Comment les fêtes publiques des Plantouriens furent troublées, le
beau jour de la Saint-Martin, et comment un heureux miracle termina
cette lamentable aventure.
L'aubergiste Jouve, cuisinier hors ligne, est très estimé dans le pays
pour l'indépendance de son caractère. Ce maître d'hôtel extraordinaire
et bien provençal ne donne à manger qu'aux voyageurs qui lui plaisent.
Si vous n'êtes pas sympathique à Jouve, rien à faire; pour or ni pour
argent vous n'obtiendrez rien. D'un bout des Maures à l'autre, on
raconte volontiers qu'un _Monsieur le préfet_ étant venu, un jour,
chez Jouve, demander à dîner pour lui, sa femme et la femme d'un
invité,--Jouve lui dit froidement:
--Fallait me prévenir; je ne peux pas.
--Il n'y a pas de _je ne peux pas_. Il faut. Faites ça pour moi. Je
suis le préfet.
--Je le sais bien, dit Jouve. Il y a une heure qu'on vous appelle comme
ça devant moi; mais quand vous seriez le pape, je ne peux pas.
--Pourquoi?
--Parce que.
--Mais enfin?
--D'abord, tenez, si vous voulez que je vous le dise...
Il regarda avec un dédain non équivoque les toilettes parisiennes,
robes, chapeaux et manteaux des deux très honnêtes femmes qui
attendaient sa réponse--et, leur mise le trompant sur la qualité des
deux dames:
--Je ne reçois pas de cocottes!
La gaieté qui accueillit ces paroles ne fit que l'agacer. On eut beau
se répandre en explications; il n'en voulut pas démordre:
--Quand on est pimparées comme ça, il ne faut pas s'étonner d'être
prises pour des cocottes.
Tel est l'homme; tel est le pays.
Jouve aimait Maurin et Pastouré; il les défendit; mais ce fut en
vain qu'il essaya de mettre les choses au point,--de ramener à son
sens raisonnable l'action extraordinaire de Pastouré... Les dévots y
voulurent voir un sacrilège médité. Les autres en rirent d'autant plus,
et l'histoire, volant de bouche en bouche, mit une rumeur dans tout
le village sur le passage des deux chasseurs, quand ils quittèrent
l'auberge pour assister à la procession de saint Martin.
--Sant Martin! Sant Martin arribo!
(Saint Martin arrive!)
Il arrivait en effet. C'était, sur son haut piédestal, un saint
Martin de bois, équestre, et porté au moyen de deux grosses perches
horizontales, sur les épaules de quatre hommes.
Vêtu en chevalier romain, le grand saint Martin s'apprêtait à couper en
deux, de son geste immobile, avec son large glaive, son ample manteau
bleu; et un pauvre grelotteux, entre les jambes de son cheval, levait
les mains vers la loque bienfaisante. Le manteau d'un bleu cru avait
des franges d'or.
Et la foule suivait, jeunes garçons, vieillards, vieilles femmes et
jeunes filles, en criant sur tous les tons:
--Sant Martin! Sant Martin! vivo sant Martin!
Tout le village escortait le saint, entouré de congréganistes en robes
blanches, un cierge aux mains, et de quelques pénitents en cagoule.
Or, l'usage veut que lorsque le saint arrive devant l'église, M. le
curé, vêtu de ses plus beaux ornements, se présente à sa rencontre
sous le porche. Alors le Saint s'arrête. Les cantiques éclatent. A
ce moment précis, un pauvre de la commune, instruit à cet effet,--un
pauvre pour de bon, chargé de représenter le mendiant de saint Martin,
s'avance vers le prêtre et s'agenouille au seuil de l'église. Aussitôt
le sacristain tend au curé un vêtement que le prêtre doit donner au
pauvre de la part de saint Martin. Mais ce vêtement n'est jamais un
manteau--(les manteaux, frangés d'or ou non, coûtant trop cher et
n'étant guère à la mode); et, quel qu'il soit, veste ou gilet, il
faut que le don en soit fortement légitimé, aux yeux de la foule, par
l'attitude implorante et lamentable du pauvre.
Ce miséreux doit donc grelotter! C'est son rôle dans la comédie, qu'il
fasse chaud ou non. Il fait chaud souvent, dans ce pays-là, à cette
époque, et l'on dit partout: l'_été de la Saint-Martin_. Cependant
la foule, toujours un peu cruelle et gouailleuse, ne permettrait pas
que le vêtement fût donné au pauvre qui ne l'aurait pas mérité faute
d'avoir grelotté, et fort visiblement. Et elle crie:
--Trémouaro! (grelotte!) Tremble! Frissonne!
Maurin et Pastouré n'avaient jamais, de leur sainte vie, assisté à
cette cérémonie étrange. Ils regardaient, avec surprise et non sans
une colère naïve, cette comédie de la misère et de la charité, qui ne
faisait grand honneur ni à la charité ni à la misère.
