XXIX

Peu d'instants après le départ de Maurice, un grand bruit de chevaux et

de postillons annonça celui de lady Caroline. Elle retournait à Londres;

ce qui décida Ellénore à prendre une autre route; la protection de M. de

Talleyrand lui avait acquis celle du maire d'Amiens, elle en obtint sans

peine l'autorisation de se rendre en Belgique, et elle partit le soir

même pour Bruxelles. Cette détermination, qui l'éloignait plus sûrement

de lord Rosmond, était la seule qu'elle pût prendre dans le trouble où

était son esprit.

Ce fut un bienfait pour elle, que l'obligation de passer une nuit

entière en voiture, livrée à toutes les réflexions que sa triste

situation devait faire naître. La fatigue est d'un grand secours dans

les chagrins, et l'insomnie qu'elle cause est moins pénible que celle

dont le repos ne peut triompher.

Ellénore, franchissant l'espace sans que nul objet, nul autre bruit que

celui d'un roulement monotone, dérangeât sa rêverie, les yeux fixés sur

les deux étoiles, éprouvait cette sorte de calme inséparable du plaisir

de se trouver, pour ainsi dire, en tête-à-tête avec l'immensité.

Quelle que soit l'énormité des maux qui vous accablent, la fatalité, la

multiplicité des événements qui vous frappent, on se trouve un si petit

personnage sur cette grande terre, un être si imperceptible auprès

de toutes ces splendeurs du ciel, qu'il en résulte un véritable

désintéressement pour soi-même. On pense au peu que l'on est, au peu

que l'on dure, et l'on perd toute idée de se révolter contre un destin

immuable.

La vue de son enfant endormi sur les genoux de sa bonne, troublait

parfois la résignation d'Ellénore, elle maudissait celui qui lui avait

donné la vie pour le livrer à tous les chagrins, les dégoûts, dont on

abreuve l'existence d'un enfant illégitime. Mais plus le sort qui le

menaçait effrayait son coeur de mère, plus elle se pénétrait de la

sainteté de ses devoirs. Son bonheur personnel était pour jamais

détruit; elle le sentait; toutes tentatives pour le ressaisir devenaient

inutiles.

--Eh bien, du fond de cette tombe où la trahison m'a précipitée,

pensait-elle, veillons à l'existence, à l'éducation de ce pauvre enfant,

que sa vie remplace la mienne. Oublions-nous complétement pour ne penser

qu'à lui. Jetons un crêpe funèbre sur le passé. Oui, prions pour le

repos de notre âme, comme si elle était déjà dans l'éternité!

Ce deuil d'elle-même, accepté franchement, devait rendre à Ellénore

la raison et le courage. Fière de sa propre estime, elle se promit de

supporter avec calme toutes les injustices, les insultes même que sa

situation, si honteuse en apparence, pourrait lui attirer; elle se

promit, surtout, de ne point aggraver le malheur de cette situation par

de vains efforts pour en expliquer l'innocence. C'était s'épargner un

grand supplice, celui de voir l'impuissance de la vérité sur des esprits

prévenus, abusés, et trop flattés peut-être, d'une erreur qui leur

donnait le droit de traiter avec mépris une femme dont la beauté, jointe

à tant d'autres dons, inspiraient l'envie.

Ellénore, arrivée à Dunkerque, trouva un bâtiment prêt à faire voile

pour Ostende; le négociant qui en était propriétaire consentit à prendre

des passagers. Ellénore fut du nombre.

Avant de s'embarquer, elle écrivit à son banquier de lui faire passer

des fonds à Bruxelles, sous le nom de madame Mansley, se réservant de

lui confier plus tard ce qui l'obligeait à reprendre le nom qu'elle

tenait de son père.

Ellénore descendit à Bruxelles, dans un modeste hôtel, près du Parc,

évitant tout ce qui avoisinait l'élégant hôtel de _Bellevue_, alors le

rendez-vous de toutes les _élégances_ de l'émigration. Puis dès qu'elle

fut moins souffrante, elle chercha un petit appartement dans quelque

maison retirée pour y vivre solitaire. Elle fut rencontrée un matin par

le prince de P..., excellent homme, gros, court et enjoué, ayant plutôt

l'air d'un riche fermier de la Beauce que d'un prince de la cour de

Louis XVI, et que son âge mûr n'empêchait pas d'aimer les jolies

femmes et d'être fort galant auprès d'elles; mais d'un caractère noble,

généreux, sans prétentions embarrassantes, et toujours prêt à accepter

l'amitié qu'on lui offrait pour prix de son amour. Le prince de P...

avait vu Ellénore s'élever chez la duchesse de Montévreux et s'était

toujours vivement intéressé à elle. Plus d'une fois, depuis que la

duchesse avait contraint Ellénore à fuir de chez elle pour se soustraire

à la domesticité dont on la menaçait, le prince avait pris le parti de

la pauvre fugitive contre sa fausse protectrice; et ce procédé courageux

lui attirait souvent force épigrammes. On le traitait de _bonhomme_,

injure la plus sanglante d'une société où la malice, la finesse étaient

seules en crédit.

Le prince de P... aborda Ellénore avec tant de bienveillance, il la

questionna sur son sort avec un intérêt si sincère, un ton si paternel,

qu'elle céda au plaisir de lui confier ses peines, et lui promit de le

revoir le lendemain, ainsi qu'il l'en priait, et de lui raconter les

tristes motifs qui la déterminaient à quitter l'Angleterre pour se

réfugier à Bruxelles.

Le prince répondit à sa confiance en lui racontant comment il avait

échappé, par la vitesse de son cheval, aux agents du comité de

surveillance qui le poursuivaient pour le conduire en prison et de là à

l'échafaud. A cette époque trop dramatique, chacun était le héros

d'une aventure intéressante. Mais le prince convint que les malheurs

d'Ellénore dépassaient en fatalité tous ceux des échappés de la

Révolution.

Il faut avoir subi la torture d'un tourment humiliant, solitaire, dont

la plainte amère, ne pouvant s'exhaler, maintient le coeur sous une

oppression mortelle, pour se faire une idée du soulagement qu'éprouva

Ellénore en faisant le récit de l'événement aussi malheureux qu'étrange

de son faux mariage à un véritable ami, dont la loyauté croyait à la

sienne.

Après avoir écouté Ellénore en l'interrompant sans cesse par des

exclamations peu flatteuses pour M. de Croixville, et pour lord Rosmond,

le prince dit en soupirant:

--La situation est fâcheuse... Les apparences sont telles qu'on aura

bien de la peine à faire triompher la vérité; mais enfin, pour n'être

pas probable, elle n'en est pas moins vraie? J'ai vu quelquefois le

monde la deviner. Il n'est pas toujours si aveugle, si injuste qu'on le

dit!

--Ah! juste ou non, comme je suis destinée à le fuir toute ma vie,

reprit Ellénore, peu m'importent ses jugements; si flétrissants qu'ils

puissent être pour moi, votre estime, cher prince, me donnera la

force de les braver. Vous m'accorderez quelques-uns des moments que la

politique et les plaisirs vous laisseront de libres; et la consolation

de vous attendre, d'espérer causer avec vous de ceux que j'aime encore,

malgré tout le mal qu'ils m'ont fait, me distraira de ce désir de

mourir, qui me poursuit toujours en dépit du remords qu'il m'inspire.

--Se laisser mourir pour faire plaisir aux ennemis qu'on gêne, ah! c'est

une complaisance très-coupable, et que je vous défends d'avoir. Plus la

position est difficile, moins on doit se laisser abattre. Le bon Dieu

vous donne un enfant pour jouer avec lui, un vieil ami pour pleurer

avec vous; cela vous suffira, j'espère, pour attendre un meilleur temps.

Maintenant il faut nous occuper de vous caser ici le mieux possible. Je

pardonne à Croixville son enlèvement et le tort qu'il vous a fait, en

considération de l'indépendance que vous assure votre part dans son

héritage; la première des conditions pour être honoré ici-bas, mon

enfant, c'est de ne rien coûter à personne; dès que le monde est rassuré

sur la crainte d'avoir à se dévouer pécuniairement pour un malheureux,

il y prend intérêt, il l'observe avec soin et lui accorde bientôt la

considération qu'il mérite; maintenez-vous dans la sage résolution de

ne vivre que pour votre enfant; oubliez son traître de père et vous

trouverez encore assez d'amis pour vous apprécier et pour vous rendre

l'existence agréable.

--Je ne compte que sur vous, dit Ellénore en tendant la main au prince,

votre amitié, vos conseils soutiendront mon courage; et lorsque j'aurai

à subir les mépris de gens moins innocents que moi, je penserai qu'il

y a une âme noble, compatissante, dont je suis connue, qui sait si je

mérite tant d'outrages, et dont l'estime me venge. Grâce à vous, cher

prince, je ne me croirai pas une pauvre abandonnée de tous.

Le prince de P..., répondit par la protection la plus désintéressée,

la plus courageuse, à la confiance d'Ellénore; il lui trouva dès le

lendemain un joli appartement convenablement meublé, dans la maison

d'une vieille et honnête femme de sa connaissance, qui n'hésita pas

à loger madame Mansley sur la recommandation du prince de P... Il

la présenta comme étant la veuve d'un officier mort à Paris dans les

dernières émeutes. Sa robe noire et le chapeau de même couleur qu'elle

portait ne démentaient point le deuil auquel cette supposition la

condamnait. Ce deuil si douloureusement empreint dans son âme, devait

longtemps se montrer sur ses vêtements.

L'appartement d'Ellénore était au rez-de-chaussée, donnant sur un

petit jardin où son enfant pourrait jouer en prenant l'air, ce qui la

dispenserait de le mener souvent au Parc, et lui éviterait l'ennui de

rencontrer les gens qu'elle fuyait. Guidée par ses habitudes plus que

par sa pensée, elle s'arrangea, dans sa nouvelle retraite, avec toute la

simplicité et le bon goût qui lui étaient naturels.

