XXVIII

Au milieu des hommages bruyants de cette troupe de soi-disant patriotes,

Ellénore avait trouvé moyen de prier Maurice de venir lui parler avant

de retourner près de son maître.

--Je n'en aurai pas le temps, avait-il répondu avec embarras.

Mais Ellénore ayant insisté en disant:

--Je vous attends avec dix guinées!

Maurice avait fait un signe qui ne laissait nul doute sur son

consentement.

Maurice était, comme la plupart des valets de chambre, confident des

mauvais sujets. Sans cesse indignés des méchantes actions dont ils sont

les zélés complices, hasardant parfois de vertueuses représentations,

des craintes secourables, ordinairement mal accueillies, et dont ils

expient le tort par une soumission sans bornes; partagés entre l'audace

et la peur, la malice et la pitié, l'intérêt et le remords, tour à tour

pleins de zèle pour le bourreau et la victime, ils sont susceptibles des

meilleurs comme des plus mauvais sentiments.

Maurice n'avait pu être au service d'Ellénore pendant trois ans sans

apprécier ses qualités aimables, son caractère noble et juste; car

l'on se trompe fort lorsqu'on croit échapper à l'observation de ses

domestiques. Le moins intelligent sait toujours à quoi s'en tenir sur la

valeur réelle de ses maîtres. Maurice ressentait une estime profonde,

un véritable attachement pour Ellénore, ce qui ne l'avait point empêché

d'aider son maître à la tromper et à la perdre aux yeux du monde; sorte

de faiblesse qui se trouve souvent ailleurs que chez les valets. Il

aurait désiré apporter quelque adoucissement aux peines d'Ellénore en

lui peignant son maître moins coupable qu'il ne l'était; mais il n'y

avait pas moyen de justifier sa conduite. Aussi fallait-il la double

séduction des prières d'Ellénore et de l'intérêt pécuniaire pour décider

Maurice à subir l'interrogatoire qui l'attendait.

Lorsqu'il entra chez Ellénore, le petit Frédérik était sur les genoux

de sa mère, il la caressait, il jouait avec les boucles de ses longs

cheveux, et cherchait à s'attirer son attention par une foule de

gentillesses. Mais Ellénore n'y prenait pas garde. On pourrait dire qu'à

force de penser à lui, elle ne le voyait plus. Cet enfant était, dans

cet instant même, l'objet d'une grande décision. C'était le devoir qui

contraignait sa mère à supporter la vie, à dévorer les humiliations

les plus cruelles et les moins méritées; enfin à concentrer tous ses

sentiments, toutes ses espérances dans cet être que le monde appellerait

le fruit de son déshonneur. Mais avant de se résigner à fuir pour jamais

le souvenir de celui qui la vouait à un malheur éternel, elle

voulait connaître toute l'étendue de son crime envers elle. C'était,

pensait-elle, un moyen d'éteindre ses regrets: le tableau de tant de

trahison, de bassesse, devait inspirer un vif dégoût à un coeur aussi

loyal que le sien, et elle espérait voir son amour étouffé sous le poids

du mépris.

Maurice la trouva dans le calme qui suit d'ordinaire une résolution

solennelle.

--Approchez, lui dit-elle d'une voix oppressée et en remettant le

petit Frédérik à sa bonne qui l'emmena aussitôt, ne craignez point mes

récriminations. Je sais combien vous êtes dévoué à votre maître, vous

avez dû lui obéir, je ne vous en fais point de reproches; en voulant

m'éclairer sur ce qui se tramait contre moi, vous vous seriez perdu sans

me sauver; mais aujourd'hui que rien ne peut ajouter à l'horreur de ma

situation, dites-moi, depuis quelle époque lord Rosmond a-t-il contracté

son mariage avec lady Caroline? Quant à celui dont vous avez été témoin

dans la chapelle de Ham..., qu'il soit légal ou non, je suis décidée

à n'en jamais réclamer la validité; car, malgré l'intérêt de mon fils,

comme je ne pourrais faire valoir ses droits qu'en déshonorant son père,

qu'en le livrant au sort des plus vils criminels, je préfère tout à

cette honteuse vengeance. Ainsi, parlez sans crainte de nuire à votre

maître; je laisse au ciel le soin de le punir.

--Sans doute, madame, mon maître a de grands torts avec madame, dit

Maurice en tournant son chapeau dans ses mains, et d'un ton qui décelait

son embarras... Mais je puis affirmer à madame que je ne les ai connus

que lors de notre voyage à Édimbourg. Jusque-là, j'étais, comme madame,

dans la ferme croyance que mylord était son mari devant l'Église, et

je ne saurais peindre mon étonnement, je dirai plus, ma vraie peine,

lorsque mylord, forcé de me confier les apprêts de son futur mariage

avec lady Caroline, m'a avoué que la cérémonie de la chapelle n'avait

été imaginée que pour vaincre vos scrupules, et que le prêtre, le

notaire, les témoins, tout cela étaient des complaisants déguisés;

qu'enfin, il était libre de faire un mariage indispensable à l'état de

ses affaires. Vous saurez, madame, que, dans ses fréquents voyages à

Londres, mylord avait perdu au jeu de fortes sommes qu'il était obligé

de payer dans un court délai, sous peine d'un grand déshonneur, à ce

qu'il prétendait du moins.