Or, il se trouva, cette année-là, que le vêtement chargé de jouer le
rôle du manteau légendaire était un pantalon.
Pauvre culotte de toile bleue, humble culotte à quarante sous! Rien de
piteux comme les deux jambes de cette culotte neuve et raide et d'un
azur violent, au bout du bras de ce prêtre au dos chargé d'une étole
d'apparat où resplendissait, en épais relief, un soleil d'or au-dessus
d'une colombe elle-même rayonnante.
--Un sabre! un sabre! cria un plaisant. Coupez en deux le pantalon!
Donnez-lui-en rien que la moitié!
Le pauvre, pour mieux motiver le cadeau qu'on allait lui faire, n'avait
pas eu à mettre sa moins bonne culotte, vu qu'il n'en possédait qu'une:
celle qu'il portait, culotte d'arlequin à pièces multicolores.
--Oh! les sacrés animaux! s'exclama Pastouré.
La foule murmura:
--Qui est celui-là qui parle?
Une voix cria:
--C'est celui qui a tiré hier sur le bon Dieu!
Le pauvre ne grelottait pas.
--Grelotte! dit, selon l'usage, le curé.
--Grelotte! répétait en riant la foule, qui oubliait Pastouré pour
persécuter le pauvre.
Le pauvre, effaré, honteux de son rôle, gêné par tout ce vacarme fait
autour de sa triste misère, disait à voix basse au curé:
--Eh! je n'ai pas froid! Donnez ou ne donnez pas, mais faites vite,
pour l'amour du bon Dieu!
--Grelotte! criait la foule.
N'osant pas désobéir à ce peuple, le curé ramena vers lui la culotte
que déjà le misérable croyait tenir, et il répétait, le naïf curé qui
se conformait aux usages des ancêtres:
--Grelotte! tremble! grelotte! grelotte, on te dit!
Maurin, qui se trouvait au premier rang des spectateurs, n'y put tenir;
il bondit sur la culotte, l'arracha aux mains du prêtre, et tout
aussitôt, prenant le pauvre sous le bras, il le remit debout sur ses
pieds en criant:
--Allons! espèce d'âne, debout! on ne demande jamais rien à genoux,
apprends ça de Maurin!... Et vous, bonnes gens, vous n'avez pas crainte
de la lui faire tant désirer, dites un peu? N'a-t-il pas assez tremblé
de froid pour de bon dans toute sa vie? Faut-il encore lui faire
faire la comédie de sa misère? Vous riez là de ce qui fait pleurer!
N'avez-vous pas honte de faire mettre à genoux un homme, pour un
présent de quatre sous, dites-moi! Pour peu de chose, vous abaissez le
chrétien et vous humiliez une créature. Tant les uns que les autres,
dévots ou non, vous me feriez l'effet d'être des brutes, si vous ne
me faisiez pas l'effet d'être des enfants qui jouent avec le malheur!
Voilà l'idée de Maurin... et je ne vous l'envoie pas dire! Allons,
toi, pauvre bougre, prends-la vitement et viens avec moi... qu'avec
deux bécasses je te ferai faire une veste et une culotte pour tes
dimanches!...
Il fit mine de se retirer, mais se retournant tout à coup, il ajouta:
--Je ne sais pas ce qu'en pense votre saint Martin, mais, selon mon
idée, vous ne devez pas lui plaire beaucoup!... Et ces gens-là, qui
sont des travailleurs, se plaignent toujours des grands riches! Ah! ça
sera du beau, quand vous serez des bourgeois! Ça me promet une jolie
France!
Maurin avait débité ce discours au milieu de la stupeur de la foule
amassée, qui, lorsqu'il se tut, se disloqua en grand désordre, criant
sus au sacrilège, à l'insulteur public!
--Qu'est-ce qui lui prend donc à ce Maurin! un si brave homme, pechère!
Le soleil l'aura rendu fou!
Pastouré n'eut qu'un mot:
--C'est envoyé! fit-il.
Et il se tint aux côtés de Maurin, prêt à le défendre.
Les dévotes, bien entendu, étaient les plus animées.
Une cérémonie publique, permise par le maire, était troublée.
Les citoyens inoffensifs et le prêtre avaient été bafoués. Il fallait
sévir, dresser contre Maurin un maître procès-verbal.
Le roi des Maures ne trouva que peu de défenseurs, ayant attaqué tout
le monde sans distinction, ce qui est d'une déplorable politique.
Le garde de la commune s'avança, escortant l'adjoint chargé de la
police.
--Allons! dit l'adjoint à Maurin, retirez-vous!
L'adjoint, républicain et libre penseur, se montrait clément.
--Arrêtez-le, ce Maurin! cria une voix.
--Qu'on me touche! fit Maurin.
