--Va voir ta mère, dit le prince de P... au petit Frédérik qu'il
rencontra au bas de l'escalier, au moment où il venait de laisser
Ellénore tout à sa rêverie, va, ta présence et tes caresses feront plus
que toute mon éloquence.
Et l'enfant, croyant que sa mère avait quelque chose à lui donner,
s'empressa d'aller vers elle.
--Il le faut, pensa Ellénore en le voyant entrer. Que sont mes
scrupules, mes voeux pour le repos et l'indépendance, en comparaison
du bonheur de cet enfant! Que de justes reproches il serait en droit de
m'adresser un jour en le privant d'un guide, d'un appui, s'il se voyait
l'objet des dédains, des plaisanteries offensantes de ses camarades de
collége, et plus tard, rejeté d'un monde où le malheur de sa naissance
est puni comme un crime. Le prince a raison, il ne m'est pas permis
d'hésiter à sortir mon fils d'une position honteuse et périlleuse pour
conserver une liberté inutile. Qu'importe le plus ou moins d'ennuis
attachés à mon existence! n'a-t-elle pas été pour jamais flétrie le jour
où la calomnie, la trahison m'ont livrée aux injustes mépris des gens du
monde? Puisqu'il n'est plus de bonheur pour moi, que j'assure au moins
le tien, ajouta-t-elle en serrant Frédérik contre son coeur.
Cette résolution si louable, Ellénore s'étonna d'éprouver tant de peine
à l'accomplir; mais la femme qui a le plus à se plaindre de l'amour ne
renonce pas sans regret à la chance d'en souffrir encore. La passion
est la vie de certaines âmes: on dirait que Dieu ne les jette sur cette
terre de douleurs que pour aimer et pleurer.
Les attentions du prince de Galles pour Ellénore, le soin qu'il prenait
de lui envoyer chaque jour les plus belles fleurs des serres royales,
les fruits les plus rares, et tout cela sans qu'elle pût les refuser,
car le colonel de Saint-Léger les offrait toujours en son nom, toutes
ces preuves d'une coquetterie qui prenait les apparences d'un sentiment
discret, inspiraient une sorte de crainte à Ellénore, qui ajoutait une
raison de plus à toutes celles qu'elle avait déjà de se mettre sous la
protection d'un mari.
Cependant Ellénore délibéra encore quelques jours avant de répondre
irrévocablement à la proposition de M. Ham... C'était, disait-elle, pour
lui laisser à lui-même tout le temps d'y réfléchir, et de la rétracter
si les inconvénients attachés à cet excès de dévouement se révélaient
à lui en dépit de son amour. Mais en croyant céder à un sentiment
généreux, elle obéissait simplement à cette répulsion invincible
qu'éprouve toute femme à se donner par raison.
--J'exige de vous une réponse par écrit, avait dit le prince de P... à
Ellénore, autrement l'ami Ham... croirait que je prends sur moi de vous
engager près de lui plus que vous ne voulez l'être; il est essentiel
qu'il sache par vous-même les motifs qui vous déterminent à accepter
sa main, et la sorte d'affection que vous lui apporterez en retour d'un
attachement sans borne. Il n'a pas l'ambition d'être adoré, je le
sais, mais l'homme le plus modeste s'attend souvent à plus qu'on ne
lui accorde, et il ne faut pas le laisser dans des illusions que la vie
conjugale saurait bientôt détruire. Je vois de grands élémens de bonheur
dans cette union, justement parce qu'il n'y a d'amour que d'un côté, et
que la sagesse sera de l'autre.
--J'écrirai ma réponse demain matin, dit Ellénore avec résignation; vous
aurez ma lettre avant l'heure où vous devez aller dîner chez M. Ham...
En ce moment arrivèrent le petit nombre de personnes qui se réunissaient
pour prendre le thé chaque soir chez madame Mansley; il fallut soutenir
une conversation moitié sérieuse, moitié frivole, et entièrement
étrangère aux idées qui occupaient son esprit.
La présence de M. Ham..., et l'anxiété peinte dans ses yeux, dans son
agitation muette, rappelaient seules à Ellénore l'importance de sa
situation. Un simple mot d'elle pouvait changer l'inquiétude douloureuse
en joie délirante. Mais ce mot, elle ne pouvait obtenir de sa bouche de
l'articuler. Un regard presque tendre aurait produit le même effet, mais
elle ne pouvait se résoudre à lever les yeux sur celui à qui elle allait
consacrer le reste de sa vie. Son coeur loyal se refusait à ces ruses
innocentes qui consistent à donner plus d'espérances qu'on n'en peut
réaliser.
La contrainte qu'éprouvaient Ellénore et M. Ham... aurait jeté beaucoup
de froid sur la conversation, si le prince de P... ne l'avait soutenue
par un enjouement qui ne lui était pas ordinaire depuis que les
événements l'avaient forcé à s'expatrier. Impatienté de voir Ellénore
prendre si peu de pitié du malaise de M. Ham..., de paraître se plaire
à prolonger une pénible incertitude, le prince disait en riant une foule
de choses aventurées, dans l'idée que cette gaieté sans sujet apparent
prouverait à M. Ham... qu'il n'avait pas à redouter une réponse
contraire à ses voeux, car la politesse seule aurait suffi pour empêcher
le prince de se montrer si joyeux de lui apporter une mauvaise nouvelle.
--Pour être de si bonne humeur, cher prince, dit M. Lally de Tollendal,
il faut que vous ayez appris la délivrance de quelques-uns de nos
pauvres amis, ne nous en gardez pas le secret, je vous en conjure.
