«Mon pauvre et bien-aimé frère est mort!.....»
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Ces citations donnent une idée des épreuves subies par l’expédition. Le
dessinateur Carlos von Hoonholtz, frère du vaillant chef brésilien,
venait de succomber à son tour; les uns morts, les autres hors d’état,
tous malades, c’est dans cette situation que s’accomplit le retour, où
l’on dut déployer des efforts inouïs pour s’ouvrir un chemin à travers
les palissades de pilotis dont, comme on vient de le voir, les sauvages
avaient obstrué le cours du fleuve, pour barrer le passage.
Enfin, après environ quatre mois de souffrances indescriptibles, les
survivants arrivaient complètement affaiblis, au fort de Tabatinga,
situé sur la rive gauche du Haut-Amazone, en face de l’embouchure du
Javary.
Il y avait bien peu de marins capables encore de l’effort nécessaire
pour soutenir une rame. Parmi les officiers, aucun ne pouvait se tenir
debout. Le chef péruvien Black et ses trois adjoints étaient revenus
tous, il est vrai, bien que gravement atteints du terrible _beriberi_;
mais de la commission brésilienne, le chef à peine et tout seul, le
baron de Teffé était arrivé vivant, et dans un tel état qu’il fallut le
descendre à terre à force de bras!
De Manaos, capitale de la province de Amazonas, il était parti entouré
de camarades vigoureux, de compagnons enthousiastes; maintenant, il
rentrait dans une bourgade de gens civilisés, seul et presque moribond!
Le chef péruvien don Guilhermo Black put tout au plus rentrer dans sa
patrie pour y mourir du _beriberi_, et le même sort était réservé à
plusieurs de ses compagnons.
Néanmoins, la mission des démarcateurs avait été complètement remplie.
La borne des limites avait été plantée au point terminal même fixé par
le traité, c’est-à-dire à la source principale de ce fleuve mystérieux,
presque enchanté, dont le cours supérieur était jusque-là l’objet des
doutes et des incertitudes des géographes, comme aussi d’interminables
contestations entre les Etats limitrophes. A force de volonté,
l’opposition des hommes et la résistance âpre de la nature avaient été
vaincues; les explorateurs avaient trouvé le point inaccessible, la clef
depuis cent ans recherchée pour fermer la grande question des limites
entre l’Empire et la République du Pérou.
Le succès d’une mission si bien remplie valut au capitaine Hoonholtz,
dès le 11 juin 1873, après la démarcation de la frontière
septentrionale, le titre de baron de Teffé, juste récompense de ses
efforts et éclatante attestation des services qu’il avait rendus. Comme
le fit alors observer le _Nouveau-Monde_, de _New-York_, en rendant
compte de cette exploration, deux exceptions doivent être signalées dans
la vie militaire du baron de Teffé: la décoration d’_officier du
Cruzeiro_ ou de l’_Etoile du Sud_ obtenue par ses exploits de guerre à
l’âge de vingt-huit ans et que jusqu’alors personne n’avait obtenue
aussi jeune; puis ce titre de baron, qui n’avait encore été accordé à
aucun militaire d’un grade aussi modeste et relativement aussi peu âgé.
Parti de Rio de Janeiro pour l’Amazone en octobre 1871, le baron de
Teffé y rentrait seulement en juillet 1874, avec un prestige encore
augmenté par l’excellent accomplissement de sa tâche difficile.
L’accueil qu’il y reçut fut digne de son mérite. Dans la séance de la
Chambre des députés, le 18 août 1874, M. Rodrigo Silva, actuellement
ministre des affaires étrangères, traitant de la frontière
septentrionale de l’Empire, s’exprimait ainsi:
--«Je ne veux pas terminer cette partie de mon discours sans
adresser, au nom de mon pays, un vote de remerciement au
démarcateur brésilien, au distingué baron de Teffé, pour le zèle,
l’activité et le patriotisme avec lesquels il s’est acquitté de sa
difficile mission.»
Ce qui précède suffit pour montrer ce qu’a été cette exploration du
Javary, la première complètement réalisée qu’on connaisse, et qui a
donné d’un seul coup des résultats définitifs. Les démarcateurs n’ont
pas eu seulement le mérite de fournir la solution d’une question de
limites, ils ont ouvert la voie à une exploitation industrielle et
commerciale vainement tentée avant eux. Le Javary est dès aujourd’hui
parcouru, sillonné par les steamers du commerce, venant chercher la
cueillette des produits spontanés de la forêt. L’Indien féroce, que le
baron de Teffé n’a pu nommer, n’a pas davantage trouvé aujourd’hui de
place dans la classification de l’ethnologue, car il a fui devant la
poussée envahissante des _seringueiros_, des _regatoès_ et des coupeurs
de _piassava_, mais sa fuite a rendu la place libre.
Le Javary, dernier affluent de l’Amazone brésilien, fleuve aux eaux
blanches, reçoit quantité d’_igarapés_ affluents dont les eaux sont
noires. Son long cours est sur toute sa longueur, comme celui du Purus,
entièrement libre; nulle part on ne voit les roches l’accidenter, former
des sauts, des chutes ou des rapides; si parfois, comme il arriva
constamment à la commission, l’eau apparaît bouillonnante, c’est que des
troncs d’arbres déracinés par les crues, ou jetés en guise de pont par
les Indiens, obstruent passagèrement son lit. Les tourbillons toutefois
sont fréquents; ils sont dus aux remous produits par les courbes trop
brusques du fleuve, qui est extrêmement sinueux. Près du confluent, le
lit du fleuve est vaseux; plus haut, il présente un fond de sable qui se
continue jusqu’aux sources; ce fond de sable est toutefois, de distance
en distance couvert d’une couche d’argile: une seule fois on a rencontré
le caillou par 6°37′ de lat. et 30°17′ de long. occid. à environ 100
milles au dessous de la borne de démarcation des sources.
Depuis le confluent de l’Amazone, jusqu’à la bouche du rio Paysandu, par
6°35′ de lat. et 30°10′45″ de long. O., le Javary est navigable par des
bateaux à vapeur; la commission l’a parcouru au moment de la pleine
crue, et y a relevé des fonds de 8 à 15 mètres. En amont, la diminution
de profondeur est très considérable; malgré la crue, la sonde ne
trouvait plus successivement que 4, 3, 2 mètres, puis moins de 1 mètre;
çà et là des dépressions accusaient encore 6 et 8 mètres d’eau, mais ce
n’étaient plus que des poches dues à l’action du courant rendu plus
violent par les courbes. M. le baron de Teffé calcule qu’il a rencontré
plus de 1 mètre d’eau pendant 200 milles sur le cours supérieur, mais il
estime qu’à l’époque des eaux basses le lit n’a guère, au-dessus du
Paysandu, que 30 à 40 centimètres d’eau.
Les rives sont alternativement de sable ou d’argile; le premier
cependant est de beaucoup moins fréquent et se présente en plages
allongées dans la partie convexe des courbes; tout à fait en amont, il y
a des endroits où les rives sont bordées de grands roseaux dont les
Indiens se servent pour faire leurs flèches. Ils utilisent à cet effet
la longue extrémité de la plante, qui est très affilée et légère. La
présence de ces roseaux dans un cours d’eau indique toujours la
proximité des sources; aussi leur apparition fut-elle saluée par les
cris de joie des rameurs indigènes de l’expédition.
En général la rive est basse, mais à tout instant elle se relève en
_barreiras_, ou berges, dont quelques-unes sont assez élevées; tout près
du 7ᵉ degré, on en a rencontré une haute de 17 mètres; c’était la plus
considérable de tout le cours du fleuve. Ces berges sont argileuses,
composées le plus souvent d’ocre rouge, _taua_, dont se servent les
sauvages pour se peindre le corps. Par places, cette argile est jaune.
Partout dominant ces berges et le lit du fleuve, parfois en couvrant le
cours comme d’une voûte épaisse, s’étend la forêt vierge. C’est à peine
si trois ou quatre fois sur toute la longueur du fleuve une éclaircie
permet au regard d’entrevoir à quelque distance, soit un sentier indien,
soit un semblant de clairière ou de _campo_. L’horizon n’a que quelques
mètres; cependant il est aisé de reconnaître que le terrain est
mouvementé par une série de faibles ondulations à hauteurs presque
constamment décroissantes. Il n’y a nulle part de montagnes, sauf vers
l’ouest, à quelques lieues de la rive gauche, où le _Cerro de
Conchaguayo_ profile ses petites croupes, séparant les bassins du Javary
et du Ucayali, en territoire péruvien.
La forêt a partout le caractère et l’aspect du grand bois; dans le haut
du fleuve, elle se compose d’arbres très élevés, au tronc lisse comme
celui des platanes, mais d’une rigidité remarquable, balançant leur
sommet touffu au-dessus d’un sol entièrement constitué par un humus
noirâtre, mais absolument propre, comme s’il eût été nettoyé au balai.
L’_igapo_ ou _gapo_, la forêt marécageuse des sources, n’est qu’une
haute futaie se dressant dans un terrain tourbeux.
Les essences les plus abondantes dans ces forêts sont le _manaca_, sorte
d’azalée géante, qui présente, comme la nôtre, des fleurs rouges,
blanches ou lilas; la vanille à longues gousses et l’odorant _cumaru_.
Comme de magnifiques spécimens de la flore équatoriale; on voit les
palmiers de toute espèce, et particulièrement le _paxiuba_, ou _palmeira
barriguda_, dont l’énorme tronc se renfle à mi-hauteur en forme de
poire. Cette singularité lui a valu la préférence des Indiens
_catuquinas_, qui en emploient l’épaisse écorce, assez facile à
détacher, pour former leurs canots; il suffit en effet d’en boucher les
deux extrémités avec l’argile _taua_, mélangée à une sorte de résine
noire, pour avoir une embarcation toute faite et à peu de frais.
Dans le bas Javary, on trouve en très grand nombre la _siphonia
elastica_, qui produit le caoutchouc; le _castanheiro_, _Bertholetia
excelsa_, ou châtaignier, qui donne la noix du Brésil ou de Para; la
_Sumaumeira, chorisia ventricosa eriodendron sumauma_, colossal par la
hauteur et par la grosseur, le baobab amazonien, dont le tronc est
soutenu à la base par des contreforts, partant de l’arbre à 10 et 12
pieds du sol et s’écartant en arc-boutants; les compartiments ainsi
ouverts sont si larges que plusieurs personnes y trouvent aisément
place; le _sapopemba_ peut être appelé son frère; presque aussi gros et
grand, lui aussi a des contreforts s’écartant de la racine-mère
verticale, et qui vont s’enfoncer en terre à une distance de plusieurs
mètres. Les Indiens lui ont trouvé un emploi curieux et fréquent. Ayant
remarqué que la racine-mère est creuse, ils en utilisent sa sonorité, en
frappant avec violence les racines divergentes sur leur face latérale,
au moyen d’une grande palette terminée par une grosse balle du même
bois, et obtiennent ainsi une résonnance énorme, dont les vibrations
s’étendent fort loin comme des coups de canon. C’est, comme on l’a vu
plus haut, un de leurs appels de guerre.
L’arbre à lait, _Lecheguayo_, connu surtout des Indiens Péruviens, et
qui fournit une sève rafraîchissante, employée par les Indigènes comme
boisson. C’est sans doute le _Galactodendron utile_ dont Humboldt vante
la sève lactée; puis l’_Embauba_ ou _Umbauba_, l’arbre du paresseux, car
il est le refuge favori de l’_aï_, entièrement creux et tout rempli de
cire, lorsqu’il est vieux, tant les abeilles y ont élu domicile; les
fourmis lui font une guerre acharnée pour s’emparer du miel qu’il peut
contenir, et les Indiens, qui connaissent cette particularité, l’ouvrent
en deux et trouvent au centre un immense fuseau de cire, comme un
gigantesque cierge d’église.
Bien d’autres essences complètent la population forestière: le _pao
d’arco_, l’ébène vert (_tecoma leucoxylon_), d’environ 30 mètres de
hauteur; le _pao mulato_; le _comaru_ (_vervonva comara_) au bois
blanc-perle à veines jaunâtres et aux pores linéaires d’une finesse
extrême; le _massar anduba_ (mimusops elata), d’une hauteur de 25
mètres, d’un diamètre d’environ 3 mètres, au bois rouge foncé, d’un
grain très serré et employé comme pilotis des ponts par sa longue durée
en contact avec l’eau; dans les clairières, les endroits découverts,
abondent le _smilox_, la salsepareille, que maintenant exploitent de
rudes aventuriers Cearenses; la vanille, ici géante, dont les gousses
sont plus longues que dans toutes les autres variétés connues.
Depuis l’embouchure du Javary, en remontant jusqu’au sixième degré
parallèle Sud, la région paraît occupée par les Indiens Catuquinas; en
amont s’étend une zone assez large, 30 à 40 milles en latitude environ,
qu’on peut appeler neutre, car elle est déserte, ou du moins paraît
comme respectée de concert par les indigènes du cours moyen, les féroces
Mangeronas et les tribus belliqueuses qui dominent ces sources, afin de
ne pas se trouver en contact. C’est sans doute pour ce motif que cette
zone est peuplée, avec une abondance extraordinaire, de bêtes de chasse;
les cerfs y pullulent (_veados_) et avec eux les pécaris ou porcs
_caitetus_, comme les appellent les Indiens, et de toutes les variétés,
y compris les _queixadas brancas_ (à mâchoire blanche), au poil d’un
gris pâle, qui ont dans le dos une poche ou trou d’où s’exhale une odeur
infecte, et qui d’ailleurs sont assez féroces pour attaquer l’homme
alors que tous leurs congénères ont pour premier instinct de le
fuir.--Les oiseaux sont extrêmement nombreux et leurs espèces des plus
variées, surtout les _mutuns_, noirs et gris à tête rouge, sorte de
faisan de plus grande taille que le nôtre, ainsi qu’une grande variété
de canards sauvages.
Dans le haut du Javary, on ne voyait plus d’oiseaux, ou du moins il
n’était plus possible de les approcher. Pareille observation avait été
faite dans le bas en traversant la région occupée par les Catuquinas,
preuve nouvelle que la zône dont il vient d’être parlé était réellement
neutre entre les diverses tribus. On sait déjà qu’il a été impossible de
donner aucun nom à celles de ces dernières qui avoisinent les sources du
Javary; il est donc oiseux d’essayer à cet égard une supposition
quelconque.
Il convient toutefois de terminer ces notes rapides par une constatation
significative: nulle part chez les Indiens que l’expédition a
rencontrés, elle n’a trouvé d’instrument en fer ou en pierre; tous ceux
dont ils font usage sont en bois et en os.
Cette circonstance est l’indice le plus caractéristique peut-être de
toute absence de contact antérieur entre ces Indiens et la civilisation
blanche.