Voilà leurs méfaits domestiques et habituels; mais parfois ils
travaillent en grand et étendent leurs ravages à une ville, à une
contrée entière. En 1840, un négrier capturé et démâté introduit à
Jamestown, capitale de l’île de Sainte-Hélène, l’_Eutermes Tenuis_,
petit termite du Brésil, à soldat nasicorne ou à seringue, qui détruit
une partie de la ville qu’on est obligé de rebâtir. Elle ressemblait,
dit son historiographe attitré, J. C. Mellis, à une cité ravagée par un
tremblement de terre.
En 1879, un navire de guerre espagnol est anéanti par le _Termes Dives_
dans le port du Ferrol. Les _Annales de la Société entomologique
française_ (Sér. 2, 1851, t. IX) citent une notice du général Leclerc où
il est dit qu’en 1809 les Antilles françaises ne purent se défendre
contre les Anglais parce que les termites avaient dévasté les magasins
et rendu inutilisables les batteries et les munitions. On pourrait
indéfiniment allonger la liste de leurs crimes. J’ai déjà dit qu’ils
rendaient incultivables certaines parties de l’Australie et de l’île de
Ceylan, où l’on a renoncé à la lutte. En l’île de Formose, le
_Coptotermes Formosus Shikari_ ronge jusqu’au mortier et fait crouler
les murs qui ne sont pas cimentés.
Il semble pourtant, à première vue, que, vulnérables et fragiles comme
ils sont et ne pouvant vivre que dans l’ombre de leur termitière, il
suffirait de détruire leurs coupoles pour s’en débarrasser. Mais on
dirait qu’ils sont déjà prêts à parer l’attaque inattendue, car on
constate que dans les pays où l’on fait sauter à la poudre leurs
superstructions, qui, ensuite, sont constamment nivelées par la charrue,
ils n’édifient plus de monticules, se résignent, comme les fourmis, à
une vie tout à fait souterraine et deviennent insaisissables.
La barrière du froid a jusqu’ici protégé l’Europe, mais il n’est pas
certain qu’un animal aussi plastique, aussi prodigieusement
transformable, ne réussisse pas à s’acclimater chez nous. Nous avons
déjà vu par l’exemple des termites landais qu’ils y sont plus ou moins
parvenus, au prix, il est vrai, d’une pitoyable dégénérescence qui les
rend plus inoffensifs que la plus inoffensive des fourmis. C’est
peut-être une première étape. En tout cas, les _Annales entomologiques_
du siècle dernier relatent longuement l’invasion de quelques villes de
la Charente-Inférieure, notamment Saintes, Saint-Jean-d’Angely,
Tonnay-Charente, l’île d’Aix et surtout La Rochelle, par de véritables
termites tropicaux importés de Saint-Domingue, à fond de cale, parmi des
détritus végétaux. Des rues entières furent attaquées et sournoisement
minées par l’insecte pullulant et toujours invisible; tout La Rochelle
fut menacé d’envahissement et le fléau ne fut arrêté que par le canal de
la Verrière qui met en communication le port et les fossés. Des maisons
s’effondrèrent, il fallut étançonner l’Arsenal et la Préfecture; et l’on
eut un jour la surprise de découvrir que les archives et toute la
paperasserie administrative étaient réduites en débris spongieux. Des
faits analogues se produisirent à Rochefort.
L’auteur de ces dévastations était un des plus petits termites que l’on
connaisse: le _Termes Lucifugus_, long de 3 ou 4 millimètres.