Un sauvage entrevoit que la science n'est pas la justice, mais qu'un
grain de justice peut germer dans le fumier des civilisations.
En causant avec M. Cigalous qui fumait sa pipe, Maurin, qui tenait son
petit par la main, s'avançait sur la place,--et M. Rinal, du haut de
son mur, près de son bananier, regardait venir ce groupe un peu bizarre.
Maurin, les pieds dans ses souliers de toile à semelles de corde, les
mollets enveloppés de toiles serrées par des ficelles terreuses, qui
transformaient ses pantalons en véritables braies antiques, le corps
pris dans une vareuse lâche, de grosse toile également, le chapeau
de feutre très mou, bizarrement déformé, un couteau de marin à la
ceinture, dans une gaine de cuir, paraissait être un personnage d'une
autre époque. Son fils, pour la circonstance vêtu de ses plus beaux
habits, portait au contraire un complet en «jersey» bleu qui le rendait
semblable à une gravure de mode des grands magasins de Paris. Et à
côté d'eux le maire, qui avait l'air d'un Hollandais à cause de sa
pipe et du sourire de ses pommettes un peu rosées, le maire regardait
les fleurs, les terrasses publiques, les embellissements que lui doit
sa ville, et il y avait sur toute sa physionomie une indéfinissable
expression de plaisir.
--Eh bien, monsieur Rinal, dit-il, levant les yeux sur le vieux
docteur, vous êtes matinal aujourd'hui?
--Mes vieilles blessures, qui m'ont travaillé toute la nuit! Je suis un
vrai baromètre... Voilà un bel enfant.
Maurin regardait M. Rinal. Il l'avait quelquefois aperçu de loin, mais
ne lui avait jamais parlé.
L'ancien chirurgien était un homme de haute taille, à large poitrine.
Deux favoris blancs tombaient de ses joues, flottaient un peu au vent.
Les lèvres et le menton étaient rasés soigneusement. Il portait un
paletot de bure grise un peu ample, à grandes poches, et ses mains,
très longues, pâles et fines, aux ongles nets et brillants, sortaient
de deux manchettes de batiste. Son seul luxe, ces manchettes. Ce
plébéien avait l'orgueil de ses belles mains. Il les encadrait. Et le
geste avec lequel cet ami de Marat jouait avec sa tabatière rappelait
un duc de Richelieu.
--C'est mon enfant, dit Maurin, sans embarras, tout de suite à son aise
sous l'œil bleu-clair, très bienveillant, du vieux monsieur.
--Et nous venons vous voir, dit le maire.
--Entrez donc, messieurs.
Ce _Messieurs_ fut dit sans la moindre affectation. La politesse innée
de M. Rinal n'acceptait en aucun cas les inégalités d'appellation.
Au moment où il leur ouvrait la porte de son jardin, un garde en blouse
bleue, au képi de sous-lieutenant, vint appeler M. le maire, qui
s'excusa, présenta Maurin à M. Rinal, expliqua d'un mot le désir du
brave chasseur, et se retira.
Maurin dut entrer le premier, dans le petit salon où vivait le
solitaire. Une table à jeu, portant des livres épars sur lesquels
luisaient la tabatière et la loupe. Une console et un bureau ministre,
couverts également de livres et de papiers. Une bibliothèque chargée
de petits et gros livres en toutes les langues possibles. Des atlas
debout dans des coins. Sur la cheminée, une figure égyptienne creusée
d'hiéroglyphes parfaitement lisibles pour le maître du logis.
Aux murs un portrait de Victor Hugo, lithographié; une bonne peinture,
copie de Téniers, et une vieille gravure allemande, représentant la
_Mise au tombeau_... Les saintes femmes, avec d'infinies précautions,
soulèvent le corps de Jésus. Les visages contractés sont couverts de
larmes qui s'égrènent, grosses, lourdes, comme des perles... Au fond,
des collines et le temple de Jérusalem.
--Ah! vous venez pour le petit... Et que voulez-vous lui apprendre, au
petit?
--Je ne sais pas, monsieur Rinal. Je souhaite qu'il apprenne les bonnes
choses.