Le gendarme Sandri établit l'orthographe du mot _pennes_.
Quelques semaines se passèrent.
L'indulgence des pouvoirs publics pour Maurin, le pardon qui lui
avait été accordé pour l'enlèvement des chevaux, sa morgue envers les
gendarmes après l'arrestation de l'un des trois évadés, l'honneur qu'il
avait eu d'être félicité publiquement par le préfet, devant la tombe
de Crouzillat, en un mot tous les succès de Maurin n'étaient pas pour
calmer l'irritation, la rancune et les jalousies de Sandri, le gendarme
aux pommettes roses.
Mais il fallait bien laisser le braconnier tranquille jusqu'à nouvel
ordre.
Il est bon de se rappeler qu'en Provence, on nomme _braconnier_ tout
chasseur passionné qui fait métier de la chasse, même s'il n'enfreint
aucune des lois qui la régissent.
Sandri n'avait plus aucune raison avouable de pourchasser Maurin. Il
lui eût fallu, pour se remettre aux trousses du roi des Maures, vu
la protection dont l'entourait l'autorité préfectorale, mieux qu'un
prétexte: un motif bien caractérisé. Ce motif, il résolut de le faire
naître, et il alla trouver Célestin Grondard...
Tant que Maurin serait libre, le fiancé de la Corsoise redouterait un
rival possible. Il eût voulu le déshonorer, justement et légalement,
aux yeux du père de Tonia, homme de légalité et de discipline.
Qu'Orsini eût conduit sa fille à la battue de l'Estérel, cela n'avait
pas été pour plaire au gendarme. Et, bien que Sandri ignorât comment
s'y était comporté Maurin, il était allé jusqu'à reprocher à Orsini son
imprudence. Mais cette fois, le père s'était fâché.
--Ma fille est une honnête fille, et je ne suis pas un imbécile!
Tiens-le toi pour dit, Sandri.
--Je souhaite, avait répliqué le gendarme, de n'avoir pas un jour à
vous prouver le contraire.
--Il est encore temps de nous dédire de notre promesse échangée. Je ne
suis pas encore ton beau-père!
--Calmez-vous et pardonnez-moi, avait ajouté vivement Sandri qui ne
voulait pas perdre Tonia.
--C'est bien! avait conclu Orsini narquois... Tâche seulement de rompre
avec la Margaride.
Le beau gendarme avait rougi. La Margaride était la belle servante
d'auberge pour laquelle Sandri brûlait d'un feu coupable.
Après cette conversation, Sandri avait voulu «raisonner» Tonia. Il
souhaitait que jamais plus elle ne parût dans une réunion quelconque où
se trouverait Maurin.
De ce côté aussi, le gendarme avait été repoussé avec perte.
Tonia avait été d'autant plus fâchée de ses remontrances qu'elle se
sentait en faute; elle devait en effet reconnaître, dans le secret de
son cœur, que l'ardent baiser de Maurin avait fait courir par tout son
être une flamme de joie.
Elle était mécontente d'elle-même. Aussi répliqua-t-elle au gendarme
sur un ton d'extrême mauvaise humeur:
--Si tu dois me tourmenter ainsi, mon beau, mieux vaudrait rompre tout
de suite. Que soupçonnes-tu? Je suis une honnête fille. Si déjà je
ne voulais plus de toi, je te le dirais. Va à tes affaires et j'irai
aux miennes. La madone voit dans mon cœur, et elle sait que je te le
garderai fidèle, à moins que par trop tu ne m'importunes!
--Mais si ce gueux, qui te regarde d'un œil qui me déplaît, osait te
parler un jour comme il ne doit pas?
--N'ai-je pas mon stylet corse? répliqua-t-elle.
C'était sincèrement qu'elle parlait de la sorte. Elle se complaisait,
c'est vrai, au souvenir de ce Maurin, mais tout de même elle lui en
voulait, et se proposait, s'il revenait à la charge, de lui répliquer
en Corsoise, car enfin, que voulait-il d'elle, ce gueux?
Sandri alla donc voir le fils Grondard.
Célestin fut inquiet d'abord en voyant apparaître le bicorne redouté;
puis, quand Sandri se fut expliqué, Grondard se sentit tout fier.
Chose singulière, rien ne flatte un gredin comme d'avoir une aimable
conversation avec un honnête homme.
Le gendarme, c'est, aux yeux des bandits, l'honnêteté en uniforme.
Sandri interrogea:
--Vous devez avoir des soupçons sur quelqu'un?
--Oui, dit Grondard.
--Et, fit le gendarme aux joues rosées, en frisottant sa moustache, sur
quoi les fondez-vous, ces soupçons?
