Grâce aux renseignements de M. Désiré Cabissol, policier par amour du
pittoresque, plus d'un lecteur trouvera amusant le présent chapitre.
Interrogé par M. le préfet, M. le commissaire central avait déclaré
qu'il ne savait sur le personnage que ce qu'en disait partout la rumeur
publique: un chasseur sans pareil, coureur des bois et coureur de
femmes, mais électeur influent dans trente communes.
--Pour des détails, poursuivit-il, si monsieur le préfet en souhaite,
M. Désiré lui en donnera. Monsieur le préfet a-t-il déjà entendu parler
de M. Désiré Cabissol?
--Pas du tout.
--Eh bien, M. Désiré est un curieux des choses de la police, et qui
nous rend parfois des services appréciables. M. Désiré Cabissol, fils
d'un richissime épicier de Marseille, est avocat et même docteur en
droit, mais il vit de ses rentes; il a une fort belle résidence aux
environs de Fréjus, mais il n'y séjourne guère; il se déplace sans
cesse, et n'est pas plutôt dans une localité nouvelle qu'il y connaît
tout le monde et sait par cœur les moindres commérages dont il a le
talent d'extraire la vérité. M. Désiré n'oublie jamais rien. Grand
chasseur, la chasse lui est un prétexte à vivre quelque temps dans les
plus petits hameaux, logé chez l'habitant qu'il paie bien et dont il
se fait aimer, étant aimable. M. Désiré connaît toutes les affaires
privées et publiques du département.
«Avec un homme pareil dans chaque province, un gouvernement qui
centraliserait leurs connaissances pourrait se vanter d'avoir une
police nationale.
«M. Désiré, comme je l'ai dit, daigne quelquefois nous servir. Quand je
suis dans l'embarras, je vais le voir. Il m'honore de temps en temps
d'une visite.
«Il est à Draguignan depuis hier soir. Si monsieur le préfet m'autorise
à le lui présenter...
--Où est-il?
--A l'hôtel Bertin.
--Faites-lui demander à quelle heure il pourra me recevoir.
--Bien, monsieur le préfet.
Une demi-heure plus tard, M. Désiré Cabissol se faisait annoncer chez
le préfet.
C'était un homme de taille moyenne, à figure aimable, bien mis sans
recherche, et qui avait la simple allure d'un paisible petit bourgeois.
L'œil pétillait par moments d'une toute particulière finesse, qui
n'apparaissait que pour disparaître aussitôt, sa préoccupation étant
d'inspirer confiance à ses interlocuteurs. Du reste, parfait honnête
homme.
--Monsieur le préfet, dit-il, permettez-moi de tenir votre visite pour
faite et de vous la rendre. Je suis sûr qu'on vous a dit quels sont mes
goûts favoris, mais je doute qu'on vous ait expliqué pourquoi je m'y
livre si passionnément.
--Mon Dieu, dit le préfet, on a des goûts... comme cela... sans savoir
pourquoi.
--Permettez; c'est précisément ce que je ne voudrais pas laisser croire
à un homme distingué comme celui que je devine en vous, rien qu'à vous
voir.
M. Désiré s'assit familièrement sur le coin de la table de M. le
préfet, lequel, sceptique et curieux, se mit à l'écouter avec le plus
vif intérêt.
--Monsieur, dit M. Désiré, ce qui m'intéresse, c'est l'animal nommé
Homme. L'homme est bête et méchant; mais il est rusé et j'aime à suivre
tous les détours de ses ruses, jusqu'à ce que je découvre au gîte
le vilain motif de ses actes. Ces sortes de recherches me seraient
un médiocre régal (car elles me font repasser souvent par les mêmes
chemins), s'il n'y avait pas des originaux--c'est-à-dire de braves
gens. Mais il y en a. Maurin en est.
«Ah! monsieur! quel malheur de n'être pas capable d'écrire le roman
d'un tel personnage!
--Et qui vous en empêche? dit le préfet.
--Je suis si paresseux à la fois et si actif! soupira M. Désiré.
Le regard du préfet demanda une explication.
--Ecrire un roman! cinq ou six cents pages! soulever une plume! la
plonger de minute en minute dans l'écritoire! Ecrire en un jour ce qui
se parle en une heure! ma paresse s'y oppose, comme aussi une activité
toute physique qui me porte ailleurs. Au lieu d'écrire et même de lire
des romans, j'en observe de vivants, j'en vis moi-même et plusieurs à
la fois. J'en suis le déroulement à travers des années, je passe de
l'un à l'autre en me jouant. Je prends le train de Nice pour voir où en
est celui que j'intitule: _Madame Z_--ou le train de Draguignan pour
assister au dénouement d'un autre que j'appelle: _Monsieur Y_.
«J'ai trouvé cet emploi de mes loisirs; et l'étude que je fais des
physiologies de chacun me permet de deviner parfois, comme une sibylle,
la fin de bien des aventures--souvent même, grâce aux plus faibles
indices, de reconstituer les crimes et d'en retrouver les auteurs. Tout
à votre service, à l'occasion, monsieur le préfet.
--Il est dommage, dit le préfet, que vous restiez sur un champ
d'observation et de bataille aussi étroit: il vous faudrait Lyon ou
Paris.
--N'oubliez pas, monsieur, dit Désiré Cabissol, que je travaille pour
ma seule satisfaction. Or, j'aime le Midi. On y trouve des caractères
si spéciaux! Ce Maurin, par exemple, qui vous intéresse tant, est une
figure digne d'un pinceau de maître; je la connais dans les détails;
je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l'égal d'un mot de la
_Palférine_ dans Balzac et j'ai, de plus, la joie de l'avoir entendu
moi-même, ce mot, sur les lèvres d'un personnage que j'ai découvert.
Croyez-moi, monsieur le préfet, ni le billard ni le théâtre ne donnent
de ces plaisirs-là; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne
sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets à en connaître
cinquante, qui sont vécus. Je me fais l'effet d'être une sorte
d'Asmodée qui soulève les toitures et les crânes, et qui a le don
d'ubiquité.
--Permettez-moi de vous dire que vous êtes vous-même une figure très
originale.
--Parce que j'ose faire avec largeur tout ce que nos contemporains
font petitement, lorsqu'ils suivent à la quatrième page de leur
journal toutes les pauvres histoires mal racontées sous la rubrique
_faits divers_? Cela les passionne beaucoup; ils ne font pourtant
qu'entrevoir en surface certains drames dont je connais, moi, tous les
ressorts. Mais, puisque c'est Maurin qui vous intrigue, que voulez-vous
savoir de lui? Ce ne sont pas ses exploits cynégétiques, je présume,
c'est son caractère qui vous intéresse?
--Naturellement, dit le préfet.
--Eh bien, dit M. Cabissol, ce Maurin est pour moi l'incarnation de sa
race. Il est ignorant mais intelligent et fier, calme mais capable des
plus vives indignations. Il a la grandeur d'un prince arabe et c'est un
pauvre braconnier de Provence. Il est sérieux et sûr, mais, derrière
ses moindres paroles, il y a souvent une gouaillerie cachée.
«Cet homme-là, c'est quelqu'un. Dans les armées de la première
République, des hommes comme lui, fils de fruitière ou charretiers,
devenaient généraux à vingt ans et, sous l'Empire, maréchaux à trente.
Ce qui manque à des êtres pareils, ce sont des champs d'action dignes
de leur décision, de leur audace, de leur génie. Ça ne redoute rien.
Ça sait vouloir. Ça vit braconnier par une ironie du sort; c'est de la
race du pirate qui répondit à Alexandre: «Quelle différence y a-t-il
entre toi et moi? C'est que tu as une flotte, et moi rien qu'une pauvre
petite barque.»
«Gaspard de Besse, notre fameux voleur révolutionnaire, était de cette
race-là; seulement Maurin est d'une scrupuleuse honnêteté--c'est-à-dire,
hélas! un peu dégénéré! Il finira mal, car il tient de l'humanitaire.
Il reculerait devant un meurtre, même pour sa légitime défense.
Cependant, si on mettait _en leur place_ des énergies pareilles à celle
d'un Maurin, on ferait des patries bien plus belles. Mais qui s'en
occupe? Voulez-vous, monsieur le préfet, jeter sur Maurin des Maures
un regard digne de lui? Ecoutez ce fait. Il y a quelque sept ou huit
ans, il se trouva rayé des listes électorales. Il réclama vainement sa
réinscription au maire de Z..., devenu on ne sait pourquoi son ennemi
personnel. Le maire fit la sourde oreille. Il entendait traiter notre
Maurin en vagabond, en errant, quantité négligeable, individualité
douteuse. Maurin insista longtemps mais toujours vainement. Il pouvait
s'adresser au juge de paix, mais il croit qu'il vaut mieux, comme dit
le proverbe, avoir affaire à Dieu ou à saint Pierre en personne qu'à de
tout petits saints. Que pensez-vous qu'il fit?
