Tout se réunissait pour affermir Ellénore dans la résolution qu'elle
avait prise, et qui lui semblait irrévocable; pourtant elle passa la
nuit entière à chercher comment elle pourrait refuser la main de M.
Ham..., sans mériter d'être blâmée par ses amis, et plus tard par son
fils.
Ce ne fut qu'après une longue hésitation qu'elle se mit à écrire cette
réponse si désirée, qui allait la lier éternellement à un _ami_, et la
fixer en Angleterre. Bien que la France fût désertée alors par tous ceux
qui pouvaient la fuir, l'idée de ne plus y revenir était insupportable à
Ellénore; elle prévoyait la chute prochaine de l'atroce gouvernement qui
terrifiait alors ce beau pays, et l'espoir de finir ses jours dans la
retraite, quoique au milieu de Paris, était une douce pensée qu'elle
n'abandonnait pas sans de vifs regrets.
--Mais à quoi bon ajouter à ses peines, se dit-elle, en relatant ainsi
l'un après l'autre les sacrifices que le devoir m'impose! l'intérêt de
mon fils commande, obéissons.
Alors elle commença sa lettre à M. Ham...; elle avait déjà écrit tout
ce que sa franchise et sa reconnaissance lui dictaient; elle cherchait
encore les mots les plus propres à adoucir l'aveu qu'elle se croyait
obligée de lui faire, lorsqu'elle entendit un grand bruit dans son
antichambre.
--On ne peut entrer, criait Germain, madame a défendu sa porte.
Et d'autres voix se mêlant aux cris de Germain, on ne distinguait plus
aucun mot; enfin la porte s'ébranle, le domestique fait de vains efforts
pour empêcher qu'on ne l'ouvre, il est repoussé par une main vigoureuse
jusqu'à l'autre bout de l'antichambre, et madame Mansley voit entrer le
comte de Savernon.
La pâleur est sur son front, le délire dans ses yeux; tremblant à la
fois de crainte et de colère, il paraît dans tout le désordre d'un homme
au désespoir.
A son aspect Ellénore reste interdite, elle n'a pas même la force
de s'indigner contre l'audacieux qui viole ainsi son asile, tant
l'apparition d'Albert dans ce moment décisif lui semble un obstacle
envoyé par Dieu même, pour rompre le lien qu'elle va former.
M. de Savernon, en la voyant ainsi muette d'étonnement et respirant à
peine, sent tout à coup s'apaiser la fureur qui l'avait porté à cet acte
de violence, il tombe aux genoux d'Ellénore, et la regardant à travers
ses larmes:
--Ah! dites que ce n'est pas vrai, s'écria-t-il; dites que jamais un
autre... et la douleur l'empêchant de continuer, il cache sa tête entre
ses mains, comme honteux de ne pouvoir surmonter son émotion.
--Il le faut... répond Ellénore, d'une voix à peine articulée, et sans
faire parade d'un ressentiment qu'elle n'éprouvait pas. Car en pénétrant
chez elle contre sa volonté, elle savait qu'Albert obéissait à un
sentiment vrai, passionné; et que le traiter avec dédain ou avec
courroux, c'était risquer de le porter au délire.
--Non, rien ne peut vous y contraindre... dit-il avec véhémence, à moins
que l'amour ne vous...
--L'amour? interrompit Ellénore; je ne peux plus en avoir pour personne.
--S'il est vrai, pourquoi vous marier? pourquoi sacrifier votre liberté?
pourquoi me mettre au désespoir?... Savez-vous jusqu'où la crainte de
vous voir à un autre peut porter ma rage, le sais-je moi-même!... Depuis
que le prince m'a parlé de ce mariage, je n'ai plus ma tête; je sens que
je mourrai avant qu'il ne s'accomplisse: oui... je ne reculerai devant
aucun tort, aucun malheur, aucun crime pour l'empêcher...
--Est-il possible! s'écria Ellénore, rendue au courage par la menace;
vous que je croyais noble, généreux, sensible; vous que j'aurais imploré
dans mes peines, comme un appui, un ami consolateur; vous ne pensez qu'à
mettre le comble à tous les maux qui m'accablent. Ma position dans le
monde m'expose à d'injustes mépris, vous ne voulez pas que j'en sorte:
l'amour le plus pur m'a perdue aux yeux du public, vous voulez qu'un
amour coupable justifie les humiliations dont on m'abreuve, vous voulez
m'enlever ma propre estime... Ah! vous êtes le plus cruel de tous mes
ennemis...
--Je ne veux rien que votre pitié, Ellénore! Ah! ne me refusez pas!
Songez que dans l'état où me plonge l'idée de ce mariage, vous seule
pouvez diriger mes actions; que l'accent de votre voix est le seul qui
parvienne à mon coeur; que vous êtes ma folie, ma raison, et que vous
seule porterez le remords de ce que je puis tenter dans l'excès de ma
douleur.
--Oh! mon Dieu! que faire? disait Ellénore vivement émue; quels conseils
dois-je écouter?...
--Ceux de votre coeur. Il est impossible qu'il ne soit pas touché de
mon supplice, qu'il ne soit pas effrayé de ma démence. Ah! par grâce,
épargnez-nous à tous trois des malheurs irréparables.
--Mais par quels moyens? J'ai donné ma parole au prince, j'ai juré
sur la tête de mon fils de me sacrifier à son bonheur... Je me suis
enchaînée... je ne saurais...
--Ah! dites un mot, hésitez seulement; et cent obstacles vont naître
contre ce fatal projet; des événements imprévus vont vous relever de vos
serments, il n'est rien que je ne puisse tenter pour vous affranchir.
--Gardez-vous-en bien, interrompit Ellénore indignée; si l'on peut
soupçonner que vous êtes la cause de cette rupture, si vous osez
provoquer M. Ham... je ne vous revois de ma vie.
--Ah! vous l'aimez! s'écrie Albert anéanti. Je n'ai plus d'espoir...
--Cette lettre vous apprendra si je cédais à d'autre sentiment qu'à
l'amour maternel. En l'écrivant j'étais loin de vous attendre; lisez,
ajouta Ellénore en présentant à M. de Savernon la lettre commencée où
elle exprimait à M. Ham... le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir
répondre à son amour que par l'amitié.
A peine Albert a-t-il jeté les yeux sur ce papier que, rendu à la vie
par l'espérance, il jure de se soumettre à tout ce qu'exigera Ellénore,
pourvu qu'elle ne le condamne pas à la voir au pouvoir d'un autre. Il
lui peint avec une éloquence si persuasive le désir féroce qui s'empare
de lui à cette seule idée, son impuissance à combattre les affreux
projets que lui dictent le désespoir, la vengeance, qu'effrayée des
malheurs qui doivent en résulter, Ellénore promet d'ajourner sa réponse
à M. Ham...
Pour prix de cette concession, elle exige que M. de Savernon ne reste
pas à Londres; sinon, elle s'en éloignera elle-même, et Albert aura de
plus à se reprocher de l'avoir privée de la présence et des consolations
de ses amis.
--Qu'exigez-vous, grand Dieu! s'écria-t-il, vous ignorez donc ce que le
besoin de vous voir peut me faire faire? J'ai été ingrat, impitoyable
pour celle dont l'amour sans bornes aurait dû m'enchaîner. Je me suis
fait un droit de l'abandonner en lui avouant sans pitié l'amour qui me
dévore, cet amour si différent de la pâle reconnaissance qui m'attachait
à elle. Enfin le besoin de vous revoir m'a rendu méchant, barbare; j'ai
tout bravé pour n'être qu'à vous, pour vivre de l'air que vous respirez
et vous m'ordonnez de partir!
--Elle a bien raison! dit le prince en entrant; j'avais prévu que la
folie d'Albert l'amènerait ici, et j'arrive pour vous soutenir dans
la résolution que vous avez prise et qu'il veut vous faire abandonner,
ajouta le prince en s'adressant à Ellénore. J'ai beaucoup d'amitié pour
lui, je le crois très-sincère dans son sentiment pour vous; mais il
n'est pas libre...
--Les lois nouvelles vont rompre tous mes liens, interrompit Albert.
--Votre fils a besoin d'un protecteur, madame.
--Je jure de lui servir de père jusqu'au moment où il me sera permis de
l'adopter...
