I
Dans la termitière, plus insoluble encore parce que l’organisation y est
plus complexe, nous retrouvons le grand problème de la ruche. Qui est-ce
qui règne ici? Qui est-ce qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace
des plans, équilibre, administre, condamne à mort? Ce ne sont pas les
souverains, misérables esclaves de leurs fonctions, dépendant pour leur
nourriture du bon vouloir des ouvriers, prisonniers dans leur cage, les
seuls de la cité qui n’aient pas le droit de franchir son enceinte. Le
roi n’est qu’un pauvre diable, craintif, effarouché, écrasé sous le
ventre conjugal. Quant à la reine, c’est peut-être la plus pitoyable
victime d’une organisation où il n’y a que des victimes sacrifiées à
l’on ne sait quel dieu. Aprement contrôlée, quand ils jugent que sa
ponte n’est plus satisfaisante, ses sujets lui coupent les vivres; elle
meurt de faim, ils dévorent ses restes, car il ne faut rien perdre, et
la remplacent. A cet effet, nous l’avons vu, ils ont toujours en réserve
un certain nombre d’adultes qui ne sont pas encore différenciés et,
grâce au prodigieux polymorphisme de la race, en font rapidement une
reproductrice.
Ce ne sont pas non plus les guerriers, malheureux phénomènes accablés
sous leurs armes, encombrés de tenailles, privés de sexe, privés
d’ailes, absolument aveugles et incapables de manger. Ce ne sont pas
davantage les adultes ailés, qui ne font qu’une apparition éclatante,
tragique et éphémère, princes et princesses infortunés sur qui pèsent la
raison d’État et la cruauté collective. Restent les ouvriers, estomacs
et ventres de la communauté, qui semblent en même temps les esclaves et
les maîtres de tous. Est-ce cette foule qui forme le Soviet de la cité?
En tout cas, ceux qui y voient, ceux qui ont des yeux, le roi, la reine,
les adultes ailés, sont manifestement exclus du directoire.
L’extraordinaire, c’est qu’ainsi dirigée, la termitière puisse subsister
durant des siècles. Nous n’avons pas d’exemple, en nos annales, qu’une
république réellement démocratique ait duré plus de quelques années sans
se décomposer et disparaître dans la défaite ou la tyrannie, car nos
foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises
odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est
presque infaillible.
Mais les aveugles de la termitière se concertent-ils? Tout n’est pas
silencieux dans leur république; comme dans la fourmilière, nous
ignorons comment ils communiquent entre eux; mais ce n’est pas une
raison pour qu’ils ne communiquent pas. A la moindre attaque, l’alerte
se propage comme une flamme; la défense s’organise, les réparations
urgentes s’effectuent avec ordre et méthode. D’autre part, il est
certain que ces aveugles règlent à leur gré la fécondité de la reine, la
ralentissant ou l’activant, selon qu’ils la gavent ou la privent de
leurs sécrétions salivaires. De même, quand ils estiment qu’il y a trop
de soldats, ils en restreignent le nombre en laissant mourir de faim,
pour s’en nourrir ensuite, ceux qu’ils jugent inutiles. Dès l’œuf, ils
déterminent le sort de l’être qui en sortira et en font à leur bon
plaisir, d’après l’alimentation qu’ils lui donnent, un travailleur comme
eux, une reine, un roi, un adulte ailé ou un guerrier. Mais eux, à qui,
à quoi obéissent-ils? Le sexe, les ailes et les yeux immolés au bien
commun, surchargés de besognes diverses et innombrables, moissonneurs,
terrassiers, maçons, architectes, menuisiers, jardiniers, chimistes,
nourrices, croque-morts, travaillant, mangeant, digérant pour tout le
monde, tâtonnant dans leurs invincibles ténèbres, cheminant dans leurs
caves, éternels captifs de leur hypogée, ils semblent moins que nul
autre aptes à se rendre compte, à savoir, à prévoir, à démêler ce qu’il
convient de faire.
S’agit-il d’une série plus ou moins coordonnée d’actes purement
instinctifs? Poussés par l’idée innée, font-ils d’abord sortir
machinalement, de la majorité des œufs, des ouvriers comme eux? Ensuite,
obéissant à une autre impulsion, également innée, tirent-ils d’autres
œufs, semblables aux premiers, une légion d’individus des deux sexes qui
auront des ailes, ne naîtront pas aveugles et châtrés et fourniront un
roi et une reine pour périr en masse, peu après? Enfin, une troisième
impulsion les oblige-t-elle à former un certain nombre de soldats,
tandis qu’une quatrième les incite à réduire l’effectif de la garnison,
quand celle-ci exige trop de vivres et devient onéreuse? Tout cela
n’est-il que jeux du chaos? C’est possible, bien qu’on puisse douter que
la prospérité extraordinaire, la stabilité, l’harmonieuse entente, la
durée presque illimitée de ces énormes colonies ne reposent que sur une
suite ininterrompue de hasards heureux. Convenons que s’il fait tout
cela, le hasard est bien près de devenir le plus grand, le plus sage de
nos dieux; et ce n’est plus, au fond, qu’une question de mots sur quoi
il est plus facile de s’entendre. En tout cas, l’hypothèse de l’instinct
n’est pas plus satisfaisante que celle de l’intelligence. Peut-être
l’est-elle un peu moins, car nous ne savons pas du tout ce que c’est que
l’instinct, au lieu que nous croyons, à tort ou à raison, ne pas
entièrement ignorer ce que c’est que l’intelligence.