--Les bonnes choses! dit-il. Il y en a presque autant que de mauvaises.
Et il devrait y en avoir davantage, puisqu'on peut enseigner les bonnes
et apprendre à détester les mauvaises... Quel âge a-t-il, ce petit
homme?
--Onze ans tout à l'heure.
Le vieux praticien se leva, alla à l'enfant. Maurin vit alors que M.
Rinal boitait légèrement, mais de la boiterie il avait fait une sorte
de grâce. Il boitait avec élégance, presque fièrement. C'était un trait
de sa physionomie que cette façon jolie de se relever sur son meilleur
pied au moment de l'arrêt et de poser l'autre par-dessus, la pointe en
bas.
L'enfant regardait le monsieur. Le vieux médecin lui frappa la joue
de ses deux doigts tendus; puis, de ses bonnes mains, lui palpa les
épaules, les bras, la poitrine...
--C'est bien établi, dit-il, le reste viendra par surcroît... Va jouer
au jardin, garçon. Nous allons causer, ton père et moi; mais ne touche
pas à mes fleurs. Je t'en donnerai, quand tu t'en iras.
L'enfant sortit, content.
--Eh bien? interrogea M. Rinal.
--Monsieur, dit Maurin, des gens d'ici me le soigneront et je le
laisserai à Bormes si vous voulez bien lui donner «un peu de leçons»...
--Des leçons de quoi? c'est là-dessus qu'il faut s'entendre. Que
voulez-vous faire de lui?
--Je ne sais pas, dit Maurin, je veux qu'il ne soit pas comme moi, qui
ne sais pas lire ou presque pas, et à peine signer. Ça m'embarrasse
souvent. Je suis un sauvage. Ce n'est plus le temps d'être comme moi.
--J'entends bien; mais il sait lire, le petit?
--Ecrire et compter, oui, monsieur.
--Est-ce qu'il faut lui apprendre l'anglais? ou bien l'allemand?
--Si vous croyez que c'est bon.
--Alors vous n'avez pas d'idée sur ce que vous voulez qu'il fasse?
Maurin commençait à tortiller fiévreusement son chapeau entre ses
doigts. Heureusement la vieille loque de feutre n'avait plus rien à
perdre. Il la triturait, embarrassé, cherchant des idées, des mots.
Plein de l'envie de plaire au monsieur qui lui plaisait beaucoup, plein
d'un désir vague, infini, de quelque chose qu'il ne savait pas dire,
qui existait pourtant, qui lui manquait, et qu'il venait chercher
ici... L'âme obscure du chasseur, comme un papillon de nuit, se cognait
à la vitre lumineuse du savant dans une admiration ignorante, dans un
vœu inconscient de chaleur et de lumière. Il souffrait, tremblant qu'on
ne le renvoyât sans accepter son fils, sans réaliser sa chimère.