en un coup, tirant sur les brides de corde, il arrêta doucement
et en silence son cheval et, les yeux écarquillés et fixes, il regarda
attentivement un creux de sillon dans son labour de la veille, à vingt
pas devant lui, à sa main droite, sous le vent.
Voyons, il ne se trompait pas: cette espèce de paquet gris et rougeâtre
qui ne remuait pas, c'était une lièvre. Elle dormait. Nom dé pas Diou,
qué lèbre!... Une chose grosse comme un gros chien, mon ami!
Que faire pour l'avoir?
Se taire d'abord et réfléchir, mais réfléchir un peu vite et prendre un
parti au plus tôt.
Adonc, Pitalugue réfléchissait, immobile, les deux mains serrant,
d'émotion, les manchons de l'araire, derrière son vieux cheval.
Qu'heureusement il y avait du vent, et pas de mouches!--pourquoi, s'il
y en avait eu, des mouches, le cheval, en les chassant du pied, aurait
peut-être fait du bruit à réveiller la lièvre.
Elle dormait comme un plomb, pechère!
Alors, Pitalugue se pensa: «Si je voyais là-bas quelqu'un de mes
enfants, je lui ferais signe de m'apporter le fusil, mais je n'en vois
pas. Quand on laboure, on devrait toujours être armé!...»
Pitalugue avait laissé son araire en plan, il avançait à pas silencieux
vers la bête endormie.
Voici ce qu'il comptait faire:
Arrivé près de la lièvre, quand il l'aurait presque à ses pieds, il se
baisserait tout doucement, puis, d'un coup, laisserait tomber tout son
corps de tout son poids sur elle, comme tombe la lourde pierre d'un
_quatre de chiffre_... il l'écraserait ainsi sous sa lourde poitrine,
car sans cela, de la prendre tout bonnement avec la main comme on
cueille la figue à la figuière, il n'y fallait pas songer. C'est fort,
une lièvre.
Donc, c'était décidé, il allait faire, de tout son corps, une pierre de
_lesque_. Et malgré cela, en se détendant et se débattant, elle saurait
peut-être se faire lâcher!
Il approcha, approcha. La lièvre ne s'éveilla point. Quelle lièvre, mon
ami! un petit âne d'Alger!... Pitalugue jeta encore un regard vers sa
bastide: personne.
Alors, résolument, il se laissa tomber comme un bloc de carrière sur la
lièvre qui dormait toujours. Elle ne s'éveilla que sous le choc avec un
cri, mon homme! que tu aurais dit de trois cents rats qui ont tous à la
fois la queue prise dans une jointure de porte.
Quand il sentit la bête chaude et remuante contre son estomac: «Vé! que
je l'ai!» cria-t-il, joyeux.
Et il travailla à lui prendre les pattes, deux dans chaque main!...
«--Ah! par exemple! c'est «un bon affaire»! Je n'ai pas manqué mon
coup!... Voyez un peu, sans fusil, ce que peut faire le génie de
l'homme!»
Quand il se releva, il aperçut ses quatre enfants et sa femme qui
venaient à lui.
L'aîné de ses trois «drôles» portait le fusil; sa petite dernière
courait devant la mère. Tous avaient vu de loin les manières de
Pitalugue, et ils avaient compris, les monstres! Car un paysan aux
champs voit tout ce qui se passe aussi loin que peut porter sa vue et,
à la manière des mouvements d'un homme, il devine, au loin, si l'homme
se gratte pour une puce ou pour une mouche.
Pitalugue cria à son aîné qui n'était plus beaucoup loin:
--Pitalugue, j'ai de la ficelle à la poche, va vite la prendre dans ma
veste qui est pendue à l'olivier le plus proche.
Mais de la cordelette, Pitalugue fils en avait sur lui, et la lièvre
fut liée par les quatre pattes, au milieu du rond que faisaient autour
d'elle la femme, les quatre enfants et le père.
--Père, ne lui «fasse pas de mal!» disait la petite en se haussant,
pour voir ce grand lapin sauvage qui gigotait de son mieux, pechère,
mais sans pouvoir se tirer de ce mauvais pas.
La lièvre liée, chacun voulut lui tâter le râble.
Seule, la petite ne caressait que le poil.
--Quelle lièvre! Ça pèse bien huit livres!
--Ah! çà, vaï, huit livres! Elle en pèse au moins dix!
--S'il te fallait l'acheter, tu la paierais bien dans les sept, huit
francs!
--Ah! çà, vaï, sept, huit francs, dans cette saison! pour quinze tu ne
l'aurais pas!