--Ce moment n'arrivera pas, reprit le prince d'un ton impérieux, car
vous savez, Albert, que le caractère et les principes de madame de
Savernon ne lui permettront jamais de consentir à un divorce, et je
vous connais trop pour vous croire capable de calomnier sa réputation de
sainte, en l'accusant devant un tribunal. D'ailleurs exilés, chacun
de votre côté, ayant tous vos biens sous le séquestre, vous ne pouvez
réclamer aucune autorité française sans vous exposer à porter tous deux
votre tête sur l'échafaud. Soumettez-vous donc, comme nous tous, à votre
cruel sort; et n'entraînez pas dans votre malheur cette chère Ellénore à
qui le ciel doit tant de réparations. N'empêchez pas l'honnête homme qui
a su découvrir ce qu'elle mérite à travers les infâmes calomnies dont on
l'accable, de la rendre à la société, aux douceurs de la famille, à
la considération qui lui est due. Songez que l'honneur vous défend de
l'arracher à une existence que vous ne pouvez lui donner, et que
c'est vous mettre au niveau de celui qui l'a indignement trompée pour
satisfaire sa passion que de la contraindre à un aussi grand sacrifice.
--C'est juste... dit Albert d'une voix étouffée... que suis-je... en
comparaison... de son repos... de tous les biens qu'on lui offre...
Qu'importe que je succombe... à mon...
Et les larmes l'empêchèrent d'achever.
Ellénore, plus touchée de l'accablement où elle voit Albert qu'elle
ne l'avait été de l'éclat de son désespoir, s'empresse de demander au
prince quelques jours encore avant de faire parvenir sa réponse à M.
Ham...
--Il ne saurait s'étonner de me voir longtemps réfléchir avant de
prendre une décision aussi importante, ajouta-t-elle, et je croirais
manquer à l'honneur, à la délicatesse, en ne méditant pas avec
conscience sur tous les devoirs que ce grand acte m'impose.
--A quoi bon ces délais, ces prétextes?... C'est sa peine qui vous
afflige, dit le prince en montrant Albert... En sera-t-elle moins
vive dans quelques jours; lorsque l'habitude de vous revoir, de vous
entendre, lui ôtera le peu de raison qui lui reste? Non, il faut
trancher net les difficultés que rien ne peut aplanir. Je vais de ce pas
chez Ham..., lui dire que vous consentez à l'épouser.
En cet instant, il sortit une exclamation si déchirante du sein
d'Albert, qu'Ellénore en tressaillit.
--Ah! je vous en conjure, dit-elle au prince d'un ton suppliant, ne me
liez par aucune parole irrévocable!
--Quelle misérable considération peut vous faire hésiter?
--Je ne sais,... mais je crains de ne pouvoir faire le bonheur de M.
Ham... Sa générosité envers moi exige que je lui consacre non-seulement
toutes mes actions, mais encore toutes mes pensées...
--Eh bien, qui vous en empêche? n'êtes-vous pas touchée de son amour, de
ce qu'il lui fait faire pour vous et pour votre fils?
--Ah! je ne l'oublierai de ma vie. Mais plus je lui dois, plus je serais
coupable de ne pas le rendre heureux.
--Quel étrange scrupule! N'avez-vous pas tous les dons qu'on recherche
dans une femme? N'avez-vous pas cette loyauté de caractère qui doit
faire la sécurité de celui qui vous aime? Enfin, n'avez-vous pas le
coeur libre?...
--En vérité... je n'en sais rien, répond Ellénore, tremblante et
confuse.
A ces mots, Albert se précipite aux pieds d'Ellénore, il les couvre de
baisers; puis, se relevant aussitôt, les yeux brillants de larmes de
joie:
--Je sais à quoi ce mot divin m'engage, s'écrie-t-il... Adieu, je pars
l'âme pénétrée de reconnaissance. Vous ne me reverrez qu'affranchi de
tous liens, que digne enfin de posséder Ellénore.
Puis Albert sortit sans vouloir écouter la voix qui le rappelait.
--Arrêtez-le, criait Ellénore, il va se perdre, il va rentrer en
France... pour y faire prononcer son divorce... et l'échafaud est là qui
l'attend.
--Rassurez-vous, répondit le prince en jetant sur Ellénore un regard de
pitié, on ne veut plus mourir quand on se croit aimé!
Et il la laissa en proie à une agitation dont elle avait peine à
s'expliquer la cause. Était-ce la pitié, était-ce un sentiment plus
tendre qui l'avait émue à l'aspect du désespoir d'Albert? Voilà ce que,
dans la bonne foi de son âme, elle ne put résoudre.