D'où il appert qu'un pardessus d'été est le vêtement ridicule par
excellence, et où l'on verra comment le don Juan des bois, pour
conquérir une femme du Var, s'assura la complicité d'une aigle des
Alpes.
Maurin, le carnier au dos et suivi d'Hercule, son griffon, passait non
loin de la ferme des _Agasses_, dans un pli de vallée entre la Molle et
les Campaux.
Presque au fond du vallonnement, au bord d'une pente au midi, la ferme
des Agasses et le hangar attenant riaient au soleil d'hiver.
La fermière donnait du grain à ses poules sur le pas de sa porte et de
temps à autre regardait son mari qui, à peu de distance de la maison,
marchait derrière l'araire, insultant son cheval tantôt trop lent,
tantôt trop rapide à son gré.
On entendait distinctement les injures hurlées par le laboureur.
Pressées et continues, elles formaient une sorte de monologue digne
d'un Pastouré--et Maurin, arrêté, écoutait joyeusement:
--O mendiant! O forçat! tu le gagnes, dis, le foin que tu manges?... On
t'en donnera, brigand, de l'avoine, pour travailler comme ça!... Hue,
bourrique!... un bœuf va plus vite, cent fois! cent fois plus vite,
de sûr!... Regardez-le, qu'à présent il prend le mors aux dents! Oh!
oh! arrête, chameau, que tu voles avec des ailes... comme un chameau!
Bon! le voilà maintenant planté sur ses jambes comme s'il était en
ciment romain! regardez-moi ce pilier! il ressemble à l'aqueduc des
Fréjussiens! Va donc, maintenant! remue-toi un peu, bougre d'âne de
cheval! enfant de vache! carogne! oh! voleur! je te ferai comprendre
à la fin, vaï, comme tu dois faire! enfant de carogne! oh! fils de
fille! la jument qui t'a fait était une rosse! mais ton père avait, je
pense, de l'amadou sous la queue, pour que tu coures ainsi! Allons bon,
le voilà qui s'arrête! Croyez-vous qu'il bougera maintenant? Quelle
vie, sainte Mère! Oh! madone des anges, regardez-moi cette bourrique,
pour l'amour de saint Joseph, coquin de brigand de sort! le voilà plus
solide que la tour ou le fort de Brégançon. Oh! oh! j'ai mouillé de
sueur toute une chemise! Il faudra la tordre comme si nous étions, ma
chemise et moi, tombés ensemble à la mer. Et voilà qu'il repart! Il
me fait suer, le bougre, à force de courir! et il me fera prendre une
«pérémonie», le fainéant, à force de m'arrêter suant pour attendre
qu'il reparte encore!... Alors, tu lis le journal? bourrique! hue
donc... _capòto d'estìou!_ (c'est-à-dire: manteau ou pardessus d'été!)
Ainsi s'exprimait Secourgeon, d'où il appert qu'un pardessus d'été, en
pays provençal, est le vêtement ridicule par excellence.
Sur cette injure géniale et qu'il venait d'imaginer sans effort,
Secourgeon s'arrêta décidément, pour crier au chasseur qu'il venait
d'apercevoir:
--Tu es toi, Maurin? Tu as choisi un métier meilleur que le mien!...
Elle m'en donne du mal, cette terre, tantôt trop molle, tantôt trop
dure!... Ah! si je pouvais chasser comme toi! Que regardes-tu en
l'air, Maurin?... Ah! pauvre de moi! c'est mon aigle!
Un aigle des Alpes tournait, presque hors de vue, bien au-dessus des
petits sommets qui couronnent le vallon. Maurin suivait l'aigle des
yeux depuis un moment...
--Ton aigle? fit-il. A la voir, compère, elle ne me semble pas bien à
toi!
Secourgeon laissa en plan cheval et araire et s'approcha du chasseur:
--Elle est à moi, fit-il, par la raison que je la nourris depuis une
bonne quinzaine. Il ne se passe pas de jours, la garce, qu'elle ne
me vole un poulet ou un lapin. Elle n'est pas à moi, c'est vrai, par
la raison qu'elle m'échappe, mais je l'aurais tuée déjà, si j'avais
eu le temps d'aller à l'_espère_ (l'affût). Je n'ai pas le temps,
que le travail presse... Et--té!--si tu veux t'amuser à me la tuer,
acheva-t-il en riant, je te la donne!
Misé Secourgeon, là-bas du pas de sa porte, cria aux deux hommes:
--Gueïro! (guette!) qu'elle descend en faisant le rond! Cachez-vous,
Maurin! que vous l'aurez!
Les deux hommes disparurent derrière un jujubier au feuillage
retombant. L'aigle descendait une spirale qui allait se rétrécissant
vers la terre. Déjà on apercevait les mouvements très nets de son
col flexible. Sa tête se tournait du côté de la ferme au seuil de
laquelle se bousculaient des poulettes épouvantées. On distinguait ses
pattes rejetées en arrière... «On lui pourrait compter les plumes!»
murmurait Secourgeon. Une nuée de petits oiseaux, accourue des oliviers
environnants, se précipita vers l'aigle et se mit à la suivre en
criaillant. L'énorme oiseau semblait entouré d'un vol de moucherons.
--Trop loin encore! murmurait Maurin.
--Chut! qu'elle se rapproche!
La fermière sous le hangar s'était cachée derrière des balles de foin.
--Prépare-toi, Maurin! chuchota Secourgeon. Elle arrive, notre aigle!
Le rétrécissement du dernier cercle que décrivait le vol de l'aigle
devait l'amener à portée du bon fusil de Maurin... mais ce cercle ne
s'acheva pas. La lourde bête de proie tout à coup se laissa tomber
verticalement comme une pierre vers le sol.