«--Ma mère, dit-il un matin tout en s'équipant comme pour la chasse,
ma mère, si vous ne me revoyez pas d'un mois ou deux, ne soyez pas
inquiète: je vais faire un petit voyage.
«--A pied?
«--Oui.
«--Et où vas-tu?
«--Je vais à Paris.»
«Il partit, son fusil au dos, son chien sur ses talons, tuant chaque
jour de quoi payer l'auberge. Le vingt-cinquième jour il était à Paris
où, par l'intermédiaire d'un député du Var, homme d'esprit, il demanda
une audience au ministre de l'Intérieur. Le ministre, sur le portrait
que le député lui fit de Maurin, le reçut dès le lendemain. J'ai
entendu Maurin et j'ai aussi entendu le ministre conter l'entrevue. Les
deux récits concordaient.
«Maurin, dans son costume de chemineau chasseur, à peine entré dans le
cabinet du ministre qui le reçut debout, commença ainsi:
«--Avec votre permission, monsieur le ministre, je prendrais bien
une chaise--pourquoi je suis un peu fatigué étant venu à pied de
Cogolin, comme mon chien pourrait vous le dire, mais je l'ai laissé à
l'auberge--pourquoi il est encore plus fatigué que moi...»
«Le ministre se mit à rire et lui désigna un fauteuil. Maurin prit une
chaise, puis exposa son affaire et conclut ainsi:
«--Je suis un citoyen, monsieur le ministre, et je tiens à le rester.
J'ai fait mon service à la marine, j'ai fait mon devoir et je ne
comprends qu'une chose: c'est qu'alors j'ai droit à mon droit. Ça m'a
beaucoup dérangé, croyez-le, de venir vous voir à pied. C'est un peu
loin, ça prend du temps, mais je suis venu. Seulement, d'autres sont
dans le même cas qui ne viendront pas, rapport à la distance, et, du
même coup, je vous les recommande. Dites à vos maires de suivre les
lois, _noum dé pas Dioù!_ nous sommes en France, _preutrêtre!_»
«Hélas! toutes les fois qu'on vous contera une saillie de Maurin, ce
qu'on ne pourra vous rendre, c'est l'accent, l'inimitable accent.
L'accent de Maurin, c'est une musique qui ajoute un sens; un
commentaire à ses moindres paroles. La vie de Maurin est un opéra dont
vous n'aurez jamais que le libretto.
«Le ministre, lui, entendit et les paroles et la musique. Il riait
de bon cœur. Il serra la main de Maurin et le fit rapatrier avec des
éloges.
«Au moment de le quitter, Maurin s'était écrié, en lui frappant sur
l'épaule: «Eh bé, vous m'allez, vous!»
«Voilà l'homme, il est à prendre ou à laisser.
--Voilà le citoyen, dit le préfet; mais l'homme, celui qu'on appelle un
don Juan de la forêt?
--Celui-là n'est pas moins beau, monsieur le préfet. A seize ans,
Maurin, joli comme un gars de nos pays où la race est sèche et
nerveuse; Maurin, brun à peau bistre, jouait sur les plages de
Saint-Tropez, nageant, pêchant et _barquégeant_; vous diriez, à Paris,
canotant. Un été, une famille bourgeoise, le père, la mère et la fille,
s'installa sur les bords de la mer dans une villa de Saint-Tropez.
Le petit Maurin, qui vivait en bras de chemise, débraillé, à moitié
nu, sans cesse lavé par l'eau de la mer, plut à la jeune fille de
la villa... Elle avait dix-huit ans et peignait de fort jolies
aquarelles... Elle le fit poser souvent, tantôt sur la plage en pleine
lumière, tantôt sous les grands pins... Elle plaisait beaucoup au petit
pêcheur, la demoiselle... Elle lui plaisait tant qu'il arriva (comme on
dit dans le pays)--un malheur. La famille fut désespérée et s'éloigna.
Maurin comprit qu'il devait se taire, mais il suivit ces gens à la
piste et sut, peu de temps après leur départ, qu'un fils lui était né.
Cet enfant ignore aujourd'hui le nom de son père. Baptisé César, on
l'appela et il se fait appeler Césariot.
«Des montagnards des Basses-Alpes furent ses nourriciers.
