C'était un hébraïsant remarquable, un orientaliste de premier ordre,
quoique inconnu; il avait lu le chef-d'œuvre de chaque littérature
dans le texte original. Une ou deux langues cependant lui manquaient
encore.--«Cela m'amusera à apprendre dans les deux dernières années
de ma vie.» L'histoire de la Révolution française, les Évangiles, les
fables de La Fontaine, le Livre des Morts des Egyptiens, Sakountala
et les quatrains de Kheyam étaient ses livres préférés. Quand il en
parlait, il faisait claquer sa langue comme un gourmet qui déguste
un vieux vin. Ses héros favoris étaient Jeanne d'Arc, inexplicable
prodige, Odette, Jésus... et Marat! Il avait Charlotte Corday en
exécration. «Elle ne parvint à entrer chez l'homme de bien, disait-il,
qu'en lui faisant dire qu'elle avait un service à lui demander, au nom
du peuple. C'est une coquine. Marat demandait beaucoup de têtes, il
avait raison. Il ne faut espérer que dans le balai de la mort. La mort
c'est la grande nettoyeuse. Espérons dans la mort. Prions-la. C'est
l'épuratrice!» Quand il avait fait l'apologie de Marat, ingénûment,
avec une conviction douce et forte de brave homme,--que de fois, si
l'on était à table, à déjeuner ou dîner, on avait pu l'entendre crier,
furieux: «Catherine! Catherine!»
Catherine arrivait, très grosse, essoufflée...
--Monsieur?
--Vous savez bien que je ne peux pas supporter la vue d'une tête de
poulet! Qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est la tête, monsieur.
--Comment avez-vous pu oublier de la faire disparaître?
--Je me suis fait aider ce matin par la voisine. C'est elle qui a fait
fricasser le poulet... je n'ai pas pensé à lui dire...
--C'est abominable!... Ça vous arrivera encore, je le sais bien! En
attendant je ne pourrai plus déjeuner, moi, ça m'a coupé l'appétit!
Donnez-moi des figues sèches... C'est dommage. Il avait l'air
appétissant, ce poulet.
Tel était dans la vie ce farouche révolutionnaire, ce chirurgien qui
avait coupé des jambes et des bras sous le feu de l'ennemi, et qui
souffrait, par les temps humides, de plusieurs vieilles blessures.
Pendant la campagne du Mexique, à Puebla, il avait dû passer dans un
canot, en service, sous le feu de l'ennemi... «C'est mon plus pénible
souvenir, disait-il, vous allez voir pourquoi!» Et voici ce qu'il
racontait:
--J'avais pour aide un petit mousse, un enfant, quatorze ans. Je ne
pouvais pas le regarder sans penser à sa mère, dont il me parlait
souvent.
«Nous passions sous le feu; dans ce canot, il grêlait des balles. Un
homme est blessé. J'étais debout, incliné vers lui, occupé d'un premier
pansement. Quand je me retourne pour prendre des mains de mon petit
infirmier une bande de toile qu'il tenait, je le vois couché au fond
de l'embarcation, tout blotti, un peu tremblant. Les hommes riaient.
Et moi, impatienté, oubliant qu'il pleuvait du plomb, je dis, comme si
nous avions été tranquilles dans une salle d'hospice:
«--A quoi penses-tu, gamin? le linge, donc!»
«Prompt à m'obéir, l'enfant se leva tout debout, et aussitôt, frappé
d'une balle, vint s'abattre contre ma poitrine. Il dit: «Maman!» et
mourut dans mes bras... Je ne m'en suis jamais consolé.»
Il adorait les enfants.
La marque essentielle de cet homme d'élite, c'était son intelligence
sympathique des simples, des travailleurs de terre et de mer, des
hommes du peuple. Sans effort il se mettait, comme on dit, à leur
place, à leur point de vue, et jugeait leurs actes ou leurs intentions
du fond de leurs nécessités propres, seules conditions de leur
existence. Il comprenait leurs besoins, les circonstances qui les
enserraient et les commandaient, les fatalités auxquelles ils sont
soumis, l'importance pour eux de ce qui nous semble frivole à nous.
Aussi était-il populaire.
Il avait toujours à leur service un conseil judicieux, simple, comme
donné par un des leurs, et, en même temps, contrôlé par une haute
sagesse.
Au fond, cet homme était un prêtre dans le sens élevé du mot, un
recteur, un directeur d'âmes. Il avait pour clients ceux qu'aurait
dû rassembler le curé. Le curé en souriait:--«Vous me prenez mes
ouailles. Quel dommage que vous soyez un mécréant! Pourquoi ne
croyez-vous pas en Dieu?»
--J'y crois, j'y crois, monsieur; Dieu, c'est la bonté humaine.
«Ce Dieu-là a sur d'autres l'avantage d'être révélé, tangible, visible,
certain. Mieux vaut un bon mécréant qu'un croyant mauvais.»
Le curé allait volontiers chez le mécréant: «--Que n'ai-je, disait-il,
beaucoup de païens comme celui-là! Le bon Jésus n'osera jamais le
damner!»
Les gens de Bormes aimaient leur hôte, qui rendait au pays des services
effectifs, remplaçant quelquefois, sur sa demande, le médecin malade ou
absent, et surtout se faisant le professeur gratuit, non seulement de
quelques enfants mais de plus d'un adulte.
Du haut de son mur en surplomb sur la place publique, tandis qu'il
regardait les enfants jouer aux boules le dimanche, il lui était arrivé
de dire tout à coup à l'un des petits joueurs:
--Comment t'appelles-tu, toi?
--Un tel.
--Que fait ton père?
--Jardinier.
--Il fait des primeurs?
--Oui.
--Des roses, des œillets, des fleurs qu'il envoie à Paris?
--Oui, monsieur Rinal.
--Tu lui succèderas?
--Oui, monsieur Rinal.
--Tu sais l'anglais?
--Non, monsieur Rinal.
--Eh bien, viens chez moi une fois par semaine. Je te l'apprendrai. Tu
enverras des fleurs à Londres.
Il était adoré. Voilà l'homme à qui M. Cigalous conduisait Maurin.