Comment et pourquoi, non sans regret, Maurin fit à un gendarme un
cadeau princier, ce qui l'amena à conter à ses amis _La lièvre de
juin_.
A quelques jours de là, M. Cabissol apprit que Maurin serait traqué à
la fois par toutes les brigades des Maures.
Il le fit prévenir par l'ami Pastouré, et lui fit savoir en même temps
que M. Rinal le cacherait chez lui, aussi longtemps que cela paraîtrait
nécessaire.
Maurin arriva de nuit chez M. Rinal, à l'insu même de Cigalous à qui on
se fit un devoir de ne rien dire.
Cigalous était le maire. On aurait pu le compromettre en lui confiant
le secret.
Maurin, bien navré de ne plus courir les bois durant le jour, sortait
chaque nuit, allait se mettre à l'affût du sanglier et de la lièvre,
sorte de braconnage qui, en temps ordinaire, lui plaisait peu; mais il
faut bien vivre, et nécessité n'a pas de loi.
Il passa ainsi chez M. Rinal environ deux semaines.
Sous prétexte de chasse, M. Cabissol, pour la circonstance, s'était
fixé à Bormes; Pastouré y fit de fréquentes apparitions et tous deux,
Pastouré et Cabissol, l'un presque muet, l'autre agréablement bavard,
passèrent avec Maurin, chez M. Rinal, plus d'une soirée joyeuse.
Un soir, Maurin qui était resté, à son ordinaire, tout l'après-midi
dans le grenier chez M. Rinal, déclara qu'il ne sortirait pas cette
nuit-là.
Pastouré, qui était venu le chercher, s'étonna. M. Cabissol et M. Rinal
parurent également fort surpris.
--Et pourquoi ne sortiras-tu pas ce soir?
--A cause, dit Maurin, d'une rencontre que j'ai eue et d'un cadeau que
j'ai fait aux gendarmes de Bormes, la nuit dernière.
--Oh! Oh! Contez-nous ça, Maurin.
M. Rinal, confortablement assis dans un vieux fauteuil au coin du feu,
fumait une cigarette; de sa main fine, élégante parmi la manchette
brodée et souple, il en offrit une à M. Cabissol, qui, le dos aux
coussins, s'était installé sur le divan recouvert d'un tapis oriental.
Maurin et Pastouré, malgré les invitations réitérées du maître de la
maison, n'acceptaient pas les sièges moelleux; ils s'y trouvaient mal
à l'aise, et préféraient les durs escabeaux de bois de chêne, sans
dossier.
--Contez-nous ça, Maurin. Et d'abord, allumez vos pipes.
Les pipes allumées:
--Voici, dit Maurin. Je revenais cette nuit de l'affût, et je
rapportais ici ma lièvre, une lièvre de quatre kilos, mon ami! une
chose comme un loup! qui me remplissait ton carnier, ô Pastouré, et
même davantage--car c'est ton carnier, Pastouré, que j'avais emporté,
avec ta permission, vu que le mien est grand comme une malle et que je
ne croyais pas en avoir besoin, ne comptant pas tuer plus d'une lièvre,
comme de juste.
«Je revenais donc avec mon carnier, c'est-à-dire le tien, jeté sur mon
épaule, et cette lièvre dedans qui devait bien aller dix livres, mon
ami! une chose comme un petit veau! et j'avais pris à travers bois pour
ne pas suivre le chemin afin de ne pas faire de mauvaise rencontre.
«Mais, figurez-vous, monsieur Rinal, qu'en un certain moment, pas très
loin de Bormes, il m'a fallu quitter le bois et traverser la route.
La route traversée, je comptais rentrer dans le bois de l'autre côté,
pour attraper les sentiers que je connais et me rendre ici en passant
par-dessus la colline.
«Eh bé! voyez un peu ma chance, monsieur Cabissol: au moment où, dans
la solitude du gros bois, je me serais fait l'effet d'être à cent
mille lieues de toutes les gendarmeries--si j'y avais pensé, aux
gendarmes!--voilà qu'une chose extraordinaire me surprend. Il faut dire
qu'il n'y avait dans le ciel qu'un petit rien du tout de quart de lune
mince comme une faucille qu'on a usée à force de la passer à la meule.
«Je voyais mon chemin, comme un aveugle, avec les yeux de l'habitude.
Je descendais la colline; et j'arrive enfin devant la route en
contre-bas que je voulais traverser; j'étais sur le talus, au-dessus du
fossé, je saute sur la route, d'un mètre de haut, et voilà-t-il pas que
je tombe juste devant un gendarme arrêté dans l'ombre d'un chêne-liège,
et qui, je pense, m'écoutait venir!... Il était à l'affût, lui aussi.
«Noum dé pas Díou qué mi díou! Paouré tu, Móourin, siès perdu!»--Il ne
devait pas m'attendre sitôt, car, lui aussi, il était là, saisi, gelé,
pétrifié, quoi! mais, tout en un coup, il avance les deux mains pour me
prendre.
«Une idée alors me vient du ciel! J'ôte vivement mon carnier de
l'épaule et, sans souffler un mot, je te le lui flanque dans les bras,
le carnier avec la lièvre, une chose énorme, comme tu n'en as jamais
vu, mon homme, une chose comme un bœuf!
«Et frrutt! je disparais dans la bruyère comme un petit lapin, avant
qu'il ait pu se reconnaître, ni me reconnaître. C'est drôle, qué?
Je ne sais pas comment il aura pu se tirer d'affaire avec un paquet
pareil entre les bras! Il est peut-être encore là-bas sur place!
Imaginez donc! une lièvre comme on n'en a jamais vu, mon ami, une chose
lourde et grosse comme un chameau!... C'est beaucoup regrettable. Et
cependant, pour me n'en sauver, pechère, je la lui ai offerte de bon
cœur!
Pastouré retira sa pipe de sa bouche avec la main gauche et tendit son
poing droit, le pouce levé, bien roide.
--Ce que je regrette le plus, dit Maurin, c'est le carnier de Pastouré,
mais ce qui me console, c'est que son nom n'est pas dedans.
Pastouré fit un geste d'insouciance.
--C'est égal, dit Maurin, elle est forte celle-là! On a bien raison de
dire que, même quand il est dans le carnier, le gibier n'est pas encore
au chasseur. On ne le tient bien qu'au bout de la fourchette.
Les auditeurs de Maurin s'attardèrent un moment à commenter l'aventure,
s'égayant à l'idée de l'étonnement du gendarme.
Ce soir-là, les histoires de chasse défrayèrent seules la conversation,
et M. Cabissol ayant émis cette opinion que, par avarice, tout
paysan qui a pris un lièvre en fraude se ferait tuer plutôt que de
l'abandonner aux gendarmes, comme l'avait fait Maurin, celui-ci
s'indigna:
--Vous connaissez bien des choses, monsieur Cabissol, et j'ai bien du
respect pour vous, mais si vous pensez cela, alors, c'est que vous ne
connaissez pas mon peuple. Tenez, le printemps dernier, voici ce qui
est arrivé à Pitalugue.
Et Maurin poursuivit ainsi: