Où l'on verra comment M. Désiré Cabissol et M. Désorty, préfet,
continuèrent, _inter pocula_, leur conversation amusante et comment
le premier de ces deux personnages fut conduit à narrer au second
l'histoire du _Marchand de larmes_, sans pour cela oublier l'illustre
Maurin, Roi des Maures.
Le déjeuner du préfet fut excellent et M. Cabissol y fit grand honneur.
Au dessert, les deux interlocuteurs étaient devenus les meilleurs amis
du monde.
Quand les cigares furent allumés:
--Il ne faudrait pas croire, monsieur le préfet, dit Cabissol, que je
sois, comme le pense votre commissaire, un vulgaire amateur policier...
Ce que je vous ai dit moi-même tantôt a pu ne pas suffire à éloigner de
vous une telle idée...
--En effet...
--Eh bien, ce qui m'intéresse par-dessus tout, c'est le pittoresque,
et j'ai plus de plaisir à rencontrer dans mes pérégrinations un
type curieux, une histoire gaie, qu'un drame ou qu'une physionomie
dramatique.
«Aussi je crois bien que ni Paris ni Lyon ne me seraient des théâtres
aussi amusants que nos pays méridionaux.
«Tenez, par exemple, ni à Paris ni à Lyon on n'a la plaisante horreur
de l'eau, la joyeuse peur de la pluie que l'on a ici. Cette peur
est-elle sincère? Oui et non.
«Avant tout, l'homme du Midi aime le _far-niente_. Quand le phylloxera
détruisit ses vignes, le paysan provençal se trouva fort ennuyé, mais
il ne fut vraiment désolé que lorsque, ayant remplacé les vieilles
souches françaises par le cep américain, il fut obligé de le cultiver
avec des soins spéciaux ignorés de lui jusque-là et vraiment trop
compliqués.
«Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à cette époque, la culture de
la vigne sur tout le territoire du Var avait été facile. On laissait
les pampres traîner à terre. Dans les «oullières», très larges entre
les raies de vignes, on semait du blé, après un labour superficiel. La
moisson était maigre dans ces oullières, au pied des vieux oliviers;
n'importe. C'était un heureux temps puisqu'on avait sous les yeux, dans
le même champ, tout ce qu'il faut pour vivre: le pain, et le vin, et
l'huile, produits essentiels, simples, tous nommés dans l'Évangile.
On _acanait_: on battait l'olivier à coups de roseaux, en novembre,
pour en faire tomber le fruit sur les _linçouras_. On moissonnait à la
faucille, en juin. On vendangeait en septembre. Le reste du temps, le
paysan, assis sur sa porte, regardait pousser l'olivier, la vigne et le
blé. Cette contemplation était sa principale besogne; il rêvait, et le
soir il chantait ou contait des gandoises à sa famille. Oui, c'était le
bon temps.
«Le soleil quand même dorait la grappe enfouie sous les pampres.
L'échalas était méprisé: on prétendait que, sur échalas, la vigne
serait détruite par les coups de mistral. Notre bonne vigne antique
avait des allures de lambrusque; l'épi était grêle; l'olive venait
quand il plaisait à Dieu. Cela suffisait à une race de cigales.
«Le plant américain a bien changé les conditions de la vie chez nous!
Le Provençal a consenti à s'appeler _viticulteur_; on a arraché
l'olivier (nos paysans regrettent à cette heure ce massacre absurde);
il a fallu que chaque cep ait son tuteur: et entre les pieds de vigne
trop rapprochés il n'y a plus eu de place pour le blé. Le paysan
aujourd'hui travaille plus qu'autrefois; il a des rêves de bourgeois
parce qu'il a appris à lire; il trouve que la terre ne donne plus
assez; il déserte les champs pour la ville et beaucoup vont follement
souffrir, ouvriers d'un arsenal ou d'une usine, dans des galetas, au
sommet de maisons qui ont huit étages... C'est fâcheux, qu'y faire?
--Mais, dit le préfet, je croyais qu'en votre pays où les étés sont
torrides, la pluie était appelée, comprise, aimée...
--Mon Dieu! dit M. Cabissol, certainement on l'aime parce qu'elle est
favorable aux récoltes; mais on la déteste... parce qu'elle mouille.
«Qu'on puisse labourer quand il bruine, comme le font éternellement les
paysans du Nord, c'est une chose dont nos paysans n'acceptent pas même
l'idée. Dès qu'apparaît, au fond de leur ciel indigo, un pâle nuage,
tout le monde en profite pour quitter le travail. Il est même arrivé,
il y a quelque dix ans, dans la petite ville d'Aiguebelle, une histoire
assez plaisante qui vous montrera mieux que toutes les gloses à quel
point les gens de Provence détestent la pluie, ou, si vous voulez,
pourquoi ils l'aiment, en faisant semblant de la détester. Aiguebelle
est une ville de dix mille âmes, comme vous ne l'ignorez point,
monsieur le préfet, puisqu'elle est votre administrée.
«Il y a cinq ans, un Lyonnais, mon ami Larroi, s'y vint établir. Il
voulut, sur le flanc d'une colline, dans un admirable site, faire
construire une villa. Les travaux commencèrent lentement. La bâtisse
était cependant assez avancée, lorsqu'un jour les sept ou huit maçons
qui la construisaient, juchés sur leurs échafaudages, levèrent tous
ensemble le nez vers le ciel avec inquiétude.
«Que se passait-il? L'un d'eux, un nommé Darboux, galegeaïré fameux
(encore un!) fumait une grosse bouffarde d'où s'échappaient des flots
de fumée.
«Il avait trouvé drôle de s'écrier tout à coup, en montrant du doigt un
véritable nuage sorti de sa pipe:
«--Vé! vé! regardez un peu! Voyez ce nuage! tout à l'heure il pleut!
gare!»
«Ce cri terrifiant produisit l'effet habituel. Bien que le ciel fût
d'une pureté parfaite, tous les maçons, ce jour-là, désertèrent le
chantier. Mais la pluie, qui empêche de travailler, n'empêche pas qu'on
s'amuse, et ils allèrent achever leur journée au jeu de boules.
«--Ah! le mauvais coup! non, non! ah! sans la pierre, ma boule allait
droit!
«--Celle-ci va téter le cochonnet (s'arrêter tout contre le but).
«--Fameux coup, celui-là!
«--Ah çà! vaï! un coup de sant Estròpi! (un coup de saint Maladroit!)»
«Que voulez-vous, conclut Cabissol, ces mœurs-là m'enchantent, moi...
Se mettre en grève pour jouer aux boules! Ah! ce n'est pas un pays de
misère que le nôtre! Vous voyez donc pourquoi et comment on aime ici
la pluie ou, si vous voulez, comment et pourquoi on la déteste.
--Et, dit le préfet, que pensèrent les entrepreneurs de la conduite de
leurs braves maçons?
--L'entrepreneur, étant du pays, trouva la chose naturelle, mais mon
ami Larroi, le Lyonnais, déclara qu'il n'acceptait pas cette façon
de travailler, vu que si cela se renouvelait, sa villa ne serait pas
construite avant dix ans (ce qui prouve que l'exagération n'est pas
dans le caractère des seuls Méridionaux!)--et il exigea assez sottement
que le maître-maçon lui envoyât d'autres ouvriers...
--Qu'arriva-t-il ensuite? dit le préfet souriant.
--Ah! vous voulez toute la suite de l'aventure? Je vous préviens
qu'elle s'est prolongée singulièrement.
--Allez toujours.
--Eh bien, il arriva une grève. Tous les maçons de la région
abandonnèrent leurs travaux, il n'y eut bientôt plus assez de boules à
Aiguebelle ni dans les communes environnantes, tous les grévistes de
nos campagnes étant boulomanes.
--Et quels étaient leurs desiderata?
--Voici. Le chef des grévistes, Darboux, alla trouver le patron:
«--Nous avons commencé la villa du Lyonnais, lui dit-il, c'est nous
qui l'achèverons. Vouastré Lyouné ès un couyoun; ùn home qui coumpren
pas nouastré caratéro. (Votre Lyonnais est un... âne; un homme qui
ne comprend pas notre _caratère_.) Il ne peut pas, à cause d'une
galégeade, ruiner le pays, voyons! Ouvrez-lui la _comprenure_, à cet
«étranger du dehors»!
«Darboux avait raison. Mais mon ami Larroi était un homme têtu; il
ne voulait rien entendre, il ne parlait de rien moins que de quitter
Aiguebelle à tout jamais. J'allai le voir pour tenter d'arranger les
choses. Elles s'étaient singulièrement gâtées.
«Quand j'arrivai, cinq mille Aiguebellois (la moitié de la population
d'Aiguebelle) entouraient la maison de campagne que Larroi avait louée
en attendant que sa villa fût construite.
«Des plaisanteries la foule passa bientôt aux menaces. Tous les joueurs
de boules, c'est-à-dire tous les grévistes, étaient là, leurs boules
ferrées (de vrais boulets) dans les mains. On commençait à les lancer
dans les vitres.
«--Toi qui prétends les comprendre, va leur parler, me dit Larroi.
Explique-leur que je suis libre de quitter le pays et que je le
quitterai: c'est mon dernier mot.»
«Je descendis, je me présentai à la foule menaçante. Malheureusement je
n'étais pas encore très connu à Aiguebelle en ce temps-là.
«--Mes amis, un peu de silence! m'écriai-je en montant sur une chaise
que j'avais apportée. Je viens vous donner des explications après
lesquelles, je l'espère, chacun de vous rentrera chez soi, car voici
que le jour finit et il se fait temps d'aller souper.
«--Quès aqueoù couyoun qué parlo?--c'est-à-dire: quel est cet âne qui
brait?»--cria une voix.
«Et je reçus, en pleine poitrine, le cochonnet, petite boule de buis
dont le choc me fut assez désagréable.
«--A l'eau!» cria-t-on de tous côtés.
«Aiguebelle est situé au bord de l'Argens. Il y avait peu d'eau dans la
rivière en ce mois d'été, mais enfin il y en avait, et je compris que
si on n'avait pas le dessein de me noyer, on serait bien content, tout
au moins, de me voir barboter un peu.
«J'étais fort mal à mon aise. Tout à coup, un homme, sortant de la
foule, vint à moi.
«--Descendez de votre chaise, monsieur Cabissol, me dit-il, je vais
leur parler, moi.»
«J'obéis, subjugué par le ton décidé du personnage.
«Il était curieux, le personnage.
«Jeune, très maigre, et singulièrement vêtu d'une redingote noire trop
longue, gilet et pantalon assortis, il était coiffé du _kalitre_ (haut
de forme) que les gens de la campagne ne mettent ici qu'une fois dans
leur vie, le jour de leur mariage. Ce chapeau portait un crêpe.
«L'homme, étant monté sur ma chaise, cria d'une voix de tonnerre:
«--Citoilliens! je connais le citoillien qui vient de vous parler:
c'est un bon. Je réponds de lui. Retirez-vous, puisqu'on vous dit
que tout est arrangé. M. Larroi vous fait beaucoup d'excuses, vous
reprendrez le travail chez lui, dès demain.»
«--Permettez! criai-je.
«--Laissez-moi faire, dit l'homme, je sais mieux que vous ce qu'il faut
leur dire.»
«Mais les premiers rangs de la foule, ayant vu mon mouvement de
protestation, crièrent à mon défenseur:
«--Qui nous garantit que celui que vous défendez ne nous trompe pas?
«--Moi! dit l'homme en redingote et en kalitre, moi, je vous dis!»
«La foule murmurait, irritée, mais déjà indécise.
«Alors, l'homme noir, dans un mouvement d'éloquence populaire vraiment
magnifique:
«--Et d'ailleurs, citoilliens, quelle heure est-il?
«--Sept heures manque un quart! cria la foule.
«--Eh bien, citoilliens, outre que c'est l'heure d'aller dîner, c'est
l'heure où la nuit commence... La nuit, citoilliens! la nuit n'est pas
le jour. Ce n'est pas dans la nuit comme des malfaiteurs, c'est dans le
jour que vous devez débattre les intérêts de la liberté!... Vous voulez
tous la justice, n'est-ce pas? Eh bien, la justice apparaîtra avec le
soleil. On vous rendra justice demain, au chant du coq, au grand soleil
de la République! Allez vous coucher.»
«Une acclamation formidable salua ce discours;
«--Vive la République!»
«Et la foule se retira, satisfaite, sans aucun désordre.
«Alors, je dis à l'homme noir, jeune et maigre:
«--Qui êtes-vous donc, mon ami, pour avoir, si jeune, une pareille
influence sur tout ce peuple?
«--Moi? me répondit-il avec un calme sourire, moi, monsieur Cabissol?
je ne connais personne ici, et personne ne me connaît... seulement je
sais leur parler, voilà tout.
«--Mais, lui dis-je, vous me connaissez donc?
«--Pardi! je vous ai vu passer quelquefois à la chasse, sur mon petit
bien, près de Draguignan. Quand je suis là que je laboure et que vous
passez, vous me demandez toujours si c'est dur ou mou, si ça se fait
bien... enfin quoi! vous n'êtes pas fier. Alors, comprenez, j'ai trouvé
avec plaisir cette occasion de vous rendre un petit service... Vous ne
savez pas mon nom? On me dit Bédarride.
«--Ah! lui dis-je, stupéfait... merci, je ne vous avais pas reconnu.
«--C'est rapport à mon costume que je n'avais pas mis depuis mon
mariage avec ma pauvre femme qui est morte, pechère! voilà trois
semaines!
«--Mais, insistai-je, pourquoi vous êtes-vous habillé en bourgeois,
vous, un travailleur de la terre, précisément un jour d'émeute
populaire?
«--Eh! dit-il gravement, je me suis fait _bò_ pour un peu venir voir la
Révolution!»
--Voilà, dit le préfet, un discoureur intéressant et adroit. Mais qu'en
pensa votre ami de Lyon?
--Il fut désarmé; et les grévistes, voyant qu'il comprenait leur
caractère, lui bâtirent sa villa joyeusement. Il espère bien mourir
dans ce pays de gaieté.
--Et l'homme au discours, vous ne l'avez pas perdu de vue, je suppose?
--Certes, non!
--Et qu'est-il devenu?
--Ce qu'il est devenu? c'est encore toute une histoire.
--N'hésitez pas à me la conter.
--Il est devenu marchand de larmes.
--Marchand de larmes? vous m'intriguez.
--La mort de sa femme l'avait orienté vers les choses funèbres. Il
s'était efforcé, comme vous l'avez vu, de se distraire en assistant,
vêtu de ses sombres habits de noces, aux émeutes populaires, mais
les émeutes, par bonheur, ne durent pas toujours; les travaux de la
campagne ne l'intéressaient plus parce qu'il avait l'étoffe d'un homme
public, le tempérament d'un tribun, un vrai talent d'orateur. L'école
primaire en avait fait un aspirant bourgeois. Il voyait grand, il
rêvait une vie supérieure à sa fortune. Que faire? Il eut une idée
géniale. Il s'établit marchand de larmes.
--Vous me faites mourir de curiosité.
--J'appris un jour qu'un personnage étrange hantait le cimetière
d'Aiguebelle. On me fit de lui un portrait que je crus reconnaître.
Bien certainement c'était mon homme. Je voulus m'en assurer. La chose
était facile puisque, disait-on, il n'abandonnait le cimetière qu'au
moment de la fermeture des grilles. Il y arrivait le matin et ne le
quittait pas même pour déjeuner. A midi, assis sous un cyprès, au
bord d'une tombe, il croquait un quignon de pain, buvait l'eau ou
le vin d'une bouteille plate qu'il remettait ensuite dans sa poche
soigneusement, et reprenait son poste d'observation dans les bosquets
funèbres.
--Son poste d'observation? interrogea le préfet.
--Voici. Je me rendis un matin au cimetière, pour voir si le marchand
de larmes était bien le dompteur de foules que je connaissais. Il
se trouva que j'arrivai à la grille en même temps qu'un enterrement
de deuxième classe... Je suivis, moi dernier du cortège. A peine
avions-nous dépassé les premiers cyprès de la grande allée, que mon
homme en sortit. Il avait son même costume de bourgeois, son costume
des jours de noce et des jours d'émeute. Le noir en était un peu
jauni. Le chapeau haut de forme, bien brossé, luisait de son mieux
au-dessus d'un crêpe étroit. La chemise était propre; la cravate fripée
légèrement, mais à peu près blanche. L'homme avait des souliers vernis.
«Son regard allait lentement de la tête à la queue du cortège. Il
m'aperçut et vint à moi, d'une démarche compassée, d'une allure triste.
«--Bonjour, monsieur Cabissol, murmura-t-il, d'une voix très basse,
endeuillée.
«--Bonjour, mon ami Bédarride!
«--Qui enterre-t-on?
«--Je ne sais pas... j'arrivais... pour vous voir, pour vous entendre.
«--Ah! fit-il, vous connaissez mon nouvel état?
«--On m'en a parlé.
«--Eh bien, alors, permettez-moi de faire mon _devoir_.»
«Et s'adressant à l'un des bourgeois qui nous précédaient de trois pas:
«--Qui enterre-t-on?
«--Mademoiselle Adélaïde Estocofy.
«--Attendez donc!... fit-il, mais... je la connais!
«--Qui ne connaît pas Adélaïde à Aiguebelle, répliqua l'autre; une des
deux dévotes! Des épicières qui vendaient le meilleur café de la ville!
«--Pardi! répliqua Bédarride, à qui le dites-vous! je le connais, son
café. Pour du bon café, voui, c'était du bon café et qui ne sentait
jamais la marine!»
«Et après un silence:
«--Sa pauvre sœur, reprit-il, doit être bien désolée. Elle est son
aînée, je crois?
«--Oui, Anastasie est l'aînée et elle voit partir sa cadette, pechère!»
«Bédarride quitta les derniers rangs du cortège; il gagna les rangs du
milieu. Je le suivis.
«Il avisa une vieille dame qui s'essuyait les yeux et lui dit:
«--Quel âge pouvait-elle bien avoir, _notre_ pauvre Adélaïde?»
«La femme répondit:
«--Elle n'avait que soixante-cinq ans, pechère!
«--Je ne l'aurais jamais deviné à la voir, pechère! dit Bédarride...
vous l'aimiez beaucoup, madame?... madame?...
«--Madame Labaudufle.
«--Vous l'aimiez beaucoup, dites... madame Labaudufle?
«--Voui! gémit la matrone. Nous nous étions élevées ensemble, rue de
l'Aubergine où elle est morte, dans le magasin qui l'avait vue naître,
puisque sa mère, comme vous savez, était marchande de fruits et tenait
boutique d'épicerie, depuis l'autre siècle, à côté de l'ancien théâtre
des marionnettes où on jouait _la crèche_ pour la Noël.
«--Je l'aimais aussi beaucoup, dit Bédarride... pauvre Adélaïde!»
«On arrivait près de la fosse ouverte qui attendait la dépouille
mortelle d'Adélaïde Estocofy.
«Vivement Bédarride gagna les premiers rangs du cortège. Il reconnut
facilement Anastasie à sa douleur; il s'approcha d'elle.
«On descendait le cercueil dans la fosse.
«Le prêtre bénissait la tombe ouverte et psalmodiait les prières
lamentées.
«Bédarride se pencha vers Anastasie:
«--Pauvre demoiselle! lui dit-il d'une voix mouillée, je prends bien
part à votre chagrin... avec toute la ville d'ailleurs...»
«Anastasie eut un sanglot.
«Bédarride reprit, d'un ton plus bas, confidentiel, mais d'un accent
plus assuré:
«--Est-ce que quelqu'un parlera sur sa tombe?
«--Pechère! sanglota Anastasie; de pauvres gens comme nous, on les
enterre sans discours!... Qui voulez-vous qui parle sur sa tombe?
«--Moi! dit Bédarride avec une sombre énergie; moi si vous le désirez,
ma pauvre demoiselle, car je connaissais ses vertus, à la pauvre morte,
comme je connais les vôtres. Je suis M. Bédarride.»
«Anastasie étouffa un sanglot plus profond que les autres.
«Les prières étaient achevées.
«--Désirez-vous _toujours_ que je parle? interrogea Bédarride.
«--Vous me ferez beaucoup d'honneur, monsieur Bédarride.»
«Il s'avança au bord de la fosse, et tenant son chapeau de la main
gauche, il refoula avec un geste large de sa droite ceux des assistants
qui s'apprêtaient déjà à jeter sur le cercueil les premières poignées
de terre.
«Alors, pâle, maigre, noir, debout sur l'éminence formée par la terre
fraîchement retirée du trou, ému lui-même, il parla ainsi à la foule
émue:
«--Mesdames, messieurs, vous tous, amis connus et inconnus, recevez les
remerciements d'une famille éplorée; d'une sœur écrasée sous la plus
inconsolable de toutes les douleurs--puisque jamais la tombe n'a rendu
sa proie! Du moins, chère demoiselle Anastasie (_Ici M_lle _Anastasie
sanglota éperdument_), du moins vous avez cette consolation enviée par
tous les honnêtes gens, de voir une ville entière se presser autour de
vous, dans un élan de participation à votre douleur, participation qui
n'a d'égale, par sa grandeur, que votre douleur elle-même. Chère et
malheureuse Adélaïde, regarde autour de toi. Tout Aiguebelle a pour
toi les yeux de Mme Labaudufle, qui sont noyés dans les larmes.
