--Convenez, mon cher Cabissol, que vous gonflez l'âne pour le faire
voler, comme on le dit des gens de Gonfaron.
--Je ne vois ici ni âne, ni par conséquent gonflement d'âne, répliqua
M. Cabissol; j'enfle un peu l'expression, si vous voulez, mais en
bon méridional que je suis, et parce que j'ai toute confiance en
l'intelligence de mon interlocuteur; je veux l'amuser par l'excessif
de mes phrases; mais j'entends qu'il les mette au point, je lui fais
l'honneur de compter sur lui, et en cela je parle selon le génie et en
même temps selon la sottise idéaliste du Provençal. Les Provençaux ne
devraient galéger qu'entre eux. Le reste de l'univers ne les comprend
pas.
--Je suis bon Provençal et je vous comprends, calmez-vous, mon cher
Cabissol; mais avouez qu'en parlant de Maurin et de Pastouré, que
j'aime comme vous les aimez, vous les transfigurez un peu trop vite en
héros infaillibles.
--Je dis, riposta M. Cabissol avec beaucoup de vivacité, et je soutiens
que Maurin est un idéaliste, qu'il croit à la bonté de ses congénères
les paysans, et qu'il se prépare ainsi des jours cruels.
--Eh! je ne vous dis pas autre chose à vous-même, mon cher Cabissol;
vous voyez trop facilement en beau les êtres et les choses: je vous
crois incapable d'accepter l'idée d'un petit défaut dans notre Maurin
ou d'une tache au soleil. C'est un tort.
--C'est à moi que vous faites ce reproche? Voyons, mon cher monsieur
Rinal, écoutez-moi bien, je suis sûr que vous pensez comme moi:
Maurin, à mes yeux, représente la partie spirituelle de notre pays,
l'âme populaire de nos campagnes. Il marche en avant, c'est un guide.
Pastouré, lourd et sentimental, le suit et le suivra partout et
toujours. Et, à eux deux, avec leur gaucherie, leur suffisance et leurs
insuffisances (on n'est pas parfait), ils nous sauveraient,--ne fût-ce
que par leur gaîté--de plus d'un chagrin national! Donc, les individus
nommés Maurin et Pastouré méritent d'exciter mon enthousiasme et
le vôtre, d'autant plus que,--j'en conviens,--chez beaucoup de nos
paysans, la conscience est encore à l'état de nébuleuse...
--A la bonne heure! dit M. Rinal, mais j'étais en droit de vous
demander une explication... Ah!... voici Maurin.
Maurin entra, serra les deux mains amies et s'assit modestement sur le
bord d'une chaise.
--Au moment où vous êtes entré, mon brave Maurin, dit M. Cabissol,
j'allais conter à M. Rinal une conversation que j'ai eue, l'autre
matin, avec un paysan de ma connaissance, un nommé Magaud.
--Je ne le connais pas, dit Maurin.
--Nous vous écoutons, dit M. Rinal qui se renversa dans son fauteuil.
--Je commence, dit M. Cabissol. Cela pourrait s'intituler: