M. Ripert répondit couramment:

--Un pays merveilleux, monsieur le préfet, un groupe de montagnes

qui, selon l'expression de M. Élisée Reclus, servit de boulevard aux

Maures pendant le cours des IXe et Xe siècles et qui forme à lui seul

«un système orographique parfaitement limité». Le massif des Maures

est séparé des montagnes environnantes par les vallées de l'Aille, de

l'Argens, du Gapeau. Ces vallées sont larges et le massif est isolé.

C'est comme un îlot montagneux dans la plaine et comme une île de

gneiss et de schistes et de granit au milieu des calcaires. Le chemin

de fer de Marseille à Nice contourne le massif au nord. Une route le

traverse dans toute sa longueur qui n'a pas moins de quinze lieues.

Voici d'ailleurs, monsieur le préfet, le texte même de M. Élisée

Reclus... Il dit:

--Vous l'avez sur vous?

--Je l'ai cité dans un petit guide à l'usage des étrangers, que je me

permettrai de vous offrir.

Et, tirant un petit volume de sa poche, M. Ripert lut les lignes

suivantes:

«--Ces montagnes, dignes au plus haut degré de l'intérêt du savant

par la constitution géologique de leurs roches et le nombre de leurs

plantes rares, devraient être également visitées par les simples

touristes amoureux de la nature. Aussi bien que les Alpes et les

Pyrénées, le système des Maures, qui couvre seulement une superficie

de huit cents kilomètres carrés, et dont la hauteur moyenne ne

dépasse pas quatre cents mètres, a sa chaîne principale et ses

chaînons latéraux, ses vallons et ses gorges, ses torrents et ses

rivières; il a même son bassin fluvial complètement fermé, offrant en

miniature tous les phénomènes que présentent les vallées des grands

fleuves.»

--Très bien! dit le préfet, mais vos renseignements personnels?... Y

a-t-il du gibier dans vos montagnes? Et d'abord vous-même, chassez-vous?

L'académicien sourit du même sourire qu'aurait eu à cette question

l'évêque Myriel de Digne, lequel se donna une entorse, comme on sait,

pour ne pas écraser une fourmi.

--Monsieur le préfet, dit-il, les Dracénois ont connu un chasseur,

qui était chef de division en notre bonne préfecture du Var et qui

s'appelait François Dol. Dol fut poète; je vous donnerai son œuvre

posthume, œuvre d'un vrai et subtil lettré, et qui fut publiée par les

soins de ses amis. Vous y trouverez un poème sur la chasse aux merles

et même sur la chasse aux perdrix... C'est tout ce que je sais sur le

gibier dans le département du Var... Interrogez-moi sur la chartreuse

de la Verne... sur la date probable de la fondation de Bormes, 300 ans

avant Jésus Christ... mais...

--On dit qu'il y a beaucoup de sangliers, dans votre massif des Maures?

interrompit M. Désorty.

--Monsieur le préfet, appelez votre jardinier. Les deux célèbres

chasseurs de Saint-Raphaël, les frères Pons, sont ses propres neveux.

Les frères Pons sont les émules de Prime, le héros de Collobrières, et

de Maurin des Maures, leur maître à tous.

«Leur oncle, maître Pons, vous dira, étant chasseur lui-même, tout ce

que vous désirez savoir.

«Nous avons séance aujourd'hui à l'Académie et je suis forcé de vous

quitter; croyez-moi, appelez maître Pons.»

Maître Pons fut appelé. Le préfet apprit par lui que le sanglier ne

manque pas dans les Maures, qu'il y est même pour les agriculteurs

un voisin nuisible. M. Désorty, trop Parisien pour croire au gibier

du Midi, était persuadé que, dans le Var, les chapeliers sont vite

enrichis par la chasse à la casquette. Il le dit à maître Pons et

tomba des nues quand le vieux jardinier lui apprit que les préfets

ordonnaient de temps en temps des battues sur les domaines de l'Etat,

dans les Maures ou dans l'Estérel, et qu'on chargeait des braconniers

du pays, célèbres pour leur habileté à débusquer l'animal, d'organiser

ces grandes chasses.

--Des braconniers! se récria le préfet.

--On appelle braconniers chez nous, dit maître Pons, les chasseurs pour

de bon, ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de

terre, et qui en tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom

de braconnier est ici un titre honorifique.

«Si vous voulez, termina-t-il, une battue dans l'Estérel, prenez les

frères Pons, mes neveux. Si vous voulez une battue dans les Maures,

adressez-vous à Maurin, qui est le Roi des Maures. Du reste, lui et

mes neveux sont très bons amis, et s'ils veulent s'associer tous

trois, les choses n'iront que mieux.

--Et où trouver ces compagnons?

--Je me charge de mes neveux, monsieur le préfet. Ce sont d'honnêtes

tailleurs de pierre qui, partis tous les matins deux heures avant le

jour, sont rentrés tous les soirs dans leur maison de Saint-Raphaël une

heure après le soleil couché. L'aîné a même un génie de sculpteur, mais

il ne l'a pas cultivé.

--Et en quel temps taillent-ils la pierre? interrogea le préfet.

--Ils ne la taillent plus depuis qu'ils se sont aperçus que la chasse

leur est plus lucrative que leur métier.

Le préfet regarda maître Pons d'une certaine manière. A ce regard qu'il

comprit fort bien, maître Pons répliqua:

--Je dois vous dire, monsieur le préfet, que nous rions dans notre

barbe quand les Parisiens se refusent à croire à l'existence de notre

gibier. Et nous accréditons volontiers cette erreur... Comme ça, nous

gardons tout le gibier pour nous!

--Revenons à Maurin, dit le préfet sceptique; où peut-on le trouver?

--Le diable seul sait où il est perché. Il a bien sa cabane de bois à

la Foux, dans le golfe de Saint-Tropez. Là demeure sa vieille mère avec

le plus petit des deux fils de Maurin.

--Et où sont ses autres enfants?

Ici maître Pons sourit d'un air capable et cligna de l'œil.

--Est-ce qu'on sait? Un peu partout!

--Vraiment?

--Comme j'ai l'honneur de le laisser deviner à monsieur le préfet, dit

maître Pons, narquois.

--On ne s'embête pas en Provence! dit le préfet.

--Quant à Maurin, dit Pons, si on veut le voir, il n'y a qu'un moyen.

On écrit aux maîtres d'école, aux gardes, aux gendarmes et aux maires

de le prévenir s'ils le rencontrent.

--Les gendarmes et les maires... de quelles communes? interrogea le

préfet.

Maître Pons répliqua sans hésiter, tout d'un trait:

--Des communes d'Hyères, de La Londe, de Bormes, de Collobrières,

de Pignans, de Gonfaron, de la Garde-Freinet, des Mayons-du-Luc, de

Cogolin, de la Molle, de Saint-Tropez, de Sainte-Maxime et du Muy. Ce

sont ses villes.

--Comment! ses villes?... Les villes de qui?

--Les villes de Maurin, pardi!

Le préfet se met à rire.

--C'est donc vraiment un roi?

--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur le préfet.

--Et, quels sont ses rapports avec la République française, le

savez-vous, maître Pons? dit le préfet d'un air grave.

--Excellents, monsieur le préfet. Maurin ne chasse jamais sur les

terres de l'État. Jamais garde ni gendarme n'a encore verbalisé contre

lui. Maurin ne chasse pas en temps prohibé... tout au plus la veille

ou l'avant-veille de l'ouverture pour ne pas laisser trop de gibier

dans les endroits faciles, aux gens des villes... Maurin tend quelques

pièges peut-être par-ci par-là, mais les renards, les fouines, les

chats sauvages et même les sangliers sont des animaux nuisibles dont

Maurin est l'ennemi juré.--Maurin aime sa mère et s'occupe beaucoup du

plus jeune de ses fils...

--Et pas des autres, c'est entendu! dit le préfet, riant.

--Un peu moins peut-être, je ne sais pas, c'est son affaire, monsieur

le préfet; mais on peut être sûr qu'il fait ce qu'il doit, selon les

circonstances naturellement... Enfin, Maurin est un brave homme,

monsieur le préfet, tout le pays vous le dira; c'est un révolutionnaire

de gouvernement.

Le préfet se frottait les mains.

--Vous dites?... les noms des villes de Maurin?

Maître Pons dicta. Le préfet écrivit pour faire demander à Maurin

d'organiser une battue à laquelle étaient invités un sénateur, deux

députés, un général, un candidat à la députation et une ou deux belles

dames...

... Et voilà pourquoi le procès-verbal du gendarme Alessandri fut très

mal reçu à Toulon. Le sous-préfet de Toulon partit pour Draguignan afin

d'en conférer avec le préfet... Le préfet se disait que persécuter

Maurin sans de graves motifs, ce serait non seulement être l'ennemi de

son propre plaisir, mais encore s'aliéner l'esprit de toutes les villes

que maître Pons énumérait si couramment comme soumises à l'influence du

Roi des Maures.

--C'est égal,--répétait à maître Pons M. le préfet, chaque fois qu'il

le rencontrait,--ça m'étonne que vous ayez du gibier en Provence!

--Monsieur le préfet,--lui répondit un jour maître Pons, justement

et respectueusement impatienté,--monsieur le préfet, interrogez les

chapeliers du département: aucun n'est bien riche. Réfléchissez donc

que tous feraient fortune chez nous, si l'on n'y chassait qu'à

la casquette, car sur vingt mille habitants on compte douze mille

chasseurs! Eh bien!--les casquettiers se plaignent.

Maurin des Maures · 第 71 / 134 题