»Je le vis rentrer un matin dans un état de désespoir tel, que je le

crus fou. Il brisait ce qui se trouvait sous sa main, il parlait de

se tuer, puis tout à coup il fondait en larmes, en s'écriant: pauvre

Ellénore!... Pardon, madame, mais je vous répète ses propres paroles...

allons, puisqu'il le faut, disait-il, puisqu'il n'est pas d'autre moyen

d'échapper à leur mépris à tous, de tenir ma parole, de sauver l'honneur

de mon nom... obéissons à ma famille... Alors, il se mit à écrire

quelques lignes qu'il cacheta et m'ordonna de porter chez mylord,

son oncle, puis il se jeta sur son lit tout habillé; il n'y resta pas

longtemps sans voir arriver son oncle et son cousin, avec lesquels il

était brouillé depuis trois mois, et qui venaient se réconcilier avec

lui, en récompense de son consentement au riche mariage qu'ils voulaient

lui imposer.

»Toute la fortune des Rosmond était attachée à cette alliance,

disaient-ils, mais le seul avantage qui avait déterminé mon maître,

c'était les 50,000 livres sterl. comptant que lui apportait lady

Caroline, et la faculté de satisfaire avec une partie de cette somme à

ses dettes d'honneur. Il mit pour toute condition à ce mariage, qu'il

se ferait sur-le-champ, et au château du père de lady Caroline, dans ce

château perdu au milieu des montagnes de l'Ecosse; il lui était permis

de croire que ce qu'on y ferait ne serait jamais connu du reste de la

terre, et mon maître s'était flatté que ce qu'il disait être un affreux

sacrifice fait à la nécessité, serait longtemps ignoré de la femme...

qu'il... aimait...

A ce mot, Ellénore fit un mouvement d'indignation qui, loin d'intimider

Maurice, lui donna le courage de répéter:

--Oui, madame, qu'il aimait tendrement... et qu'il aime encore plus que

jamais.

--Ce n'est point sur ses sentiments que je vous questionne, dit Ellénore

avec dignité, sa conduite les révèle assez; c'est uniquement sur

les faits qui l'ont amené à l'action la plus infâme et que je veux

connaître.

--Eh! madame, il ne fallait pas moins que la crainte d'être chassé de

tous les salons de Londres, d'être traité de banqueroutier, pour le

décider à partir pour l'Écosse. J'ai cru qu'il ne pourrait jamais s'y

résigner, lorsque nous sommes retournés au _cottage_... Quand il a revu

madame... et le petit Frédérik... Mais ce n'est pas cela que je veux

dire, ajouta Maurice, en se dépitant contre sa sensibilité; ce que je

puis affirmer, c'est qu'avant d'entrer au _cottage_, mylord m'avait fait

jurer la plus grande discrétion sur le motif de son voyage en Écosse, et

qu'il avait accompagné cette recommandation de menaces effrayantes.

Bien entendu que je devais être aussi discret au château de L... qu'au

_cottage_. Pour en être plus certain, mylord me confia tout ce que sa

situation avait de périlleux, les scènes cruelles qui auraient lieu le

jour où vous seriez désabusée, et le désespoir où il tomberait s'il lui

fallait renoncer à vous.

«Tout se passa, à Édimbourg, si vite, que l'entrevue, les accords, la

noce, s'accomplirent en quinze jours! Dès le seizième, mylord prétexta

une affaire importante pour se rendre à Londres, où il paya ses

créanciers, et s'empressa de revenir au _cottage_ avant de passer en

France...»

--Assez, interrompit Ellénore, en sentant tous ses membres saisis d'un

frisson mortel, assez; je m'obstinais, malgré l'évidence, à douter

encore; je ne pouvais croire à tant de perfidie. Vous venez de me

prouver ce que j'aurais eu honte de supposer. Je vous en remercie,

ajouta-t-elle en montrant à Maurice la bourse qui était sur la table, et

qu'il prit sans hésiter. Allez raconter à votre maître, continua-t-elle,

le hasard qui m'a tout appris. Dites-lui que sa lâcheté n'a rien à

craindre de mon ressentiment, et que je ne mets d'autre prix à ma

générosité, que la certitude de ne le revoir de ma vie.

Alors Ellénore sonna sa femme de chambre, et Maurice sortit en levant

les yeux au ciel, comme pour lui demander pardon d'avoir aidé à

désespérer une femme si adorable.

Ellénore, Volume I · 第 31 / 49 题