--Et de quoi riez-vous ainsi, Rosette, belle fille?
Grondard, un peu ému par l'extraordinaire harangue de Maurin,
se demandait quel avantage, en effet, il allait bien retirer de
l'arrestation de son ennemi. Et déjà il regrettait un peu d'avoir mis
les gendarmes dans ses affaires.
La Besti était de ces intelligences d'impulsifs bornés qui ne voient
jamais qu'un objet à la fois, celui qui fait leur convoitise et sur
lequel aussitôt ils se précipitent.
De celui-là on les détourne au moyen d'un autre, aussi souvent que
l'on veut, comme l'_espada_ fait volter le taureau en lui présentant
la cape. Grondard voyait très bien maintenant qu'il n'y avait rien de
bon pour lui dans cette arrestation de Maurin, sottement favorisée.
Sa sœur et lui seraient hués dans les rues de la ville où aurait lieu
le jugement; toutes leurs vilaines histoires seraient racontées l'une
après l'autre par tous ceux qui, effrayés jusque-là, s'étaient tus
lâchement. Le meurtre de son père serait approuvé. Vraiment, pensait
Grondard, il eût mieux valu faire ses affaires soi-même et trouver une
occasion de se venger au coin d'un bois, avec un bon coup de matraque.
Si, à cette heure, M. le juge eût interrogé Grondard sur la valeur des
soupçons qu'il avait élevés contre Maurin, Grondard eût déclaré qu'il
ne soupçonnait plus personne.
Pensant à ces choses, il rencontra Tonia devant la maison forestière et
lui annonça que Maurin était arrêté.
--Quel malheur! dit la fille.
Et ne pouvant s'empêcher de pleurer, elle rentra vivement chez elle.
--Tiens! Tiens! songea Grondard, en s'éloignant, aussi rêveur qu'une
brute peut l'être. Tiens! tiens! un secret est une chose dont on peut
tirer profit...
Tonia, étant seule à la maison, tout en vaquant aux choses de son
ménage pleurait comme une Madeleine. Des larmes, grosses comme des
olives, glissaient sur ses joues couleur de pêches dures; et quand son
père entra tout en un coup, elle ne put les lui cacher.
--Tu pleures? Qu'y a-t-il? fit Orsini, plutôt sévère.
Elle ne répondit rien.
--Que t'est-il arrivé? parle!
Même silence.
--T'es-tu piquée ou brûlée?
Un garde forestier entra.
--Brigadier, dit-il, je viens vous dire une chose qu'on raconte et qui
est sûre. Le braconnier Maurin des Maures, arrêté par Alessandri, a été
vu à La Verne par une petite pastresse qui le connaît très bien. Il
était _enchaîné!_
--Ah! dit Orsini.
--Il va sans doute passer par la cantine où les gendarmes avaient
laissé leurs chevaux.
Le garde forestier s'était retiré. Orsini regarda fixement sa fille:
--C'est donc pour ça que tu pleures? dit-il.
Alors, elle poussa un sanglot éperdu, un sanglot d'enfant qui étouffe.
Même les petites filles Corsoises, bien qu'elles aient du courage
aux heures où il faut en avoir, pleurent ainsi devant le malheur et
l'amour,--quand il n'y a plus rien à faire contre la destinée mauvaise.
Orsini, s'asseyant, frappa du poing sur la table.
--Madona! dit-il en manière de juron écourté, je ne te parlais plus
jamais de lui, depuis ton pèlerinage, et tu ne m'en parlais pas non
plus. Je croyais que cela valait mieux et que tes idées sur lui s'en
iraient peu à peu ainsi, en silence, comme la fumée d'un vieux feu qui
se consume et froidit. Mais non! et voilà comme tu pleures aujourd'hui,
pour ce bandit! J'irai donc le trouver, s'il faut... et lui dirai de
prendre garde à lui!
--Et, gémit violemment Tonia à travers ses pleurs, comment pourrez-vous
empêcher, mon père, qu'il soit en prison, et que, moi, je l'aime?
La plus grande douleur ne désarme pas une femme de sa ruse d'amour. La
maligne Tonia profitait de son chagrin même, se sachant passionnément
aimée de son père, pour lui glisser son plein aveu, une bonne
fois,--sûre, à cause de ses larmes, de n'être pas battue ni tuée!
--Ah! bougre de nom de sort! cria Orsini, qui adoptait parfois les
jurons de Provence. Ça c'est pire! ça, je n'y comptais pas, par exemple!
Et frappé d'une idée et d'une terreur subites, il se leva, courut à sa
fille, qui maintenant s'occupait de son linge à mettre en ordre, et, la
prenant par les épaules, il la retourna brusquement pour la regarder au
visage. Alors elle eut honte d'elle, et se voila la face de ses deux
bras qu'il écarta aussitôt à deux mains, de toutes ses forces. Et d'une
voix lente et calme, mais où l'on sentait d'autant mieux une farouche
résolution:
--Il n'y a rien de plus? interrogea-t-il, il n'y a pas de malheur,
dis?... Si j'apprenais autre chose, misère de moi! je ne répondrais
plus de rien! Une fille c'est terrible, quand ça veut!... Mais
réponds-moi donc, Tonia! Tonia! Tonia! Dis-moi s'il faut que je te tue?
dis-le moi! Pourquoi pleurerais-tu tant, s'il n'y avait rien d'autre
qu'un braconnier arrêté? Pourquoi pleurerais-tu tant, à l'heure où la
prison va faire ce que tu demandais à la Dame des anges, c'est-à-dire
te séparer de lui, et éloigner ton esprit d'un homme assez mauvais pour
être livré aux juges? Qui te dit que cela même n'est pas le miracle que
tu as demandé? car c'est miracle d'être enfin parvenu à mettre la main
sur ce gibier,--et Sandri pour toi a gagné aujourd'hui ses galons de
brigadier!
A mesure que parlait son père, elle sentit tout le péril où elle
s'était mise en laissant voir toute sa douleur. Elle essuya doucement
ses larmes, faisant, au dedans d'elle-même, un grand effort pour
demeurer tranquille; puis, calmée en apparence:
--Mon père, dit-elle, je ne vous ai plus parlé de lui parce que je me
croyais guérie de ma peine; je n'y pensais plus autant, mais c'est bien
vrai que, de nouveau, j'y pense toujours; bien vrai que si ce Maurin
était à la place de Sandri, je serais heureuse sans nul regret; bien
vrai aussi que je suis toujours reconnaissante du service qu'il m'a
rendu, et que ce m'est un crève-cœur de savoir un tel homme en prison
et qu'on l'y traîne les mains liées. Et quand je songe qu'ils vont
passer par ici tout-à-l'heure... avec lui!
Elle regarda à travers les vitres et poussa un cri:
--Les voilà!
Elle se recula vivement, pour ne pas voir Maurin qu'elle supposait avec
les gendarmes dont elle venait d'entrevoir l'uniforme à travers les
pins...
Sandri pensait bien reprendre ses chevaux où il les avait laissés, à la
cantine du Don, sans entrer chez Orsini, pour n'avoir pas à confesser
la ridicule aventure qui venait de lui arriver, mais il comptait sans
son futur beau-père qui lui cria:
--Sandri!... Ce n'est donc pas vrai, ce qu'on raconte, ou bien
avez-vous confié à ceux de Collobrières l'honneur de conduire l'homme
où il faut?... Arrive et entre un peu, qu'on boive un coup en parlant
de cette affaire!
Force fut à Sandri d'accepter l'invitation.
--Bonjour, Tonia! fit-il... vous avez les yeux bien rouges?
--C'est que je viens, dit-elle, de hacher des oignons.
--Et ton prisonnier, Sandri? interrogea Orsini.
Sandri se tut, hésitant.
--Le bougre nous a échappé, avoua l'autre gendarme nettement.
Tonia regarda Sandri. Il était pâle à faire peine et se mordait la
moustache. Elle eut beaucoup de mal pour s'empêcher de rire. Elle ne
dit rien et apporta sur la table des verres pour tout le monde, les
bouteilles qu'il fallait, puis se mit à soulever et à reposer cent fois
les couvercles de ses marmites et les pots à épices alignés par rang de
taille sur la haute cheminée.
