Un Anglais riche pense rarement à s'enrichir encore par la dot de sa
femme. Et pour peu qu'il soit courageux, on le voit tout sacrifier sans
regrets au bonheur de posséder celle qu'il aime. Cependant M. Ham...
ne se dissimulait point les propos médisants, les reproches de famille
qu'il aurait à braver en épousant la mère de Frédérik; mais peu lui
importait qu'elle fût méconnue, calomniée par le monde, c'était une
raison de plus pour lui de se faire son vengeur. M. Ham... doué d'assez
d'avantages pour mériter l'attachement d'une personne distinguée, ne se
faisait pas d'illusion sur l'espèce de reconnaissance qu'il inspirait
à Ellénore; c'était une amitié sans alliage, très-différente de ces
amitiés coquettes dont les manières franches, et même un peu brusques,
ne sont qu'un prétexte à des familiarités intimes. Aussi M. Ham..., en
homme d'esprit judicieux, ne se flattait-il point d'entraîner madame
Mansley dans la moindre démarche dont il pût se faire un droit à sa
préférence. Il la connaissait déjà assez pour savoir qu'elle ne pouvait
être la proie ni du caprice, ni de l'occasion, ni même de toutes les
séductions de l'amour-propre. L'attrait d'une existence honnête
et honorée devait seule captiver cette âme si fière, et si souvent
humiliée. Reprendre dans la société la place qu'on lui contestait,
soustraire son fils aux embarras d'une situation difficile, à la défense
continuelle d'une réputation calomniée, lui assurer un protecteur, un
guide dans ce monde où la première inconséquence décide quelquefois du
malheur de toute la vie, étaient les seuls motifs qui pussent déterminer
Ellénore à accepter l'offre honorable que M. Ham... se flattait de lui
faire agréer.
Tout à l'espérance de voir bientôt réaliser son rêve de bonheur, tout
à la joie pure de méditer une bonne action dont la félicité de sa vie
entière doit être la récompense, M. Ham... attend avec impatience que
les premiers jours du deuil de la mort de Louis XVI soient passés pour
demander un moment d'entretien au prince de P...: car, parler d'un
intérêt personnel à travers cette tragédie nationale, n'eût pas
été convenable. On devine le sujet de cet entretien, et avec quel
empressement le prince de P... se chargea de parler le premier à
Ellénore d'une proposition qu'il regardait comme le prix dû à ses nobles
sentiments et à sa conduite courageuse.
Lorsque le prince, avec le visage rayonnant et la démarche aisée d'un
ambassadeur porteur de bonnes paroles, arrive chez Ellénore, il la
trouve avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était le colonel
Saint-Léger.
Il venait de se faire présenter par le comte de Lally Tollendal, en
qualité d'envoyé du prince de Galles; Son Altesse priait madame Mansley
de vouloir bien lui donner les noms et l'adresse des familles françaises
qu'elle savait être nouvellement réfugiées à Londres ou aux environs,
afin qu'elle pût s'unir à elle pour les secourir dans leur infortune.
Cette prière, venant d'une Altesse Royale, avait toute l'autorité d'un
ordre; et d'ailleurs, le motif en était si louable, qu'on ne pouvait se
refuser d'y obéir.
Ellénore répondit avec grâce, mais d'un air assez froid, qu'elle se
conformerait aux volontés généreuses du prince de Galles; elle pensait
qu'en n'ajoutant rien à ce peu de mots, la conversation tomberait,
et que le colonel abrégerait sa visite; mais il paraissait décidé
à profiter le plus longtemps possible du droit que lui donnait sa
présentation, de ne partir qu'avec celui qui l'avait amené.
Personne ne s'abusa sur le vrai motif de cette ambassade; c'était un
prétexte choisi par le prince pour établir un rapport indirect entre
Ellénore et lui, et il espérait bien que, cette occasion une fois
trouvée, de lui écrire ou de la voir, amènerait tout naturellement
le succès que d'ordinaire les plus jolies femmes ne lui faisaient pas
attendre.
Le colonel Saint-Léger avait la réputation d'un homme fort aimable,
dont l'unique défaut était d'aimer le prince de Galles avec trop
d'aveuglement, et de ne pas assez le contrarier dans ses caprices; mais
il n'entrait aucun vil calcul dans cette faiblesse; sa grande habitude
de vivre à la cour lui avait souvent prouvé la vérité de cette maxime
française: «Donner des conseils, c'est prendre de la peine pour
déplaire.» Et dans la certitude de n'être point écouté, il s'évitait des
représentations inutiles. D'ailleurs, la bienfaisance du prince envers
les réfugiés français était une réalité encore plus qu'un prétexte, et
l'on s'empressait de lui offrir des occasions de la mettre à l'épreuve.
La fierté des émigrés ne rendait pas cette tâche facile. Il fut convenu
entre le colonel et madame Mansley qu'ils se réuniraient pour faire
la liste des personnes qui méritaient le plus la protection du prince
royal; et lorsqu'il fallut inscrire les premiers noms...
--Vraiment je ne serais pas embarrassé de vous en dicter, dit M. de
Lally à Ellénore, qui tenait la plume; mais la plupart de ceux que je
sais être dans la plus profonde misère sont capables de me démentir. Il
n'y a pas de métier auquel ils ne se résignent plutôt que d'accepter des
secours. Heureux encore lorsqu'ils choisissent un état inoffensif,
car, lorsqu'ils se font arracheurs de dents, comme M. de Basmarais,
ou pâtissiers comme M. de F..., ils risquent de devenir bourreaux ou
empoisonneurs le plus innocemment du monde.
--Quoi! s'écria-t-on, M. de Basmarais s'est fait dentiste? En êtes-vous
bien sûr?
--Vraiment, il n'aurait tenu qu'à moi de mettre son talent à l'épreuve,
reprit M. de Lally, je souffrais l'autre jour comme un martyr, le
maître de la maison où je loge m'engage à aller consulter une espèce de
charlatan français qui fait des cures étonnantes, à l'aide d'un élixir
miraculeux, et enlève les dents avec une adresse extrême. Je me rends
aussitôt chez cet homme incomparable, et fort heureusement, avant de lui
livrer ma tête, je regarde la sienne; malgré l'étonnante perruque blonde
qui cache ses cheveux noirs, malgré les lunettes qui dissimulent son
regard, je reconnais l'honnête gentilhomme, le châtelain dont la terre
était voisine des nôtres, et la peur de tomber dans ses mains ignorantes
paralyse aussitôt ma douleur. Il s'obstine à vouloir m'opérer, se
flattant de n'être pas reconnu. Je le menace de le saigner de force, car
j'ai autant de droits à faire de la chirurgie, que lui à massacrer la
mâchoire des malheureux qui viennent le consulter.
»Frappé de la justesse de cette réflexion, il part d'un éclat de rire;
j'en fais autant. Mais bientôt, revenant au sérieux de la situation,
il me supplie de ne pas nuire à sa renommée en parlant du peu d'études
qu'il a faites pour arriver à ce prodigieux talent.
»--Quoi! vraiment, lui dis-je, vous arrachez vous-même les dents à ces
pauvres gens?
»--Pourquoi pas? me répondit-il; on se fait un monstre de ces sortes
d'opérations, mais rien n'est si simple, c'est l'affaire d'une petite
tenaille; et si vous voulez, je vais vous le prouver.
»--Grand merci! lui ai-je répondu; j'aime mieux avoir recours à votre
eau miraculeuse, je la crois beaucoup plus innocente que votre petite
tenaille.
»Et je me suis emparé de plusieurs bouteilles de cet élixir, dont j'ai
eu beaucoup de peine à lui faire accepter le prix marqué dessus, tant
il avait la confiance de sa juste valeur. Allez donc proposer à cet
homme-là de vivre des bienfaits d'un prince!
Ellénore aurait pu joindre à cet exemple celui de madame Desprez et de
beaucoup d'autres; mais, sans dénoncer les pauvres fiers qui désiraient
rester inconnus, elle proposa plusieurs moyens de les secourir à leur
insu, en gagnant leurs fournisseurs ou les domestiques dévoués qui
s'obstinaient à les servir sans gages, et quelquefois sans dîner. On
applaudit à toutes les ruses ingénieuses que son coeur lui fournit, pour
améliorer le sort de tant de nobles familles, et le colonel Saint-Léger
promit de seconder de tout son zèle les intrigues charitables imaginées
par la bonté de madame Mansley pour satisfaire la générosité du prince.
M. de Ham..., en voyant s'établir entre le colonel, le prince royal
et Ellénore cette complicité de bonnes actions, éprouva un sentiment
pénible, et il insista de nouveau auprès du prince de P... pour qu'il
fît à Ellénore la proposition que les visites de la veille l'avaient
contraint de remettre à un autre moment.
--Soyez tranquille, dit le prince, il n'y a pas de temps de perdu!
--Mais si le prince royal se met en tête de lui plaire?
--Oh! je la connais, et je ne pense pas qu'il y parvienne facilement.
--Ce sont justement les obstacles qu'il y trouvera qui me font frémir.
Il est déjà bien assez séduisant par sa personne et par sa position; et
pour peu que la contrariété le porte à aimer, à se dévouer comme moi, je
suis perdu.
--En tout cas, dit le prince en souriant, il vaudrait mieux que ce fût
maintenant que plus tard; mais je ne crois pas que vous ayez rien à
craindre de ce côté, ajouta le prince en pensant à son jeune ami, M.
de Savernon, dont l'amour lui paraissait beaucoup plus dangereux pour
Ellénore que celui du prince de Galles.
Cette pensée lui fit hâter son entretien avec madame Mansley. Il choisit
le moment de la matinée où elle ne recevait personne, pour se faire
annoncer. Présumant bien qu'il avait à lui parler de choses importantes,
elle n'hésita pas à le recevoir.
A la suite d'un court préambule, le prince arrive au sujet qui l'amenait
près d'elle, et se félicite à la vue de l'impression agréable qui se
peint sur les traits d'Ellénore, en écoutant l'offre honorable que le
prince lui faisait au nom de M. Ham....
--Quoi! s'écria-t-elle, je ne suis donc pas un objet de mépris?... on
peut donc deviner à travers les malheurs, les humiliations qui m'ont
accablée, que je ne les ai pas mérités; que nulle action honteuse ne m'a
placée au rang des femmes que la société repousse. Ah! bénie soit l'âme
honnête qui a su lire dans la mienne! Je jure de lui conserver toute
ma vie la même reconnaissance qu'on a pour Dieu! car lui aussi me rend
l'existence, et la seule qu'on chérisse, celle de l'âme. L'idée de son
dévouement me consolera de toutes les injustices que le sort me réserve
encore. Il me rehausse à mes propres yeux, car le plus cruel des effets
de la calomnie, des dédains prolongés, est de vous faire douter de ce
que vous valez. J'ai pu être la femme d'un honnête homme, justement
honoré de tous ceux qui le connaissent, me dirai-je; et ce souvenir
apaisera le sentiment amer qui se révolte souvent en moi contre les
coups d'une méchanceté aveugle.
--Cette méchanceté s'adoucira bientôt, dit le prince; la femme du
banquier Ham... fera vite oublier la dupe du marquis de Rosmond.
L'essentiel est d'être bien placée dans le monde pour y attendre le jour
où il doit vous rendre justice.
--Ce jour viendra trop tard pour moi, je le pressens, aussi ne
laisserai-je jamais personne s'associer à mon triste sort.
--Quoi! vous refuseriez l'offre de Ham...? vous refuseriez de faire
taire les bruits injurieux dont votre position est le prétexte? Ce
serait un acte de démence.
--Dont je serai seule victime, reprit Ellénore, et je préfère rester
malheureuse, à payer mon bonheur aux dépens de celui d'un mari qui ne
m'inspirerait que de la reconnaissance.
--Qu'importe! l'amour viendrait ensuite, et lors même qu'il ne viendrait
pas, cela ne serait pas un grand mal. Rien n'est si inutile en ménage.
--Non, j'estime trop M. Ham..., je suis trop touchée de son offre
généreuse pour n'y pas répondre avec toute la loyauté de mon caractère;
je ne saurais l'aimer, comme il a le désir, le droit d'être aimé, et il
mérite une femme moins calomniée, plus tendre et plus dévouée que moi.
--Beau sentiment qui n'a pas le sens commun, s'écria le prince vivement;
d'ailleurs il ne s'agit pas de vos inclinations romanesques, ni de votre
intérêt personnel. C'est celui de votre fils qu'il faut considérer, et
quand vous aurez réfléchi sur les avantages qu'il doit retirer de ce
mariage, je suis certain que toutes les belles raisons que vous cherchez
pour motiver votre refus s'évanouiront comme un songe.
Alors le prince entra dans les détails de tout ce qui résulterait
d'heureux pour Frédérik dans cette union qui replaçait Ellénore au rang
dont elle était digne, et insista particulièrement sur l'obligation où
son fils ne serait plus d'avoir toujours l'épée à la main pour faire
taire les médisants acharnés à la réputation de sa mère.
Le prince parla longtemps sur ce sujet sans qu'Ellénore pensât à
l'interrompre. Accablée sous le poids de raisonnements aussi puissants,
elle sentait qu'y résister c'était se rendre coupable envers cet enfant
dont le bonheur était son unique joie, son premier devoir. A mesure que
le prince rendait cette vérité plus évidente à l'esprit d'Ellénore,
il la voyait pâlir; de grosses larmes s'échappaient de ses yeux sans
qu'elle les sentit couler. Elle semblait abîmée dans le recueillement
qui précède un grand sacrifice.
--Je conçois, ajouta le prince, qu'on ait besoin de réfléchir avant
de prendre une aussi importante décision, et je ne crains pas de vous
laisser tout le temps nécessaire pour la méditer, bien certain que
plus vous y penserez, et plus vous trouverez d'excellentes raisons pour
assurer à vous et à votre enfant une existence douce et honorable.
En finissant ces mots, le prince de P... serra affectueusement la main
d'Ellénore, et sortit.