Le _machuré_ (le noirci) ne comprit pas.--Sandri, ayant souri avec
pitié, reprit avec condescendance, en regardant le charbonnier qui
semblait, comme toujours, masqué de noir:
--Quel est le motif, la raison qui fait que vous croyez légitime d'être
autorisé à la chose d'avoir des soupçons?
--Voilà, dit Célestin Grondard.
Il montra à Sandri le bouton de cuivre ramassé non loin du lieu où l'on
avait trouvé son père mort.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Sandri.
Il lut péniblement la devise écrite en relief et luisante sur le fond
vermiculé du petit objet de métal: «_Mon espoir est en pennes._»
--Il y a, dit-il gravement, une faute d'orthographe. Il manque un _i_
avant la première des deux _n_.
Célestin, sous son masque sombre, le contemplait avec l'hébétement
du poisson d'aquarium qui, à travers une vitre, regarde un savant
pisciculteur. Cet hommage enchanta Sandri.
Dans tout Français qui détient une part d'autorité, si minime
soit-elle, il y a--comme le répétait souvent M. Cabissol--un Napoléon.
C'est ce qui rend notre nation inquiète, toujours partagée entre son
goût de liberté et son amour de la domination. Elle n'est, au fond,
composée que de révolutionnaires qui aspirent à la tyrannie.
--Ce que je vous dis n'est pas pour vous, fit le gendarme sur un ton de
supériorité écrasante. L'orthographe ne vous concerne pas, puisque vous
êtes incompétent. Assez là-dessus. Que signifie cet objet? répondez
immédiatement! Comment est-il arrivé entre vos mains?
Grondard expliqua. Il croyait que Maurin portait quelquefois une veste
avec des boutons pareils à celui-ci. Et depuis quelque temps, il
l'épiait, attendant le jour où il remettrait cette veste. Si, en effet,
ce bouton appartenait à Maurin, ce serait la preuve que le braconnier
s'était trouvé sur l'endroit du meurtre... Alors, lui, Célestin
Grondard, l'interrogerait; et, en s'y prenant bien, de gré ou de force
il l'amènerait à se trahir comme coupable...
Le gendarme réfléchissait.
--C'est quelque chose, dit-il, qui pourrait servir à un juge. Les juges
sont intelligents, ils sont nommés juges à cause de ça. Mais vous,
Grondard, vous ne tirerez rien de Maurin par le moyen que vous dites!
Et puis, où le prendre, ce diable de coureur qui ne reste jamais en
place?...
--Où le prendre? fit Grondard, je le sais bien, moi.
--Et où donc?
Grondard expliqua. Il savait que Maurin, depuis quelques jours, Maurin,
le coureur de filles, avait une nouvelle aventure.
--Connaissez-vous le cantonnier Saulnier?
--Celui qui se fait suivre par toutes ces bêtes sauvages qu'il a
apprivoisées?
--Oui.
--Savez-vous où est son cabanon?
--Oui, pas loin de la route, entre les Campaux et La Molle... je le
trouverai facilement.
--Eh bien! dit Grondard, ce Saulnier, pendant qu'il est à son travail
de casseur de pierres, prête son cabanon à Maurin, et Maurin s'y
rencontre avec la femme de maître Secourgeon, le fermier que vous devez
connaître.
«Avec la permission de Secourgeon, vous prendrez quand vous voudrez les
amoureux dans leur nid.
Sandri ôta son képi et se gratta la tête avec beaucoup de simplicité:
--Oui... constatation de flagrant délit... Mais il faudrait, fit-il,
que ce Secourgeon, que je ne connais pas, eût porté plainte et demandé
notre intervention. Comprenez-vous?
Grondard ne comprenait pas. Sandri lui expliqua patiemment ce que c'est
que la constatation d'un flagrant délit.
--Secourgeon est vieux, dit Grondard; sa femme est jeune. Le mari est
jaloux comme un tigre. Il faut être Maurin pour se frotter à lui. Il
est vrai, que, de Maurin, il aura tout de même un peu peur... Je lui
mettrai la puce à l'oreille, moi, soyez tranquille; et il fera demander
les gendarmes, d'après la loi telle que vous me la venez d'expliquer.
--Comment saurez-vous l'heure du rendez-vous?
--Ça, dit Célestin, je m'en charge. Je connais, moi, quelqu'un qui fera
parler Saulnier.
--Au revoir.
--A quand?
Les deux hommes prirent jour pour une nouvelle rencontre. Des geais
qui se posaient sur un arbre voisin, poussèrent tout à coup des cris
perçants et s'enfuirent, étonnés sans doute d'avoir aperçu, causant
ensemble d'un air amical, un si vilain coquin et un si joli gendarme.