Alors l'attention générale se portant sur Ellénore

Maurice tourna ses regards vers elle, et s'écria involontairement:

--Ciel! madame!

Et il resta pétrifié. En vain lady Caroline lui ordonnait de faire

mettre des chevaux de poste à sa voiture, le suppliait de ne pas perdre

un instant pour hâter son départ, car la terreur qu'elle venait de

ressentir, et dont ses membres tremblaient encore, la rendait impatiente

de quitter Amiens et de se soustraire à la tyrannie des autorités

françaises. Maurice, abasourdi par la surprise de voir là Ellénore,

cette belle victime des trahisons de son maître, cette femme dont

il avait exécuté les ordres pendant trois ans avec tant de zèle, de

respect, de la voir là en face de sa rivale, les traits abattus par la

douleur, les regards fixes, la bouche souriant de ce sourire amer qui

peint à la fois l'indignation et le mépris, Maurice n'entendait rien.

--Procédons à la visite domiciliaire, dit le municipal.

--Oui, oui, montons chez elle! cria le choeur des assistants.

--Chez qui? demanda Maurice, chez madame?...

--Et qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'on visite ses papiers? Est-ce

que tu as peur qu'on y trouve de tes lettres? dit le plaisant.

--Non, mais madame... est une bonne citoyenne, et je ne souffrirai pas

qu'on la traite comme...

--Tu ne souffriras pas! interrompit un bonnet à poil. Je vas commencer

par te jeter par la fenêtre, et puis nous verrons ensuite...

--Pas de violence! répéta l'agent; écoutez la loi. Tu connais donc la

citoyenne, puisque tu prends si chaudement son parti?

--Oui, je la connais, dit bravement Maurice, et je vous répète que c'est

une brave femme, une bonne patriote qui n'est pas suspecte.

--Eh bien, puisque tu en sais si long, tu nous diras s'il est vrai

qu'elle s'appelle Rosmond, comme l'autre citoyenne?

Maurice hésita un moment; puis réfléchissant que ce nom devait être sur

le passe-port d'Ellénore, il répondit d'un ton ferme:

--Oui, citoyen.

--Est-il vrai qu'elle soit la femme d'un cousin germain de ton maître?

--Oui, oui, répéta vivement Maurice devinant le mensonge généreux

d'Ellénore, et trop heureux de le consolider. Le mari de madame est

aussi... un lord Rosmond... un cousin germain de celui-ci...

--Et pourquoi envoie-t-il sa femme à Paris?

--Sans doute pour... parce que...

En parlant ainsi, le regard de Maurice semblait implorer d'Ellénore

un motif quelconque à donner à son voyage; mais la voyant garder le

silence, il finit par dire:

--Ma foi, je n'en sais rien. Tout ce que je puis affirmer, c'est que la

citoyenne mérite toutes sortes d'égards... qu'elle paraît... malade...

et que l'on ne doit pas la faire souffrir davantage, en la chicanant sur

un tas de formalités qu'elle ne connaît point.

--Cela ne te regarde pas, dit l'agent; ce n'est pas de toi que

nous apprendrons ce que nous devons faire. Puis, se retournant vers

l'aubergiste: Allons marche et mène-nous chez la citoyenne; elle va

nous suivre pour être témoin de la visite, car nous ne sommes pas des

voleurs, et le premier qui enlève le moindre objet!... sacrebleu! son

affaire sera bientôt faite... Allons, debout, citoyenne!

--Pardon, citoyen municipal, dit l'aubergiste tout en émoi, on m'apprend

qu'une voiture à six chevaux entre dans la cour; c'est un ambassadeur,

dit-il, il faut que j'aille le recevoir, mais ce garçon de l'hôtel va

vous conduire. Eh bien, où est-il donc? ajoute l'aubergiste en voyant

que son domestique était parti, il s'est bien pressé de redescendre...

je vais vous l'envoyer.

--Ah! tu crois que nous sommes faits pour t'attendre? C'est bien plutôt

ton ambassadeur qui attendra, s'écria le chef des patriotes.

Et tous, animés du même esprit, se jettèrent sur l'aubergiste pour le

contraindre à monter l'escalier. Le malheureux, effrayé de se voir entre

les mains de ces énergumènes, jetait des cris affreux qui se mêlaient à

leurs voix menaçantes. Tous les habitants de l'hôtel sortaient de

leurs appartements pour voir ce qui se passait; les valets de l'hôtel

couraient au secours de leur maître. C'était un bruit infernal, qui se

calma, comme par enchantement, à la voix douce et paisible d'un homme

dont le sang-froid avait déjà bravé plus d'une émeute.

S'étant informé du sujet de ce vacarme, il avait demandé à parler à

l'agent municipal.

--Qui es-tu, pour déranger ainsi l'autorité? lui avait-on répondu.

--Monsieur est ministre de France en Angleterre, envoyé par l'assemblée

nationale à Londres, d'où il rapporte de bonnes nouvelles, dit à haute

voix le secrétaire de l'ambassadeur.

--Ah! c'est différent, répliqua le sans-culotte, c'est un patriote de

l'assemblée, laissons-le passer.

Et chacun se retira pour faire place à M. de Talleyrand.

Cette scène se passait sur le palier du grand escalier, où deux hommes

en bonnet à poil, ayant pris chacun un bras d'Ellénore, la traînaient

vers les degrés qui conduisaient à l'étage supérieur.

--Où menez-vous madame? demanda M. de Talleyrand.

--Chez moi, où l'on va faire une visite domiciliaire, répondit Ellénore

en se tournant vers M. de Talleyrand qui, jusque-là, n'avait pu voir son

visage.

--Vous ici? dit-il avec surprise.

--Ah! monseigneur, dit tout bas Maurice qui s'était glissé derrière

l'évêque d'Autun, protégez-la; sinon ces gens-là lui feront un mauvais

parti.

--Ton maître n'est donc pas là?

--Non, monseigneur, je suis tout seul pour la défendre.

--Laissez madame libre, dit l'envoyé de France au municipal, je me

rends caution d'elle auprès de vous et de M. le maire d'Amiens; elle est

incapable d'avoir rien fait pour mériter les traitements qu'on réserve

aux ennemis de l'État. Ainsi, je la mets sous votre sauvegarde.

--Il a raison, s'écrièrent plusieurs voix. Nous empêcherons bien qu'on

lui fasse du mal.

Et les mêmes qui sévissaient un moment avant avec le plus de fureur

contre la pauvre Ellénore, s'érigeaient ses protecteurs, et juraient de

mourir pour la défendre. Pendant ce temps, elle cherchait à rassembler

ses forces pour remercier M. de Talleyrand.

Il répondit aux remercîments d'Ellénore par un de ces mots gracieux que

lui seul savait dire, puis il lui exprima tous ses regrets de ne

pouvoir rester plus longtemps près d'elle, étant contraint de repartir

sur-le-champ pour aller rendre compte de sa mission au ministre des

relations extérieures.

--Je suis d'autant plus fâché de vous quitter si vite, que vous m'auriez

expliqué beaucoup de choses que je ne comprends pas, et qui redoublent

encore l'intérêt qu'on vous porte, ajouta-t-il en serrant doucement la

main d'Ellénore.

Puis il la salua respectueusement, aux acclamations du troupeau

patriotique à qui les gens de M. de Talleyrand venaient de proposer de

boire à sa santé au cabaret voisin, et qui criaient de toute la force de

leurs poumons:

--Vive l'envoyé de France! vive la brave citoyenne! vive l'avocat du

peuple! vive le ministre français! vive le ci-devant calotin!

Ellénore, Volume I · 第 30 / 49 题