L'adjoint crut devoir faire l'important. La révolte d'un contribuable
éveillait en lui le Napoléon endormi dans le cœur de tout citoyen
français.
--Ne nous forcez pas à sévir, dit-il avec majesté; vous troublez
l'ordre public.
--Si c'est ça, l'ordre public, dit Maurin, alors vive la sociale!
Parlo-Soulet, congestionné et devenu prolixe, haranguait la foule
menaçante:
--Il est joli, votre saint Martin qui fait grelotter les pauvres! Si ça
a du bon sens! Le vrai saint Martin les en empêchait!
--Allons, circulez! dit le garde.
--Je marche quand je veux, et quand je veux je m'arrête, comme le
cheval de Secourgeon, dit Maurin.
Le garde, qui ne connaissait pas «ce courgeon» se crut insulté. Il
porta la main sur Maurin. Mal lui en prit. Il reçut de Pastouré une
bourrade qui l'envoya rouler, les quatre fers en l'air, entre les
jambes des porteurs du saint; l'un d'eux s'écroula. La statue de bois
tomba de son haut contre terre, endommagée gravement, et le manteau
se sépara en deux morceaux à peu près égaux, résultat que depuis tant
d'années faisait attendre vainement le glaive de saint Martin.
Le désordre, dans la rue, devant l'église, était à son comble. On
piaillait, on hurlait. Des hommes se chamaillaient; des femmes se
trouvaient mal et poussaient des cris suraigus. Les enfants pleuraient
en s'accrochant à la jupe des mères protectrices. Le curé levait les
bras au ciel. Le garde champêtre essayait de se remettre sur ses
jambes en se frottant les côtes; et, pendant ce temps, Maurin, suivi
de Pastouré, gagnait les bois, non sans avoir dit au pauvre grelotteux
qui, pour n'avoir pas assez vivement grelotté, était cause de tout ce
bruit:
--Tiens, prends ces deux bécasses; on les paie trois francs dix sous.
Prends mes bécasses et fais-t'en faire la veste et la culotte que je
t'ai promises, espèce d'âne!
Quand ils furent en plein bois:
--Je ne suis pas un homme des villes, dit Maurin. Toutes les fois que
j'y vais, je le regrette... Il en faut pourtant des villes, par malheur!
--Il faut de tout pour faire un monde, répliqua le philosophique
Parlo-Soulet.
--Et, dit Maurin, sais-tu pourquoi ils sont tant dévots à saint Martin,
dans ce pays? La chose présentement me revient en mémoire.
--Et pourquoi est-ce? questionna Pastouré.
--C'est par la raison qui fait qu'on renomme toujours un député quand
on croit qu'il peut devenir ministre et servir, par conséquent, ses
amis, une fois au pouvoir.
--Que me chantes-tu là? fit Pastouré.
--Oui, dit Maurin, ma grand'mère qui était dévote à saint Martin m'a
dit souvent, quand j'étais petit: «Le bon Dieu se fait vieux, bien
vieux, Maurin, tous les jours plus vieux; il ne tardera pas à prendre
sa retraite... Eh bien... c'est saint Martin qui doit le remplacer.
--Il est certain, dit Pastouré, que le bon Dieu doit être, à cette
heure, au moins aussi vieux que Mathiou Salem!
Et de tout le jour il ne souffla plus mot.
Cependant, les Plantouriens avaient relevé leur saint. Quand ils
s'aperçurent que la statue gisante sur le parvis de l'église n'était
plus entière, il y eut d'abord un cri d'indignation. Mais on constata
aussitôt que le manteau s'était partagé «au droit fil du bois»,
nettement, proprement. Alors, une vieille femme cria:
--Miracle! au moment où le saint tombait, son bras s'est abaissé, et de
son sabre, en souriant, il a partagé son manteau exprès... Je l'ai vu!
--Miracle! cria la foule.
Et de la moitié du manteau de saint Martin, les riches de la commune se
firent des reliques, qui, portées en scapulaire, ont la vertu de tenir
chaud, ce qui économise les vêtements d'hiver.
Quand Maurin apprit cela:
--Et dire, s'écria-t-il, que c'est à moi qu'ils le doivent, et qu'ils
n'ont pas fait déchirer leur procès-verbal!
Le soir du jour où se produisit le miracle, quand le commis-voyageur
bien pensant se présenta, à l'heure du dîner, chez l'aubergiste Jouve,
il trouva sa valise et ses caisses d'échantillons sur le trottoir.
Sur le seuil, l'aubergiste qui l'attendait, lui dit d'un ton sévère:
--Je n'aime pas les traîtres. Je n'en reçois pas chez moi. Allez vous
faire nourrir ailleurs.
--Mais il n'y a plus de courrier jusqu'à demain, et...
--Eh bien! dormez dans la rue.
Et Jouve lui ferma la porte au nez.