--Echappé! disait Orsini en versant à boire. Pas possible! comment
as-tu fait ton compte? Quand on tient un pareil oiseau, on s'y prend de
manière, en l'attachant, qu'il s'étrangle plutôt avec la corde, que de
pouvoir s'en tirer!
--Que voulez-vous? il est rusé comme le plus rusé des renards. Il nous
a enjôlés.
Il fallut bien conter l'aventure par le détail.
--Vous comprenez, Orsini, expliquait Sandri avec un visible désir de
s'excuser, nous avions faim, beaucoup.... Et la faim est une chose qui
trouble les idées. Nous ne pensions plus guère qu'à manger. En tout
autre moment nous aurions eu à coup sûr plus d'esprit et de malice. Et
puis, ce bougre-là, je vous dis, nous avait endormis, par sa manière
d'agir. Il semblait désirer en finir avec toutes les menaces qu'on
lui fait; il demandait lui-même les juges pour être jugé, condamné ou
pardonné, mais de toute façon débarrassé. C'est ce que je croyais du
moins, tant il avait bien su nous le faire croire, oh! si bien que,
tout en mangeant, j'en parlais à mon camarade ici présent, lequel
partageait ma façon de voir, comme il vous le certifiera lui-même.
Le collègue de Sandri inclina le menton en signe d'adhésion pour le
relever en le faisant suivre de son verre.
--Le diable était donc enfermé dans cette cellule: et par la fenêtre
(nous avions bien regardé) il n'était pas possible d'atteindre avec la
main les branches du lierre. Cela du moins nous avait semblé ainsi...
Celles qui arrivaient près de la fenêtre n'étaient pas plus grosses que
des tuyaux de plumes de pigeons... Son carnier, nous avions pensé à le
visiter... mais trop tard sans doute.
--Il avait contenu un lapin rôti, dit l'autre gendarme, maudit lapin
qui fleurait bon et qui nous a fait oublier tout le reste!
--L'homme, reprit Sandri, ne faisait aucun bruit... Nous aurions pu
aller le voir plus souvent, c'est vrai, nous aurions pu appeler de
temps en temps,--mais toute l'affaire n'a pas duré plus d'un quart
d'heure!
Tonia écoutait de toutes ses oreilles.
--Nous aurions pu faire, dit mélancoliquement l'autre gendarme, tout ce
que nous n'avons pas fait... Quel lapin!
Orsini crut que le gendarme parlait de Maurin:
--Il faut qu'il vous ait ensorcelé pour que vous fassiez encore son
éloge!
--Je l'avoue. Il était cuit et doré à point, avec un bon goût de
farigoule à se pourlécher les doigts.
--Ah! bon! ce n'est donc pas ce Maurin que vous flattez de cette
manière?
--C'est ce lapin dont nous avons déjeuné... quoique ce soit lui, après
tout, la cause de tout le mal. Sans lui, Maurin vous rendrait visite
à cette heure en même temps que nous. Car réfléchissez, Sandri, que
ce lapin, c'est Maurin qui nous l'avait donné, le vin aussi et tout
le reste; et ce fut, je pense, pour nous endormir dans les plaisirs
du manger et du boire. Comment se méfier d'un homme qui si bien vous
nourrit quand vous crevez de faim?
--C'est justement de quoi il fallait se méfier! dit Orsini.
Tonia écoutait toujours avec la plus grande attention, et elle souriait
en silence.
--Nous l'avons reconnu trop tard, confessa Sandri piteusement.