--Hélas! depuis la nouvelle de la sortie de Paris de la maréchale
d'Aubeterre et de l'évasion miraculeuse de M. d'Herville, je n'en ai
reçu que de fort inquiétantes, répondit le prince. Vous savez qu'après
s'être sauvé de la prison de l'Abbaye, déguisé en mendiant, il a passé
plusieurs nuits à Paris, caché dans des chantiers, frémissant à chaque
voie de bois qu'on y venait chercher et qu'enfin, à la faveur d'un
certificat de plusieurs années de services comme postillon chez un
Anglais, il est parvenu à passer la frontière. Quand madame de Baleroy,
sa belle-mère, l'a vu arriver, elle a pensé mourir de joie. J'apprends
aussi que le vicomte de Ch... quitte les belles forêts de l'Amérique
pour venir partager nos malheurs; cela est digne de son noble caractère.
Dès qu'il sera ici je vous le ferai connaître, et vous m'en remercierez,
car c'est un jeune homme un peu rêveur, mais d'un esprit à la fois
profond et brillant. Si jamais il lui prend fantaisie d'écrire, je crois
qu'il obtiendra de grand succès. Sans compter qu'avec tout cela il a les
plus beaux yeux du monde.
»Quant aux lettres de nos malheureux officiers, ajouta le prince de
P..., elles ne sont pas consolantes. Le chevalier de Beausire nous écrit
«qu'en partant d'En..., avec le duc de Bourbon, il avait 12 livres
pour tout argent, qu'il était resté deux mois avec la même chemise, se
mettant au lit pour la faire laver quand elle était trop sale. Il ajoute
que la misère est au comble dans notre armée, les malades n'y ont pas
de quoi se faire soigner, et la mauvaise nourriture donne la dyssenterie
aux officiers comme aux soldats.»
»Certes, ce ne sont pas de semblables nouvelles qui me mettent en bonne
humeur, continua le prince, mais plus on souffre du malheur de ses amis,
plus on se réjouit de la félicité de celui que le ciel favorise, et
j'ai dans ce moment l'espoir de voir un homme auquel je porte un grand
intérêt, atteindre au sort le plus heureux.
Ces derniers mots furent accompagnés d'un air si fin, que tout le monde
les comprit. Les regards se portèrent sur M. Ham..., dont l'amour était
peu dissimulé, aussi chacun en observait-il les progrès. L'embarras
qu'il éprouva de l'indiscrétion bienveillante du prince changea aussitôt
les soupçons en certitude.
--Quoi! vraiment? dit le chevalier de Pa... en fixant ses yeux malins
sur Ellénore. Eh bien, j'en serais charmé.
Mais elle, sans lui répondre, sonna pour faire servir le thé; c'était
une manière de prouver que ce sujet d'entretien l'importunait; il n'en
fut plus question.
Cependant, chacun garda l'idée que la confidence du prince avait dû
faire naître. Le chevalier de Pa... en causait tout bas avec M. de Lally
dans un coin du salon pendant qu'Ellénore prenait le thé avec les autres
personnes qui se trouvaient là, lorsqu'on annonça lord Bor... et le
colonel Saint-Léger.
Ces derniers arrivés, après avoir satisfait aux politesses dues à la
maîtresse de la maison, voulurent savoir ce qui animait si vivement la
conversation du chevalier et de son ami; comme ils n'en faisaient pas
mystère, le colonel s'écria:
--Un mariage!... En êtes-vous bien sûrs?
--Autant qu'on peut l'être de ce qu'on voit, dit le chevalier; à en
croire le prince P..., les parties intéressées sont d'accord, il n'y a
plus que la bénédiction à recevoir.
--La mienne leur manquera toujours, reprit le colonel; condamner une si
jolie personne à la chaîne conjugale, à la tyrannie jalouse d'un mari;
avec tant d'esprit, d'élévation dans le caractère, la réduire à l'état
de bonne femme de ménage, ah! cela crie vengeance, et il se trouvera, je
l'espère, quelque bon génie qui l'arrachera à cette horrible destinée.
En parlant ainsi, le colonel se rapprocha de madame Mansley, espérant
deviner à quelques mots d'elle ce qu'il devait penser du mariage que
le chevalier disait si prochain; mais l'attitude sévère que conservait
Ellénore avec M. de Saint-Léger ne l'encourageait pas à lui parler
d'événements aussi intimes; et d'ailleurs, le désir d'éviter toute
allusion, toute plaisanterie sur un acte dont l'importance la
terrifiait, lui avait fait placer la conversation sur un autre sujet.
Cependant le colonel ne veut pas rester dans l'incertitude sur un fait
qui ne le surprendrait pas seul. Il s'approche du prince de P..., et se
décide à le questionner franchement à propos du futur mariage de madame
Mansley.
--Qui vous a donné cette nouvelle? demanda la prince.
--C'est le chevalier de Pa..., il m'a dit la tenir de vous.
--C'est une plaisanterie de sa part, reprend le prince, qui croit plus
sage de ne point faire connaître ce mariage au prince de Galles avant
qu'il ne soit accompli. Le chevalier aura interprété tout de travers
un mot que j'ai dit au hasard, ajoute-t-il; et voilà comme on fait des
histoires à plaisir!
--Entre nous, j'avais peine à croire à tant d'aveuglement des deux
parts, reprit le colonel en souriant. Elle est trop belle, et lui trop
raisonnable pour faire chacun une si grande folie.
Le prince laissa le colonel dans cette assurance, et se retira de bonne
heure en disant à voix basse à Ellénore:
--N'oubliez pas la lettre que j'attends demain.