--Couquin dé pas Dióu! mon chien! hurla Secourgeon. Elle en veut à mon
chien! vé! vé! vé!
Il quitta son abri en même temps que Maurin.
A la vue des deux hommes, l'aigle remonta brusquement en s'éloignant
d'eux, tandis qu'un jeune basset, hurlant d'effroi, revenait vers la
ferme de toute la vitesse de ses jambes courtes.
--C'est un peu fort! criait Secourgeon. Ah! garce! charogne! Elle me
ruinera, la gueuse! six poulets et trois lapins, voilà son compte
depuis trois jours! Et n'a-t-elle pas, avant-hier, essayé de prendre
une chevrette à la petite pastresse Fanfarnette! Tu verras qu'un de
ces matins elle s'avisera, cette aigle de malheur, d'enlever notre
bergerette elle-même qui, avec ses quinze ans, a l'air d'en avoir dix,
tant elle est petitette!... On ne me la tuera donc pas, cette aigle
enragée! Elle veut mon chien à présent que ma chienne est morte! et je
n'ai que lui pour la chasse!
Il se tourna violemment vers Maurin:
--Té, Maurin, toi que tu as le temps, reste ici à l'espère jusqu'à
ce que tu me l'aies tuée. Je te loge, je te nourris et nous serons
quittes. Et encore, foi de Secourgeon, je te rendrai service à
l'occasion. Dans ton métier, hé, tu as, des fois, besoin d'aide?
Misé Secourgeon, émue par l'aigle, accourait, levant les bras au
ciel. Elle était toute tremblante, Misé Secourgeon. Vingt-cinq ans,
avec un mari de cinquante. Elle était jolie, Misé Secourgeon. Elle
avait entendu les honnêtes propositions de son mari. On était un peu
solitaire, à la ferme des Agasses. Un hôte à loger deux ou trois
jours, et qui rendrait le service de tuer l'aigle, cette idée ne lui
déplaisait pas, à Misé Secourgeon! On racontait, sur Maurin, des
choses! Il en savait, celui-là, des histoires!... Quand il voulait,
disait-on, il était amusant, ce Maurin, aux veillées... Elle était
beaucoup curieuse de lui.
--Ça est dit, qué? vous restez, dit-elle. Vé, rendez-nous ce service!
--C'est vrai que tu coucheras à la fénière, dit Secourgeon rendu tout
à coup soupçonneux par l'entrain de sa femme et le brillant regard que
lui lançait Maurin.
--Un lit de foin en vaut un autre,--quand on a une bonne conscience,
dit Maurin. Marché conclu, je reste... pour l'aigle. Et je ne veux
pas être nourri sans rien donner. Je vous fournirai du gibier pour
remplacer vos poules et lapins que l'aigle vous a volés.
Le lendemain, Maurin épiait l'aigle qui planait au-dessus de la
ferme; il s'était mis en embuscade sous le hangar où Misé Secourgeon
sournoisement lui rendait visite à l'abri des balles de foin, à seule
fin de voir s'il tuerait le grand oiseau. Et le jaloux Secourgeon,
pendant ce temps, injuriait son cheval. Les deux amants entendaient sa
voix rassurante, son discours sans fin.
--Alors! et ce journal? tu n'as pas fini de le lire? tu le lis
jusqu'aux affiches, donc? Marcheras-tu ou non?... Il est bâti, je vous
dis! ça n'est pas un cheval! c'est une église, un clocher!... Pas si
vite, malandrin! oh! oh! je vous dis que ça n'est pas un cheval, c'est
une aigle, pour la chose de voler au lieu de courir!
Et l'aigle, elle, volait toujours. Et plusieurs jours se passèrent. Et
Maurin ne tuait pas l'aigle. Dame, il n'était à l'affût de l'aigle qu'à
de certaines heures.
Il partait pour la chasse avant l'aube, revenait à midi avec du gibier,
en fournissait bien la cuisine; l'aigle, méfiante, ne dérobait plus
rien, mais rôdait toujours par là. Bientôt l'oiseau de proie changea
l'heure de ses visites. Il vint le matin. Alors Maurin n'alla plus à
la chasse que dans l'après-midi. Et de temps en temps, Misé Secourgeon
partait pour La Molle et les Campaux, afin d'y vendre le gibier que
leur offrait Maurin en échange de leur bonne hospitalité.
Malheureux Secourgeon! il avait pris confiance comme on prend mal. Du
reste, il souhaitait par-dessus tout être débarrassé de l'aigle. Il
disait à Maurin, trois fois par jour:
--Je n'aurais pas cru ça si difficile. C'est vrai qu'elle se méfie, la
bougre!
Si Secourgeon avait eu des soupçons, il aurait épié Maurin, il l'eût
surpris avec sa femme, et alors, de manière ou d'autre, il se serait
vengé. Mais il n'avait pas de soupçons. L'aigle complice couvrait tout
de ses grandes ailes.
Et depuis quelques semaines, Maurin et Misé Secourgeon se retrouvaient,
à des moments fixés, dans le pauvre cabanon du cantonnier, lequel riait
dans sa barbe tout en cassant des pierres au bord de la route, entouré
de ses animaux familiers, à savoir: 1º un renard, 2º une belette, et 3º
une couvée de perdreaux devenus perdrix.
C'était un charmant spectacle, à l'heure où le cantonnier, après
journée faite, mettait en poche ses œillères énormes, de voir, sur ses
talons, dans la poussière de la route, courir quinze perdreaux alertes,
suivis d'une gentille belette que suivait un renard rêveur, sa queue
ramée tombant vers la terre avec un peu de mélancolie.