XLI

Le lendemain de cette promenade, de ce dîner offert de si bonne grâce

par M. Ham... à l'élite des réfugiés qui se trouvaient à Londres,

la nouvelle de la condamnation de Louis XVI vint les jeter dans la

consternation. Encore plus frappés de la violation du pouvoir royal que

du jugement inique qui faisait tomber la tête d'un innocent, les émigrés

s'abordaient en levant les mains au ciel, mais sans proférer une parole,

dans la crainte de maudire cette sanglante parodie devant quelque

descendant d'un des bourreaux de Charles 1er. Dans cette affliction

profonde, c'était un soulagement que d'en parler avec confiance, et le

salon d'Ellénore devenait un asile précieux pour les malheureux Français

qui pleuraient sur leur patrie; aussi, chaque jour, M. de Lally ou M.

Malouet la suppliaient-ils d'y admettre quelque nouvelle victime de la

Révolution. Refuser d'accueillir des proscrits, d'adoucir leur misère,

c'était une prudence impitoyable, dont le coeur d'Ellénore n'aurait

jamais eu le courage.

Ce même sentiment de fraternité pour tout ce qui souffrait, lui révèle

le chagrin que la nouvelle de la mort du roi doit causer à madame

Desprez; elle craint que la santé de la pauvre femme, déjà si faible,

n'en soit accablée; elle se rend chez elle pour questionner la bonne

Victorine sur l'état de sa maîtresse.

Elle entre dans la première pièce où la jeune apprentie travaille

habituellement; elle ne l'y voit pas; sa broderie, son dé, sont tombés

sur le plancher; tout prouve qu'elle a été interrompue vivement dans son

travail par quelque événement.

C'est sans doute sa maîtresse qui se sera trouvée mal, pense Ellénore.

Et elle s'approche doucement de la porte qui sépare ce cabinet de la

chambre de madame Desprez.

La porte est entr'ouverte et lui permet de voir que Victorine n'est pas

là. Le bruit des pas d'Ellénore sur le plancher mal joint ne fait faire

aucun mouvement à la malade. Ellénore la croit profondément endormie;

et, poussée par une curiosité irrésistible, elle s'avance vers le lit,

et elle a peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant dans

cette malade la marquise de M... la parente, l'amie la plus intime de la

duchesse de Montévreux.

Elle reste un moment immobile, l'esprit envahi par cette pensée: le ciel

livre à mes soins l'amie de celle qui m'a perdue, et je puis lui

sauver la vie!... Alors, s'apercevant que la marquise de M... est sans

connaissance, Ellénore prend le flacon de sels qu'elle portait sur elle,

et le lui fait respirer. En cet instant, Victorine accourt suivie du

docteur J...

--Sauvez-la, monsieur, sauvez-la, disait la pauvre fille en pleurant;

puis apercevant Ellénore, elle s'écrie tout à coup: Ah! mon Dieu! que

dira madame?...

--Rien, répond madame Mansley en serrant le bras de Victorine, car elle

ne saura jamais que j'ai pénétré ici. En disant ces mots, elle passe

dans l'antichambre, avant que les gouttes d'éther administrées par le

docteur aient ranimé madame Desprez.

Dès qu'elle voit sa maîtresse revenue à la vie, Victorine la laisse avec

le docteur, et vient expliquer à madame Mansley comment les dernières

nouvelles arrivées de France avaient jeté madame Desprez dans un si

violent désespoir qu'elle en était tombée à la mort.

--Rassurez-vous, mon enfant, le docteur la sortira de cette crise; mais

il ne faut pas que le moindre trouble lui rende les convulsions qui

l'ont plongée dans ce cruel état. Ainsi, promettez-moi de lui laisser

toujours ignorer que je l'ai vue, et joignez-vous toujours à moi pour

lui faire accepter les secours dont elle a besoin, sans qu'elle se doute

d'où ils viennent. De mon côté, je vous jure de garder son secret, de ne

parler d'elle à personne, à condition que vous continuerez à m'associer

aux bons soins que vous lui rendez.

--Ah! madame, s'écria Victorine, c'est mettre le comble à vos bontés,

car ma maîtresse ne me pardonnerait pas d'avoir laissé entrer quelqu'un

ici qui pût la reconnaître.

Le docteur, en sortant, rassura Ellénore sur l'état de la marquise de

M...

--Elle s'était déjà donné la fièvre à force de travail, dit-il;

maintenant, c'est à force de chagrin. Mais j'espère que le quinquina lui

fera autant de bien cette fois-ci que l'autre. Cependant, il serait bon

de la distraire un peu de ses idées noires. La malheureuse femme ne

voit personne, et je soupçonne qu'elle n'a pas été accoutumée à une si

austère solitude, car si la bonne Victorine suffit à son service, elle

ne peut suffire à sa conversation, et, vous le savez, les Françaises

vivraient plutôt sans manger que sans causer. Tâchez donc de lui trouver

quelque bon causeur qui consente à la croire madame Desprez, à lui

parler comme à une simple bourgeoise, tout en la traitant avec les

égards dus à une duchesse. Cela ne doit pas être difficile, il ne manque

pas ici de pauvres diables aussi comme il faut et aussi pauvres qu'elle.

--J'y penserai, dit Ellénore, mais songez avant tout qu'elle ne veut pas

être reconnue.

En rentrant chez elle, madame Mansley apprend qu'un monsieur l'attend

dans le salon. Redoutant une entrevue pénible, elle n'ose demander le

nom de ce monsieur, et elle est agréablement surprise en reconnaissant

le prince de P...

--Quel bonheur! s'écrie-t-elle; vous ici? cher prince.

--Ma foi! cela n'a pas été sans peine, dit le prince, en embrassant

paternellement Ellénore. Pendant que la moitié de ces républicains

féroces incarcéraient et tuaient notre roi, l'autre moitié nous chassait

de la Belgique, et même de la Hollande, où je m'étais réfugié.

Enfin, après bien des ennuis, des dangers, j'ai pu m'embarquer pour

l'Angleterre, et je me trouve si heureux de vous revoir et d'être en

sûreté ici, que j'oublie tout ce que j'ai souffert. D'ailleurs, qui

oserait se plaindre de son sort, en pensant à celui qu'on a fait au roi

de France et à celui qu'on réserve à sa famille!

Après avoir longtemps déploré les horreurs qui se passaient en France et

la mort de tant de gens honorables et célèbres, la conversation se porta

naturellement sur les amis qui restaient. Ellénore questionna le prince

sur plusieurs personnes qu'il voyait habituellement à Bruxelles, telles

que le chevalier de Panat, le comte de Lauraguais; mais elle ne prononça

pas le nom de M. de Savernon.

--Vous ne me demandez pas ce que devient Albert, dit le prince, et

pourtant il a bien quelque droit à votre intérêt.

--C'est que, vous voyant garder le silence sur lui, j'ai pensé qu'il ne

lui était rien arrivé d'extraordinaire.

--Eh bien, vous vous trompez; en l'abandonnant à sa folie, vous lui avez

ôté le courage de porter plus longtemps le joug qui lui pesait: il s'en

est affranchi.

--Quoi! il aurait rompu avec la princesse de Waldemar!

--Ah! mon Dieu, oui, sans nul égard; et quand je lui en ai fait le

reproche, il m'a répondu que votre ascendant sur lui pouvait seul le

contraindre à continuer un servage qui lui devenait insupportable, et

qu'en dédaignant de le diriger par vos sages conseils, vous l'aviez

rendu à son indépendance; qu'il était bien assez pénible de ne pouvoir

consacrer sa vie à la femme qu'on aime, sans la soumettre à celle qu'on

n'aime plus, et une foule d'autres mauvaises raisons que sa passion lui

fait trouver les meilleures du monde.

--Mais où est-il? demanda Ellénore dans un grand trouble.

--Nous n'en savons rien. Lorsque l'armée des patriotes a forcé la

princesse à quitter Bruxelles, il l'a conduite jusqu'à la ville

d'Allemagne où elle désirait aller attendre le résultat des événements;

puis, lorsqu'il l'a vue en sûreté et fort agréablement établie dans le

château d'un de ses parents, il l'a laissée en lui écrivant pour adieu

que son devoir l'obligeait à se rendre auprès des princes.

--Et savez-vous si effectivement il est auprès d'eux?

--Je sais positivement qu'il n'y est pas, reprit le prince en souriant,

mais, du reste, j'ignore ce qu'il est devenu.

»Il parlait sans cesse de retourner en France pour sauver sa fortune,

pour revoir son vénérable oncle, pour l'arracher à l'échafaud qui le

menaçait.

--Il aura peut-être accompli ce fatal projet, dit Ellénore, il est

peut-être prisonnier dans un de ces cachots qu'on ne quitte que pour

aller à la mort?

--J'espère que non, dit le prince, en voyant pâlir Ellénore. Son

arrestation aurait été mise dans les journaux; mais je recevrai bientôt

une lettre qui m'apprendra où il est, je n'en doute pas, et je le

saurais déjà s'il n'avait pas craint de me voir instruire la princesse

du lieu de sa retraite; il n'a pas tort, car les élégies qui suivent

les ruptures sont aussi fastidieuses qu'inutiles, et le mieux est de les

éviter.

La visite de M. Ham... interrompit la conversation; il parut charmé de

revoir le prince de P... qu'il avait connu lors du premier voyage que le

prince avait fait à Londres. Il connaissait l'affection d'Ellénore

pour cet excellent ami, et l'idée de le faire servir au dessein qu'il

formait, lui rendait sa présence doublement précieuse.

Ellénore, Volume I · 第 44 / 49 题