«Ah! elle t'a aimée, cette vénérée dame, comme nous t'aimions
tous! Tout Aiguebelle rend hommage sur cette tombe à l'élévation
de sentiments et à la probité commerciale de ces deux sœurs dont
le café renommé n'a jamais subi aucune défaillance de réputation,
depuis plus d'un siècle. Car il y a un siècle,--ne l'oubliez pas!--la
mère et les ancêtres des deux célèbres sœurs avaient déjà fondé la
réputation de leur incomparable maison, située à côté même de ces
théâtres,--aujourd'hui disparus, hélas!--où des marionnettes jouaient,
pour l'édification du peuple, le _Saint Mystère de la Crèche_ et
l'histoire de _Geneviève de Brabant_... Voilà, messieurs et dames, des
titres de noblesse qui en valent bien d'autres. Réjouissez-vous donc à
travers vos larmes, tout au fond de vos cœurs, dans l'espérance, que
dis-je? dans la certitude des récompenses éternelles que le ciel doit
à la probité commerciale unie à l'élévation des sentiments qui sont la
gloire de l'humanité!... Adieu, Adélaïde! tu ne pouvais pas partir sans
qu'une parole de justice, de reconnaissance et d'amour fût prononcée
sur ta tombe. Adieu, pieuse Adélaïde, si pieuse que ta boutique est
connue à Aiguebelle sous le nom de la boutique des _Deux Dévotes_,--car
ta chère et malheureuse sœur partage dès ce monde ta pure renommée,
comme elle partagera un jour,--le plus tard possible,--ta gloire
immortelle dans le ciel!»
«Bédarride se tut. Il essuya ses yeux d'où coulaient de vraies larmes.
«Il se pencha vers moi:
«--Vous le croirez ou non, monsieur Cabissol, je ne la connaissais ni
des lèvres ni des dents. Eh bien! il me semble que je l'ai toujours
connue.»
«Anastasie, secouée par les sanglots, tomba à demi pâmée dans les bras
de Mme Labaudufle...
«Alors, doucement, bien doucement, Bédarride lui souffla à l'oreille:
--J'espère que vous êtes contente, ma bonne demoiselle?...»
«Il prit un temps, puis:
«--C'est cinque franques!» ajouta-t-il.
«Machinalement, l'honnête commerçante chercha sa poche, d'une main
tremblante.
«--Non, non, dit Bédarride discret... je passerai chez vous. Pas ici...
Ici, voyez-vous, ça me ferait trop de peine!»
«Et il disparut, après m'avoir serré la main.
--Et vraiment, dit le préfet, il pleurait de vraies larmes pour cinq
francs?
--Vous lui faites injure. Il pleurait comme pleurent les acteurs et
les romanciers sur les situations douloureuses que leur imagination
leur représente vivement. Seulement, il pleurait, lui, aidé par son
imagination, sur des douleurs trop réelles.
--Mais, dit le préfet, voilà qui nous a entraîné fort loin de notre
Maurin.
--En aucune façon, dit Cabissol. Maurin incarne une race, mais il ne
saurait, à lui tout seul, nous en donner tous les traits particuliers.
Isolé, il perdrait, croyez-moi, quelque chose de son caractère. J'avais
besoin de vous montrer l'_ambiance_ autour de lui. Il est un roi. Comme
tel, il a plus de dignité que son peuple; et, même quand il rit, il
garde encore une certaine gravité et toute sa noblesse. Comment, sans
l'amoindrir, séparer le roi de son peuple? Le sérieux de ce peuple et
sa gaieté, ses héros et ses fantoches, ses simplicités et son génie,
voilà ce qu'il faut voir si on veut l'admirer, lui, le roi, comme il le
mérite.
Le préfet s'était levé.
--On m'attend, dit-il, au Conseil général. Venez me voir aussi souvent
qu'il vous plaira, monsieur Cabissol... Vos histoires sont bonnes; vous
êtes ici chez vous.
Et chacun d'eux alla à ses affaires.