--C'est à Paris qu'ils seraient contents d'avoir la pareille, au mois
de juin!...
--De lièvre, moi, dit l'aîné, je n'en ai pas mangé deux fois dans ma
vie.
--C'est bon? dit le second.
--Meilleur que du poulet, bien sûr!
--Quand est-ce qu'on la mangera? demanda le plus petit des trois
garçons.
A ce moment, misé Pitalugue s'écria:
--Bou Dioù! Elle a du lait, voyez, pechère! C'est une mère... c'est
facile à comprendre que ses petits l'attendent quelque part...
Elle pressait les mamelles de la pauvre bête épouvantée et haletante.
Les gouttes de lait venaient au bout des tétines.
--C'est embêtant, dit l'homme.
Et tous, un long moment, gardèrent le silence, bien ennuyés.
--Pourquoi, embêtant? dit l'aîné. Est-ce qu'elle sera mauvaise?
--C'est embêtant qu'elle ait des petits, dit la femme. Ça fait peine,
tout de même, de penser qu'ils vont mourir dans un trou!
La lièvre, bien liée par les pattes, fut déposée à terre. Et tous
s'assirent autour d'elle, tenant conseil.
Il y avait un bon moment, poursuivit Maurin, que, passant par là, je
m'étais approché d'eux.
«Ils m'expliquèrent toute l'affaire.»
--J'étais avec Maurin, confirma alors Pastouré, qui suivait
attentivement tous les détails du récit en remuant les lèvres comme
s'il eût répété mot à mot tout ce que disait Maurin, lequel continua
ainsi:
--Que faut-il faire? demanda Pitalugue. C'est bon, la lièvre. Et puis,
il y a de quoi faire un gros repas à nous six. Ça compte, ça, dans une
maison pauvre comme est la nôtre!... Qu'allons-nous faire, Maurin?
Je lui dis:
--Je ne sais pas; la lièvre est tienne. C'est des choses qui ne
regardent que ceux qui y ont leur intérêt. Mais si j'étais «de toi», je
la lâcherais.
--Ce sont ses petits qui me tourmentent, dit Pitalugue. J'ai tous ces
petits levrautons dans ma tête.
--Ils vont pleurer à fendre le cœur, dit sa femme.
--Et crever sans être utiles à personne, dit Pitalugue.
Alors, la petite dernière se mit à sangloter:
--Je veux pas qu'on la tue, père! Père, il ne faut pas la tuer.
--Allons, dit la femme, ne contrarie pas la petite... c'est quinze
francs de jetés par la fenêtre... lâche-la tout de même.
Avec beaucoup de précautions pour ne pas lui casser les pattes, ils la
délièrent.
Et quand elle fut déliée, Pitalugue et sa femme et tous en eurent comme
un remords. Ils ne voulaient plus la lâcher:
--C'est dommage! un si beau morceau, et si bon! une lièvre de vingt
francs, pour le moins!... Remets-lui vite la ficelle aux pattes,
Pitalugue.
Mais la petite fille cria:
--Laisse-la aller à sa maison, père!... ses petits appellent et puis,
d'abord, moi, je la veux voir courir!...
--Ses petits ne sont pas loin, probable! dit le père... elle en doit
bien avoir trois ou quatre... Il faudra veiller. Nous les tuerons quand
ils seront grands. Ne prenons pas les bêtes par traîtrise, quand elles
ont des petits...
Que vous dirai-je, messieurs, la compassion l'emporta:
--Regardez bien! y êtes-vous? Pas de regrets?... une, deux!... adessias!
Posée à terre, la bête bondit...
Ici, entraîné par la force de ses souvenirs, Pastouré, interrompant
Maurin, s'écria:
--Ah! messieurs!... si vous l'aviez vu filer, _cette mère!_
--Et voilà le cœur de mon peuple! conclut Maurin.
--Bravo! dit M. Rinal ému. Là-dessus, je vais me coucher... Et je vous
engage, Maurin, à ne pas sortir du tout avant quelque temps, pas plus
la nuit que le jour. Demain nous reprendrons cette conversation.
--D'autant plus volontiers, dit M. Cabissol, que j'ai appris sur le
compte d'un gros personnage, mari d'une femme dont l'influence, à
Paris, nous est tout acquise en faveur de Maurin, une histoire des plus
divertissantes, et je brûle de vous la conter.
--Parbleu, dit M. Rinal, vous me donnez envie d'être à demain!...
Et les quatre amis se séparèrent.