«Et lorsqu'à la fin l'idée nous prit de l'appeler pour voir s'il y
était encore,--car, bien que l'évasion nous parût chose impossible,
nous appelâmes le prisonnier (mais trop tard) pour être en règle avec
la prudence,--rien ne répondit. Je voulus me lever pour aller voir:
«Non, dit mon camarade, il s'amuse à ne pas nous répondre ou bien il
s'est endormi... Nous voyons d'ici la porte qui n'est pas à trente
pas et comment veux-tu que par la fenêtre il s'envole? Il faudrait
être pour ça l'âne de Gonfaron lui-même!» Cette plaisanterie nous fit
rire, nous rappelant le tour, drôle tout de même, que joua Maurin
aux Gonfaronnais... Cependant quelques minutes après: «Je vais voir,
dis-je; si le bougre s'était tué? on ne sait pas!» Nous débarricadons
la porte. Rien qu'une bouteille vide et une pierre pas très grosse
entortillée plusieurs fois d'une grosse ficelle et attachée au bout
d'un bâton qui était droit contre le mur. Nous regardons par la
fenêtre: quatre mètres de corde reliaient ce contre-poids aux branches
d'un chêne qui est là-dessous... L'oiseau s'était envolé! Car pour
glisser sur ce fil il faut des pattes de picatéoù et des ailes, non pas
des pieds et des mains. Alors, nous nous regardâmes, mon collègue et
moi, je dois le dire, d'un air plutôt bête que fier et content, et nous
regrettâmes ensemble d'avoir accepté son lapin qui, en effet, est cause
que si sottement nous avons mal exécuté notre surveillance.»
A ces mots, n'y tenant plus, Tonia qui jusque-là avait pu cacher sa
joie, Tonia, ravie et énervée, se mit à rire comme une folle, à rire, à
rire autant qu'elle avait pleuré, à rire sans pouvoir s'arrêter.
Sandri se leva, lui jeta un regard féroce et prononça:
--Je comprends maintenant pourquoi tu avais les yeux rouges, Tonia,
quand je suis entré. Ta gaieté de maintenant m'explique trop bien ta
tristesse de tout à l'heure...
Et masquant son dépit de gendarme sous sa jalousie et sa colère
d'amoureux, il cria violemment:
--Il faudra que cela change, Tonia! je te préviens que si je m'aperçois
de la moindre chose dans l'avenir, je cesserai de te voir et de
t'aimer. Un mari, tu en chercheras un autre.
--Je ris, dit-elle redevenant sérieuse, je ris, comme c'est mon droit,
de ce qui est risible...
--En effet, dit l'autre gendarme; cette jolie fille, Sandri, a vraiment
le droit de rire de notre bêtise.
--Toi, tais-toi! cria Sandri.
Avec beaucoup de dignité, trouvant que sa fille en ce moment n'avait
pas tous les torts, Orsini prit la parole:
--Tu feras comme tu jugeras bon, Sandri, mais j'aime mieux, au bout
du compte, voir rire ma fille que la voir pleurer. C'est une honnête
fille, ne l'oublie pas. Quant à la menacer de rompre nos engagements,
tu es libre. Il faudrait n'être guère fier pour ne pas te le dire en ce
moment et ne pas te le répéter, après ce que tu viens de dire toi-même!
Du reste, si tu fais souvent des beaux coups comme celui d'aujourd'hui,
tes galons de brigadier ne te tomberont pas du ciel... ce serait
miracle... Et dans ce cas, comme tu le sais bien, pas n'est besoin de
chercher sujet à rupture puisque le marché de lui-même sera rompu de
notre côté!
Alessandri suffoquait.
--Au revoir! fit-il. On recausera un autre jour. Pour aujourd'hui,
c'est assez! Le chasseur est excusable d'avoir de l'humeur quand il
voit le lièvre qu'il croyait tué, sortir de sa gibecière pour gambader
dans la plaine. Il ne vous est pas facile d'être bien aimable quand de
votre mésaventure, qui devrait vous faire plaindre, votre future rit à
votre nez comme d'un bonheur qui lui arrive!... Au revoir; on verra la
suite!
Il sortit, suivi de son acolyte, tandis qu'Orsini haussait les épaules
et rallumait sa vieille pipe.
--Mon père, dit Tonia, je vous remercie, vous êtes bon de m'avoir
défendue.
--Je n'ai que toi, Tonia, dit simplement Orsini... Et il ajouta avec un
dédain dont il ne sentait pas le comique:
--Après tout, est-ce que je le connais, moi, ce gendarme? Ils nous
ennuient, à la fin, ces beaux soldats qui font les vantards et qui nous
prennent tout d'un coup nos filles, quand nous les avons faites grandes
et belles!
La jolie et rusée fillette alla à son père, et, câlinement, l'embrassa.