CHAPITRE XXXI

Comme quoi Maurin et Parlo-Soulet doivent être comparés, par les gens

qui s'y connaissent, aux plus grandes figures de l'histoire et de la

légende, et où l'on se convaincra que M. Cabissol a pénétré tous les

dessous de l'âme populaire, en lui entendant raconter _Le Bon conseil

de maître Magaud_, histoire à laquelle Maurin riposta par une autre

non moins amusante: _La Chasse aux canards_.

Maurin avait tort d'accuser d'ingratitude les Plantouriens. Le maire du

Plan-de-la-Tour était un esprit juste. Il parvint à calmer l'opinion

publique, parce que, sans le dire trop haut, il trouvait assez

raisonnable l'action de Maurin. Il temporisa, fit le sévère à haute

voix, jura au garde qu'il saurait le faire respecter, assura à son

adjoint que s'il s'était revêtu de ses insignes, Maurin se fût montré

plus respectueux. Il rédigea de gros rapports menaçants, mais déclara

qu'il les garderait pour les relire et les rendre plus terribles.

Et finalement le Plan-de-la-Tour, aujourd'hui, pense avec une gaîté

spirituelle à cette mémorable matinée où deux païens qu'il approuve,

contraignirent saint Martin à se séparer enfin d'une moitié de son

manteau.

Huit jours après l'aventure, on ne songeait plus à châtier le coupable.

L'histoire était devenue simple matière à plaisanterie. Les plus

dévots en riaient à pleine gorge. Ils taquinaient là-dessus le curé et

le bedeau jusqu'à les emmalicer; et quant au garde champêtre, il en

conserva le surnom pittoresque de _Cuoù l'embaro_, qui signifiait que

son derrière trop lourd l'entraînait jusqu'à le faire choir sans autre

cause.

Les gamins du village l'appelaient ainsi du plus loin, en sorte que

de ce _Cuoù l'embaro_ sortit plus d'un _proucé-barbaoù_, mot qui, en

langue d'amour ou langue provençale, signifie procès-verbal.

L'histoire de la culotte de saint Martin devint célèbre en moins de

deux jours d'un bout à l'autre du massif des Maures, car la diligence

de Cogolin l'avait emportée le lendemain toute chaude à Draguignan.

Les gens de Figanières s'en étaient régalés dès le surlendemain, et, à

Bormes, M. Cabissol disait à M. Rinal:

--Notre Maurin, cette fois, a dépassé Napoléon. Il se hausse à la

taille d'un Don Quichotte, ce César du pur idéal. Jamais Napoléon ne

déclara la guerre pour une cause vraiment humaine, comme l'a fait

cette fois notre Maurin; et, dans Cervantès, ni l'attaque des moulins

à vent, ni celle de la chaîne des forçats, n'ont la beauté purement

morale de cette aventure-ci. Seule l'égale celle des marionnettes.

Notre pauvre Maurin est donc perdu: il combat décidément pour l'idéal!

C'est un philosophe chrétien. C'est peut-être un précurseur, mais il a

tout l'air d'un attardé. Il a perdu de vue, faute sans doute d'y avoir

jamais réfléchi, ce mot immortel du cardinal de Retz qui dit que la

sagesse consiste à connaître «le vrai point des possibilités».

--Comme vous grandissez votre héros! dit M. Rinal. A ce compte,

l'ineffable Pastouré, avec son coup de fusil à l'adresse du bon Dieu,

serait grand comme Prométhée en personne défiant l'Olympe du haut du

Caucase!

--Et il n'est ni plus ni moins, dit M. Cabissol. Ce sont ici des

géants comiques mais héroïques. Pastouré fusillant le ciel, c'est

encore, si vous le voulez, M. de Voltaire conviant Dieu, s'il existe,

à sécher son écritoire! Mais ce qu'il y a de particulier en Pastouré,

c'est, comme toujours, la race; voilà ce qu'il faut admirer en lui.

C'est cette puissante faculté, qui est un don de race, de mettre

immédiatement en acte un simple juron, et de le rendre héroïque à la

fois et badin, d'extérioriser et de voir, avec ses yeux de chair, ses

idées devenues des êtres! Cela est le propre du génie! C'est cette

faculté, si puissante chez Pastouré, qui fait les Shakespeare. Je

m'explique maintenant pourquoi cet homme se tait devant le monde et

pourquoi il parle en gesticulant dès qu'il est seul. C'est que, d'une

façon peut-être confuse, il se comprend plus grand que le vulgaire;

il dédaigne de se faire discuter; il est en lui-même et il se suffit,

comme un dieu. Il ne veut pas être distrait de soi par les petites

vues des petits esprits, et même il ne _pense_ peut-être que lorsqu'il

est seul, mais alors avec quelle intensité, vous le voyez! Alors il

produit, il crée et porte un monde. Il le parle et le gesticule. Ce

n'est qu'étant seul qu'il a du génie. Le public le dérange. Il se passe

de l'univers _qu'il domine par la pensée, et qui n'en sait rien_.

«... Voilà ce que c'est qu'un Pastouré.

Maurin des Maures · 第 105 / 134 题