«Ils l'ont mis depuis quelque temps en service chez des pêcheurs de
Saint-Tropez, mais ce garçon promet de devenir un mauvais sujet; c'est
un rôdeur de cabarets louches et qui rêve Toulon et les basses orgies
de la ville maritime. Maurin, qui ne l'a pas perdu de vue, en est
désolé.
«Et tout cela m'intéresse. Maurin, qui a d'autres enfants, en a reconnu
deux seulement (un garçon et une fille) parce que, dit-il, ceux-là, «il
me semble bien que je suis sûr d'être leur père»! Quant à Césariot,
s'il ne l'a pas avoué pour son fils, ce fut par pure discrétion,
en faveur de la patricienne à laquelle ce démocrate de Maurin pense
toujours avec orgueil, bien qu'il ne sache pas ce qu'elle est devenue.
Il aime, au fond, son gueux de Césariot et n'est pas homme à le laisser
«mal tourner» sans essayer d'arrêter le drôle. J'ai pu en causer avec
lui, lui ayant d'abord donné à entendre que je savais pertinemment son
secret. Il m'a répondu cette parole étonnante:
«--Cet enfant aurait pu porter mon nom; je n'entends pas qu'il le
déshonore!»
«Dites-moi, monsieur le préfet, si le mot n'est pas héroïque sous sa
drôlerie et empreint du plus pur idéalisme? C'est du bon Maurin, et je
m'y connais!
«Son second enfant fut une fille. Il l'eut, deux ans plus tard, d'une
femme mariée. Le mari, un bûcheron, allait partout dénonçant, avant
la naissance, l'indignité de sa femme et son propre déshonneur. Il
proclamait qu'il n'accepterait jamais l'enfant, et qu'il tuerait
Maurin. Alors Maurin, bravement, alla trouver le mari récalcitrant:
«--Donnez-moi l'enfant, dès qu'il naîtra, maître un tel. Puisque vous
savez les choses, il est juste que je prenne l'enfant à ma charge.»
Il reconnut la petite, en effet. Rien n'était moins légal puisque la
naissance de l'enfant ne fut pas déclarée par le mari, mais l'opinion
publique approuva. Nul ne dénonça l'arrangement aux magistrats. Et la
mère fut bien contente de donner sa fille au vrai père. Jusqu'à l'âge
de dix ans, la mère de Maurin éleva la petite, légalement fille de mère
inconnue et de Maurin des Maures, en dépit de la formule: «_Is pater
est quem nuptiæ..._» Voilà le don Juan des bois. Convenez qu'il est
sympathique.
--Il est surprenant, dit le préfet.
--Surtout si vous songez que, chez les paysans, l'idée d'intérêt passe
pour primer toutes les autres,--l'acte de Maurin devient superbe.
--Où est cette fille, à présent?
--La petite Maurin est servante chez des bourgeois de Grimaud. Elle y a
appris la couture et les bonnes manières; elle est en train de devenir
une sorte de demoiselle de compagnie. Or l'état de domestique semble
déshonorant à nos Méridionaux en général; mais Maurin proteste, disant
que tout le monde est au service de tout le monde. Il ajoute: «Mon
chien est mon domestique et mon ami, et je suis le domestique et l'ami
de mon chien. Et ça me fait honneur!»
--Et vous dites qu'il a, de plus, un tout jeune fils, votre Maurin des
Maures?
--Oui, le petit Bernard, qui vit chez la mère de Maurin ou qui, du
moins, s'y trouvait encore il y a quinze jours. Il a onze ans. Il est
né d'une fille de cantonnier. Oh! une histoire toute simple... Vous
voyez que notre don Juan n'est pas de l'école de Jean-Jacques.
--Trois enfants, c'est peu, dit le préfet. La France se dépeuple.
Maurin n'aura pas la prime.
--Trois enfants avérés! dit M. Cabissol. D'ailleurs la vie est chère
et dure. Les bourgeois les plus aisés sont moins prolifiques et, par
conséquent, moins courageux que Maurin.
--C'est vrai, dit le préfet. Mais... vous déjeunez avec moi, monsieur
Cabissol?
--A condition que je serai de votre battue avec Maurin, monsieur le
préfet... J'ose vous demander une invitation.
--J'allais vous l'offrir, cher monsieur.
--En résumé, monsieur le préfet, Maurin est un homme non seulement à
aimer, mais à ménager. En temps d'élections, par exemple...
--Monsieur le préfet est servi, prononça un domestique qui apparut sur
le seuil du cabinet.
--Nous étudierons mieux la question à table, dit M. Désorty.