17 mars.

«Il s’est passé ce matin un fait qui aurait pu avoir pour nous de

funestes conséquences. Nous naviguions en ligne au milieu du fleuve,

afin d’utiliser toute la vitesse du courant, lorsqu’au moment de doubler

une pointe couverte de cannes sauvages, la chalana _Jaquirana_, celle de

mon frère, qui descendait en tête de la colonne, heurta de la proue à un

terrible obstacle.

«Une palissade de pieux verticaux fermait complètement le fleuve d’une

rive à l’autre; l’eau refoulée par ce barrage formait une véritable

cataracte, écumant rageusement, et se précipitant par dessus la forêt

des pieux reliés entre eux par des perches amarrées avec des lianes.

L’équipage de la chalana n’a pu éviter qu’elle ne fût lancée contre le

barrage, où elle s’est crevée, et bien vite remplie au point d’être

presque submergée.

«Pendant ce temps, la chalana _Oscar_, où je navigue, est arrivée à son

tour; voyant le péril qui menace mon frère et nous tous également, je

fais prendre les sabres et les haches pour ouvrir le passage, en

coupant les perches et les lianes qui reliaient entre elles les grosses

pièces de la palissade. Les autres chalanas auxquelles la courbe du

fleuve dérobait la vue de ce qui se passait, sont venues fatalement se

jeter sur l’estacade et sur nos deux embarcations déjà en situation si

critique.

«Nous avons réellement passé un terrible quart d’heure, jusqu’à ce qu’à

force de coups désespérés les lianes aient été rompues et que plusieurs

pieux du milieu se fussent désagrégés; nous avons alors réussi à

échapper au danger, et nous nous sommes trouvés précipités de l’autre

côté du barrage par la violence du courant.

«Un des ponts qu’à la montée nous avions coupé par le milieu et dont les

extrémités gisaient au fond du fleuve, avait servi aux Indiens pour y

appuyer la partie supérieure du barrage si solidement construit.

«Ce qui nous a échappé dans l’extrémité où nous nous voyons, c’est

l’imprudence avec laquelle nous nous sommes exposés aux flèches

mortelles en travaillant à découvert sur les _toldas_, sans nous abriter

avec nos filets protecteurs. Toutefois aucun sauvage ne nous a attaqués

dans cette occasion où ils pouvaient parfaitement nous tuer tous... Quel

était donc le but de ce barrage?... De nous empêcher de descendre?...

Mais c’eût été à leur propre détriment, car ils avaient à craindre une

seconde leçon aussi sévère que celle du 5. Nous cribler de flèches de

l’intérieur de la forêt pendant que nous serions occupés à détruire

l’obstacle? Nous avons été, en effet, arrêtés par cette occupation, et

pas une seule flèche ne nous a été envoyée... Quoi qu’il en soit, le

péril est passé, et sauf notre inquiétude, nos chalanas emplies d’eau,

nos _toldas_ déchirées, nous n’avons pas éprouvé d’autres dommages.

«Le pire, c’est que, pour tuer la faim, nous n’avons que la répugnante

alimentation de haricots cuits sans sel, mélangés avec de la farine de

manioc qui exhale une insupportable odeur de moisi.»

Un explorateur brésilien Deux mille kilomètres de navigation en canot dans un fleuve inexploré et complètement dominé par des sauvages féroces et indomptables (extrait du Journal du capitaine de frégate baron de Teffé) · 第 11 / 14 题