Malgré ses souvenirs amers, sa profonde douleur, elle jouissait, dans

cet asile, des bienfaits d'une parfaite résignation; car elle avait

consulté le prince de P... sur ce qu'elle pouvait tenter contre lord

Rosmond en faveur de son fils, et le prince lui ayant prouvé qu'il

résulterait de ses réclamations beaucoup de scandale et point de succès,

elle s'était promis de subir son sort comme un arrêt du ciel. C'est déjà

moins souffrir d'une situation malheureuse que de perdre toute idée d'en

sortir.

Madame Vannebourg, la propriétaire de la maison qu'habitait Ellénore,

avait entendu le prince de P... parler d'elle avec éloge; elle désira

profiter du voisinage d'une personne si aimable, et le prince engagea

madame Mansley à la recevoir.

--Vous ne pouvez passer toutes vos journées ainsi seule, dit-il à

Ellénore; je vois le _spleen_ vous atteindre, et je ne souffrirai pas

que vous mouriez, sous mes yeux, des suites du mal qu'on vous a fait. Ce

serait trop bien divertir vos bourreaux; il faut oublier leurs infâmes

procédés, en accueillant la société, l'affection de quelques amis vrais,

dont les soins vous consoleront, ou du moins vous aideront à supporter

vos peines.

--Tout à la pitié que je vous inspire, cher prince, vous ne pensez pas à

ce que ma position offre de difficultés, à l'impossibilité où je suis de

la justifier, à quel point les apparences m'accusent...

--Sans doute, vous ne pouvez aller plaidant à tout venant votre cause,

et démontrant à chacun tous vos droits à l'estime; mais ce qui serait

inconvenant et sans effet dans votre bouche, est très-bien placé dans la

mienne. Je suis un père de famille, malheureusement assez vieux pour ne

pas vous compromettre; votre fortune vous met à l'abri de tout soupçon

flétrissant à cet égard; car on ne répond à l'amour d'un homme qui n'est

ni jeune ni joli que pour de l'argent, et je vous promets d'être cru

lorsque je dirai ce que vous valez.

--A quoi bon vous donner cette peine, cher prince, votre amitié me rend

aussi heureuse que je puis l'être. La bienveillance de quelques autres

n'y ajouterait rien.

--Erreur, s'écria le prince; les grandes résolutions ont cela de bon

qu'en ne peut les tenir. Vous aurez beau vous renfermer, quelques

personnes finiront par se glisser chez vous, et vous céderez à leur

importunité, peut-être aussi un peu à la fatigue de la solitude. Il

n'est pas, grâce au ciel, dans la puissance d'une femme de passer sa

jeunesse, son existence entière à pleurer la trahison d'un perfide. Vous

finirez par écouter les conseils, les consolations de quelques amis;

eh bien, laissez-moi donc les choisir. Songez que des premiers que vous

verrez, va dépendre le genre de société que vous aurez le reste de vos

jours. Ne vous flattez pas de vous plaire au milieu de gens excellents,

mais communs, mais ignorants de tout ce que vous avez vu et su chez

cette duchesse qui vous a élevée, chez cet aimable Croixville qui s'est

fait votre tuteur, faute de mieux. Non, ma chère amie, vous ne pourriez

vous accoutumer à des vertus mal habillées, à des braves gens de mauvais

ton. C'est le premier des inconvénients attachés à l'honneur de vivre

parmi nous autres gens de cour. On souffre beaucoup de nos défauts, on

les hait, on les méprise, mais on ne peut se passer de nos manières;

c'est donc encore près de nous où vous avez rencontré votre bourreau,

que vous trouverez les amis spirituels qui vous rendront justice, qui

vous défendront contre les attaques du monde.

--Je ne l'espère pas.

--Et moi, j'en suis certain, reprit le prince, et je vous supplie d'en

faire l'épreuve. Vous ne me soupçonnez pas, je pense, de vouloir ajouter

à vos peines, en vous exposant à des hommages trop légers, à des amitiés

dédaigneuses; je connais votre fierté, je la respecte, mais je veux

qu'elle soit connue par d'autres que par moi... L'évidence est ce qui

combat le mieux contre la calomnie; le malheur, qui se cache avec tant

de précaution, ressemble au crime; il ne faut ni se montrer, ni se

soustraire aux yeux du monde, lorsque nul regard ne peut faire rougir.

Allons, suivez mes conseils, et croyez que ce sont ceux d'un père.

En parlant ainsi, le prince serra la main d'Ellénore.

--Disposez de moi, dit-elle, en essuyant ses larmes. C'est bien le

moins que je suive vos avis pour prix d'une si douce, d'une si sainte

protection!

--Merci, dit le prince, je n'abuserai pas de votre docilité; car vous

saurez que votre présence ici n'est plus un mystère pour plusieurs de

vos anciennes connaissances et qu'elles me tourmentent chaque jour pour

vous les présenter. Mais c'est une faveur que j'accorderai seulement aux

plus dignes.

--Je m'en fie à votre sagesse.

--Soyez tranquille, ajouta le prince en riant, je commencerai par les

plus vieux et les plus laids. A demain.

Ellénore, Volume I · 第 32 / 49 题