Où apparaît, pour le grand ennui de Maurin et la plus grande
satisfaction de la gendarmerie nationale, un nouveau personnage noir
comme un diable.
Grondard était charbonnier. Il habitait avec sa famille, à travers les
Maures, une sorte de hameau formé de cinq ou six cabanes qu'il allait
construisant, démolissant et reconstruisant sur tous les emplacements
où on l'appelait, des divers points de la montagne, pour faire du
charbon.
Sa famille se composait de quatre filles de douze à dix-neuf ans et
d'un fils de vingt ans, Célestin Grondard, qui était, comme son père,
un mauvais géant.
Grondard le père était un colosse, à la face et aux mains toujours
noires de charbon. Cet horrible athlète avait des mœurs dignes des
anciens dieux de Rome et de la Grèce. En disant: «c'est un véritable
_Œdipe_», le percepteur l'avait flatté. Œdipe est une conscience. Les
crimes d'Œdipe furent involontaires. Œdipe adore son Antigone.
Le curé et le notaire avaient mieux jugé Grondard en l'appelant l'un:
_l'Ogre_ et l'autre: _Caliban_. En quoi ils étaient d'accord avec le
jugement populaire qui nommait Grondard _la Besti_ (la Bête).
Aux sauvages forêts des Maures, Grondard était ce que le rôdeur de
barrières est aux fortifications de Paris. Et, criminel redouté, il
demeurait inattaquable. Aucun de ses méfaits n'aurait pu être prouvé
facilement. La plupart se compliquaient de chantage, et ses victimes
préféraient, par orgueil ou pour éviter le scandale, se taire.
Généralement Grondard, qui avait dressé ses filles à ce manège, opérait
ainsi: il en laissait une, comme appât, par un beau temps, occupée à
quelque travail solitaire, sur un point giboyeux du territoire, «au
pas de la lièvre,» comme on dit dans le pays... Un chasseur arrivait,
paysan sans défiance, qui, provoqué par la luronne, la prenait par la
taille. Elle criait. Surgissait Grondard père ou fils, et il fallait
payer ou dire pourquoi. On payait et, tout penaud, on gardait le
silence.
Cependant, la victime, un jour de belle humeur, au cabanon, après
boire, finissait par conter son aventure... Et ainsi la triste
réputation de Grondard s'était formée. On le traitait de monstre, mais
de loin et à voix basse. Nul n'aurait osé prendre l'initiative de
«porter plainte».
Toutes proportions gardées, les Grondard ressemblaient un peu à ces
affreux barons du moyen âge, qui, du haut de leurs châteaux forts,
fondaient, secondés par quelques braves, sur les passants isolés. Ces
barons étaient protégés par leur grandeur seigneuriale, les Grondard
par leur bassesse compromettante. Et ceux-ci comme ceux-là par la
mystérieuse terreur qu'ils inspiraient.
_La Besti_, Grondard le père, un jour d'août, par un torride soleil,
était couché à l'ombre d'un haut rocher, au milieu des broussailles,
à quelques pas d'un chemin forestier qu'inondait une lumière blanche,
coupée çà et là par l'ombre courte de quelques pins. L'Ogre faisait
semblant de dormir. Il était en embuscade. Il en voulait à un certain
bûcheron nommé Toucas, qui, échappé à une de ses tentatives de
chantage, avait menacé de le dénoncer.
Le colosse était effrayant avec sa face inégalement noircie, ses dents
éclatantes, ses yeux, qui, entr'ouverts par moments, ne paraissaient
que blancs et rouges. Autour de lui un silence lourd ou plutôt un
bruissement égal et continu: le bourdonnement de la lumière d'été.
Dans ce calme uniforme, le moindre craquement au fond des vallées de
roches, sèches et sonores, est entendu facilement. Depuis un moment,
Grondard prêtait l'oreille. Il entr'ouvrit tout à coup ses méchants
yeux, et en même temps il cria:
--Où vas-tu, petite?
Il se leva et bondit vers l'étroit chemin.
Au cri de la Besti, une jolie petite paysanne, une enfant de douze à
treize ans, s'arrêta, épouvantée, et laissa tomber de saisissement la
marmite dans laquelle elle portait à son père Toucas, qui travaillait
assez loin de là, le repas de midi.
Puis l'enfant se tourna du côté par où elle était venue et se prit à
fuir avec un grand cri.
En deux enjambées, comme s'il avait eu des bottes de sept lieues,
l'immonde colosse noir, véritable démon, fut sur les talons de la
pauvrette.
--Maman! cria-t-elle.
Elle croyait sentir déjà s'abattre sur sa mignonne épaule la main
énorme et pesante.
--Maman! répéta-t-elle.
Son cri perçant roula d'écho en écho dans les ravins.
A ce moment, sur le flanc de la colline, une fumée ronde, légère,
blanche et bleuâtre, se détacha de la verdure des pins et un coup de
fusil retentit. Ce fut comme une réponse au cri de détresse de l'enfant.
L'Ogre, le monstre, frappé à la tête, emplissait la largeur du chemin
de son grand cadavre noir.
L'enfant courait toujours, sans se retourner. Elle disparut au coude du
chemin.
Le cadavre fut rencontré le soir, par un garde-forêts en tournée. On ne
sut ni pourquoi ni comment Grondard avait été frappé.
Les parents de la petite, redoutant le scandale et tous les ennuis
qu'attirent les juges sur les maisons, lui défendirent avec menace de
raconter ce qui lui était arrivé. On chercha vainement les raisons du
meurtre et quel était le meurtrier.
Seulement, le fils du mort, Célestin Grondard, ramassa dans les bois,
tout près de l'endroit où avait été relevé la Besti, un bouton de
cuivre massif, comme on n'en fait plus aujourd'hui. Sur ce bouton on
voyait un faucon chaperonné avec cette devise: _Mon espoir est en
pennes_. Fort de cet indice, le fils Grondard accusa bientôt Maurin du
meurtre de son père.
Maurin ignora quelque temps cette accusation, mais il s'y était
délibérément exposé: il avait vu, lui aussi, du fond des pinèdes,
le danger que courait l'enfant... et il s'apprêtait à intervenir
lorsqu'avait retenti le coup de feu vengeur.
Le justicier s'enfuyait, tenant à la main son fusil fumant. C'était un
brave homme,--père de famille,--un nommé Verdoulet, qui dit à Maurin:
--Tu ne me trahiras pas, Maurin?
--Tu peux y compter, dit Maurin.
--Tout de même, fit l'autre, j'ai du regret. Ça m'a échappé. Mon fusil
est parti tout seul!
--Du regret, dit Maurin, quoi qu'on doive toujours hésiter à tuer un
homme, tu peux n'en pas avoir, foi de Maurin! Et des monstres de cette
espèce, tue-nous-en, dès que l'occasion se présente, le plus que tu
pourras!
«Maintenant, file! que je protège ta fuite! Je ne te vendrai pas.»
Verdoulet ne se l'était pas fait dire deux fois et il était rentré chez
lui au plus vite...
Un autre homme que Célestin soupçonnait ou voulait soupçonner Maurin du
meurtre de Grondard, c'était le gendarme Alessandri, dit Sandri.
L'avisé gendarme, avant de rien dire, cherchait un commencement de
preuves.