XLII

Un Anglais riche pense rarement à s'enrichir encore par la dot de sa

femme. Et pour peu qu'il soit courageux, on le voit tout sacrifier sans

regrets au bonheur de posséder celle qu'il aime. Cependant M. Ham...

ne se dissimulait point les propos médisants, les reproches de famille

qu'il aurait à braver en épousant la mère de Frédérik; mais peu lui

importait qu'elle fût méconnue, calomniée par le monde, c'était une

raison de plus pour lui de se faire son vengeur. M. Ham... doué d'assez

d'avantages pour mériter l'attachement d'une personne distinguée, ne se

faisait pas d'illusion sur l'espèce de reconnaissance qu'il inspirait

à Ellénore; c'était une amitié sans alliage, très-différente de ces

amitiés coquettes dont les manières franches, et même un peu brusques,

ne sont qu'un prétexte à des familiarités intimes. Aussi M. Ham..., en

homme d'esprit judicieux, ne se flattait-il point d'entraîner madame

Mansley dans la moindre démarche dont il pût se faire un droit à sa

préférence. Il la connaissait déjà assez pour savoir qu'elle ne pouvait

être la proie ni du caprice, ni de l'occasion, ni même de toutes les

séductions de l'amour-propre. L'attrait d'une existence honnête

et honorée devait seule captiver cette âme si fière, et si souvent

humiliée. Reprendre dans la société la place qu'on lui contestait,

soustraire son fils aux embarras d'une situation difficile, à la défense

continuelle d'une réputation calomniée, lui assurer un protecteur, un

guide dans ce monde où la première inconséquence décide quelquefois du

malheur de toute la vie, étaient les seuls motifs qui pussent déterminer

Ellénore à accepter l'offre honorable que M. Ham... se flattait de lui

faire agréer.

Tout à l'espérance de voir bientôt réaliser son rêve de bonheur, tout

à la joie pure de méditer une bonne action dont la félicité de sa vie

entière doit être la récompense, M. Ham... attend avec impatience que

les premiers jours du deuil de la mort de Louis XVI soient passés pour

demander un moment d'entretien au prince de P...: car, parler d'un

intérêt personnel à travers cette tragédie nationale, n'eût pas

été convenable. On devine le sujet de cet entretien, et avec quel

empressement le prince de P... se chargea de parler le premier à

Ellénore d'une proposition qu'il regardait comme le prix dû à ses nobles

sentiments et à sa conduite courageuse.

Lorsque le prince, avec le visage rayonnant et la démarche aisée d'un

ambassadeur porteur de bonnes paroles, arrive chez Ellénore, il la

trouve avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était le colonel

Saint-Léger.

Il venait de se faire présenter par le comte de Lally Tollendal, en

qualité d'envoyé du prince de Galles; Son Altesse priait madame Mansley

de vouloir bien lui donner les noms et l'adresse des familles françaises

qu'elle savait être nouvellement réfugiées à Londres ou aux environs,

afin qu'elle pût s'unir à elle pour les secourir dans leur infortune.

Cette prière, venant d'une Altesse Royale, avait toute l'autorité d'un

ordre; et d'ailleurs, le motif en était si louable, qu'on ne pouvait se

refuser d'y obéir.

Ellénore répondit avec grâce, mais d'un air assez froid, qu'elle se

conformerait aux volontés généreuses du prince de Galles; elle pensait

qu'en n'ajoutant rien à ce peu de mots, la conversation tomberait,

et que le colonel abrégerait sa visite; mais il paraissait décidé

à profiter le plus longtemps possible du droit que lui donnait sa

présentation, de ne partir qu'avec celui qui l'avait amené.

Personne ne s'abusa sur le vrai motif de cette ambassade; c'était un

prétexte choisi par le prince pour établir un rapport indirect entre

Ellénore et lui, et il espérait bien que, cette occasion une fois

trouvée, de lui écrire ou de la voir, amènerait tout naturellement

le succès que d'ordinaire les plus jolies femmes ne lui faisaient pas

attendre.

Le colonel Saint-Léger avait la réputation d'un homme fort aimable,

dont l'unique défaut était d'aimer le prince de Galles avec trop

d'aveuglement, et de ne pas assez le contrarier dans ses caprices; mais

il n'entrait aucun vil calcul dans cette faiblesse; sa grande habitude

de vivre à la cour lui avait souvent prouvé la vérité de cette maxime

française: «Donner des conseils, c'est prendre de la peine pour

déplaire.» Et dans la certitude de n'être point écouté, il s'évitait des

représentations inutiles. D'ailleurs, la bienfaisance du prince envers

les réfugiés français était une réalité encore plus qu'un prétexte, et

l'on s'empressait de lui offrir des occasions de la mettre à l'épreuve.

La fierté des émigrés ne rendait pas cette tâche facile. Il fut convenu

entre le colonel et madame Mansley qu'ils se réuniraient pour faire

la liste des personnes qui méritaient le plus la protection du prince

royal; et lorsqu'il fallut inscrire les premiers noms...

--Vraiment je ne serais pas embarrassé de vous en dicter, dit M. de

Lally à Ellénore, qui tenait la plume; mais la plupart de ceux que je

sais être dans la plus profonde misère sont capables de me démentir. Il

n'y a pas de métier auquel ils ne se résignent plutôt que d'accepter des

secours. Heureux encore lorsqu'ils choisissent un état inoffensif,

car, lorsqu'ils se font arracheurs de dents, comme M. de Basmarais,

ou pâtissiers comme M. de F..., ils risquent de devenir bourreaux ou

empoisonneurs le plus innocemment du monde.

--Quoi! s'écria-t-on, M. de Basmarais s'est fait dentiste? En êtes-vous

bien sûr?

--Vraiment, il n'aurait tenu qu'à moi de mettre son talent à l'épreuve,

reprit M. de Lally, je souffrais l'autre jour comme un martyr, le

maître de la maison où je loge m'engage à aller consulter une espèce de

charlatan français qui fait des cures étonnantes, à l'aide d'un élixir

miraculeux, et enlève les dents avec une adresse extrême. Je me rends

aussitôt chez cet homme incomparable, et fort heureusement, avant de lui

livrer ma tête, je regarde la sienne; malgré l'étonnante perruque blonde

qui cache ses cheveux noirs, malgré les lunettes qui dissimulent son

regard, je reconnais l'honnête gentilhomme, le châtelain dont la terre

était voisine des nôtres, et la peur de tomber dans ses mains ignorantes

paralyse aussitôt ma douleur. Il s'obstine à vouloir m'opérer, se

flattant de n'être pas reconnu. Je le menace de le saigner de force, car

j'ai autant de droits à faire de la chirurgie, que lui à massacrer la

mâchoire des malheureux qui viennent le consulter.

»Frappé de la justesse de cette réflexion, il part d'un éclat de rire;

j'en fais autant. Mais bientôt, revenant au sérieux de la situation,

il me supplie de ne pas nuire à sa renommée en parlant du peu d'études

qu'il a faites pour arriver à ce prodigieux talent.

»--Quoi! vraiment, lui dis-je, vous arrachez vous-même les dents à ces

pauvres gens?

»--Pourquoi pas? me répondit-il; on se fait un monstre de ces sortes

d'opérations, mais rien n'est si simple, c'est l'affaire d'une petite

tenaille; et si vous voulez, je vais vous le prouver.

»--Grand merci! lui ai-je répondu; j'aime mieux avoir recours à votre

eau miraculeuse, je la crois beaucoup plus innocente que votre petite

tenaille.

»Et je me suis emparé de plusieurs bouteilles de cet élixir, dont j'ai

eu beaucoup de peine à lui faire accepter le prix marqué dessus, tant

il avait la confiance de sa juste valeur. Allez donc proposer à cet

homme-là de vivre des bienfaits d'un prince!

Ellénore aurait pu joindre à cet exemple celui de madame Desprez et de

beaucoup d'autres; mais, sans dénoncer les pauvres fiers qui désiraient

rester inconnus, elle proposa plusieurs moyens de les secourir à leur

insu, en gagnant leurs fournisseurs ou les domestiques dévoués qui

s'obstinaient à les servir sans gages, et quelquefois sans dîner. On

applaudit à toutes les ruses ingénieuses que son coeur lui fournit, pour

améliorer le sort de tant de nobles familles, et le colonel Saint-Léger

promit de seconder de tout son zèle les intrigues charitables imaginées

par la bonté de madame Mansley pour satisfaire la générosité du prince.

M. de Ham..., en voyant s'établir entre le colonel, le prince royal

et Ellénore cette complicité de bonnes actions, éprouva un sentiment

pénible, et il insista de nouveau auprès du prince de P... pour qu'il

fît à Ellénore la proposition que les visites de la veille l'avaient

contraint de remettre à un autre moment.

--Soyez tranquille, dit le prince, il n'y a pas de temps de perdu!

--Mais si le prince royal se met en tête de lui plaire?

--Oh! je la connais, et je ne pense pas qu'il y parvienne facilement.

--Ce sont justement les obstacles qu'il y trouvera qui me font frémir.

Il est déjà bien assez séduisant par sa personne et par sa position; et

pour peu que la contrariété le porte à aimer, à se dévouer comme moi, je

suis perdu.

--En tout cas, dit le prince en souriant, il vaudrait mieux que ce fût

maintenant que plus tard; mais je ne crois pas que vous ayez rien à

craindre de ce côté, ajouta le prince en pensant à son jeune ami, M.

de Savernon, dont l'amour lui paraissait beaucoup plus dangereux pour

Ellénore que celui du prince de Galles.

Cette pensée lui fit hâter son entretien avec madame Mansley. Il choisit

le moment de la matinée où elle ne recevait personne, pour se faire

annoncer. Présumant bien qu'il avait à lui parler de choses importantes,

elle n'hésita pas à le recevoir.

A la suite d'un court préambule, le prince arrive au sujet qui l'amenait

près d'elle, et se félicite à la vue de l'impression agréable qui se

peint sur les traits d'Ellénore, en écoutant l'offre honorable que le

prince lui faisait au nom de M. Ham....

--Quoi! s'écria-t-elle, je ne suis donc pas un objet de mépris?... on

peut donc deviner à travers les malheurs, les humiliations qui m'ont

accablée, que je ne les ai pas mérités; que nulle action honteuse ne m'a

placée au rang des femmes que la société repousse. Ah! bénie soit l'âme

honnête qui a su lire dans la mienne! Je jure de lui conserver toute

ma vie la même reconnaissance qu'on a pour Dieu! car lui aussi me rend

l'existence, et la seule qu'on chérisse, celle de l'âme. L'idée de son

dévouement me consolera de toutes les injustices que le sort me réserve

encore. Il me rehausse à mes propres yeux, car le plus cruel des effets

de la calomnie, des dédains prolongés, est de vous faire douter de ce

que vous valez. J'ai pu être la femme d'un honnête homme, justement

honoré de tous ceux qui le connaissent, me dirai-je; et ce souvenir

apaisera le sentiment amer qui se révolte souvent en moi contre les

coups d'une méchanceté aveugle.

--Cette méchanceté s'adoucira bientôt, dit le prince; la femme du

banquier Ham... fera vite oublier la dupe du marquis de Rosmond.

L'essentiel est d'être bien placée dans le monde pour y attendre le jour

où il doit vous rendre justice.

--Ce jour viendra trop tard pour moi, je le pressens, aussi ne

laisserai-je jamais personne s'associer à mon triste sort.

--Quoi! vous refuseriez l'offre de Ham...? vous refuseriez de faire

taire les bruits injurieux dont votre position est le prétexte? Ce

serait un acte de démence.

--Dont je serai seule victime, reprit Ellénore, et je préfère rester

malheureuse, à payer mon bonheur aux dépens de celui d'un mari qui ne

m'inspirerait que de la reconnaissance.

--Qu'importe! l'amour viendrait ensuite, et lors même qu'il ne viendrait

pas, cela ne serait pas un grand mal. Rien n'est si inutile en ménage.

--Non, j'estime trop M. Ham..., je suis trop touchée de son offre

généreuse pour n'y pas répondre avec toute la loyauté de mon caractère;

je ne saurais l'aimer, comme il a le désir, le droit d'être aimé, et il

mérite une femme moins calomniée, plus tendre et plus dévouée que moi.

--Beau sentiment qui n'a pas le sens commun, s'écria le prince vivement;

d'ailleurs il ne s'agit pas de vos inclinations romanesques, ni de votre

intérêt personnel. C'est celui de votre fils qu'il faut considérer, et

quand vous aurez réfléchi sur les avantages qu'il doit retirer de ce

mariage, je suis certain que toutes les belles raisons que vous cherchez

pour motiver votre refus s'évanouiront comme un songe.

Alors le prince entra dans les détails de tout ce qui résulterait

d'heureux pour Frédérik dans cette union qui replaçait Ellénore au rang

dont elle était digne, et insista particulièrement sur l'obligation où

son fils ne serait plus d'avoir toujours l'épée à la main pour faire

taire les médisants acharnés à la réputation de sa mère.

Le prince parla longtemps sur ce sujet sans qu'Ellénore pensât à

l'interrompre. Accablée sous le poids de raisonnements aussi puissants,

elle sentait qu'y résister c'était se rendre coupable envers cet enfant

dont le bonheur était son unique joie, son premier devoir. A mesure que

le prince rendait cette vérité plus évidente à l'esprit d'Ellénore,

il la voyait pâlir; de grosses larmes s'échappaient de ses yeux sans

qu'elle les sentit couler. Elle semblait abîmée dans le recueillement

qui précède un grand sacrifice.

--Je conçois, ajouta le prince, qu'on ait besoin de réfléchir avant

de prendre une aussi importante décision, et je ne crains pas de vous

laisser tout le temps nécessaire pour la méditer, bien certain que

plus vous y penserez, et plus vous trouverez d'excellentes raisons pour

assurer à vous et à votre enfant une existence douce et honorable.

En finissant ces mots, le prince de P... serra affectueusement la main

d'Ellénore, et sortit.

Ellénore, Volume I · 第 45 / 49 题