XXII

En s'embarquant dans la plus ridicule aventure, le comte Charles n'avait

pas prévu les difficultés d'un rendez-vous nocturne avec une femme

vieille et laide dont il fallait ménager l'amour-propre, sous peine

de s'en faire une ennemie dangereuse. Mais il fallait vaincre cette

difficulté pour arriver à son but; et le comte n'hésita point à

l'affronter. D'ailleurs le comique de la situation lui promettait des

récits amusants dont ses amis riraient de bon coeur, et cela maintenait

son courage. Il était trop certain que sa belle ne le ferait pas

attendre et peut-être pas languir; aussi avait-il préparé un moyen sûr

d'interrompre l'entretien. A un signal convenu, un de ses gens vêtu en

gentleman, devait faire du bruit, s'avancer vers la petite porte, enfin

donner la crainte d'une surprise qui ternirait pour jamais un honneur si

longtemps conservé sans tache. Le comte avait de plus un grand intérêt à

faire parvenir à Ellénore un avis important; cet avis était contenu

dans une lettre, et il fallait qu'il le donnât lui-même à Ellénore, car

personne ne se serait chargé de la remettre.

--Est-ce vous, Charles? dit miss Harriette, en entendant marcher de

l'autre côté de la haie.

--Oui, ouvrez.

Et la sensible miss tira le verrou, et tourna la clef d'une main

tremblante. M. de Norbelle poussa la porte, et se jetant aux pieds de

miss Harriette:

--Merci mille fois de cette preuve de confiance, dit-il à voix basse.

Mais se relevant aussitôt: allons vers la maison, ajouta-t-il, car ici

l'on pourrait nous entendre. Je crois avoir été suivi par un homme, qui

m'avait tout l'air d'être un espion de...

--Y pensez-vous? grand Dieu! Aller près de la maison, sous les fenêtres

de ma cousine, qui passe une partie de ses nuits à lire ou à pleurer,

car la pauvre femme est, depuis l'absence de Frédérik, dans une

tristesse...

--Il la rend malheureuse, n'est-ce pas?

--Non, vraiment, mais il faut si peu de chose pour jeter l'alarme dans

un coeur bien épris! Si vous saviez comme mon coeur bat!...

--Et le mien donc!... pour s'affliger ainsi, elle est jalouse sans

doute?

--Je ne pense pas qu'elle ait sujet de l'être; mais est-il besoin de

voir les preuves de la trahison pour la redouter? la crainte n'est-elle

pas inhérente à l'amour, et tenez, dans ce moment même, où votre

dévouement, où la démarche que vous avez exigée de ma faiblesse

devraient ne me laisser aucun doute, j'éprouve le besoin d'être rassurée

par de nouveaux serments...

--Des serments, s'écria le comte; ah! nul ne me coûtera pour vous rendre

la sécurité! pour vous prouver l'excès de...

--Assez, assez, interrompit miss Harriette, en repoussant la main qui

s'emparait de la sienne, n'abusez pas de l'avantage que vous donne une

coupable imprudence; en me livrant à la loyauté d'un chevalier français,

j'ai cru ne courir aucun risque.

--Et vous ne vous êtes pas trompée. Le ciel me confonde, si, malgré tout

ce que je vois de séduisant, j'ai jamais eu la pensée d'outrager tant

de charmes! Ne sais-je pas bien ce qu'on doit à l'illustre parente des

Rosmond, et comment son noble cousin vengerait l'honneur de sa cousine

si quelqu'un osait l'attaquer; car Frédérik est violent, n'est-ce pas?

--Violent à l'excès.

--Despote même; c'est lui qui exige d'Ellénore de vivre ainsi renfermée?

--Non-seulement renfermée, mais il soustrait les lettres qu'on lui

écrit, et lui fait des scènes à propos des gens qui passent sous ses

fenêtres.

Et voilà pourquoi aucun de mes billets ne lui est parvenu, pensa le

comte. Puis il dit:

--Vraiment, il pousse la démence jusque-là?

--S'il venait à savoir qu'un homme a pénétré la nuit dans ce jardin, il

tuerait Ellénore.

--Grand Dieu! s'écria le comte Charles en pâlissant, je ne veux pas

rester un moment de plus ici, si j'allais être cause.... ah! j'en

mourrais de.... et pourtant je dois....

--Restez, interrompit miss Harriette en s'emparant à son tour de la main

du comte; nous n'avons nulle surprise à craindre de la part de Frédérik,

il est à Édimbourg encore pour quelque temps; et j'avoue que la

générosité de votre conduite envers moi me fait désirer son retour;

car il est de certains intérêts qu'un tiers seul peut traiter. Vous

comprenez, ajouta miss Harriette en baissant les yeux et en serrant

tendrement la main qu'elle tenait.

Mais le comte, uniquement occupé du malheur que sa présence la nuit

au cottage pouvait attirer sur Ellénore, redoubla de questions sur ce

sujet.

--Oui, il est trop vrai, répondit miss Harriette quand la jalousie

l'égare, Frédérik ne se possède plus. Ah! c'est que nous sommes

passionnés dans notre famille, et que moi-même je ne répondrais point de

ne pas me porter à quelque crime si j'avais là sous les yeux la preuve

que celui à qui je livre mon honneur et ma vie, répond à tant de

sacrifices par la plus infâme perfidie!

--Et, vous aussi, loin de blâmer, d'adoucir sa violence, vous

l'approuvez, c'est fort mal, mais qu'en pense Ellénore? s'en plaint-elle

quelquefois?

--Jamais.

--Ne la croyez-vous pas un peu lasse de la vie qu'elle mène et de cette

tyrannie jalouse que l'on a peine à comprendre, car s'il en faut croire

certain bruit, M. de Rosmond serait trop infidèle pour avoir le droit

d'être jaloux?

--Hélas! l'un n'empêche pas l'autre, dit en soupirant miss Harriette,

c'est un tort qui n'appartient qu'à notre sexe; mais j'espère que mon

Charles ne me donnera jamais l'occasion de lui pardonner un tel forfait,

ajouta-t-elle en minaudant.

--Quels sont les jours, les heures où votre cousin se rend

habituellement à Londres?

--Vous êtes certain de le trouver ici, presque tous matins vers midi;

mais, plus tard, il monte à cheval et va souvent dîner en ville. Le

plus sûr serait de lui écrire un mot pour lui demander un rendez-vous.

Voulez-vous que je le prévienne?

--Non vraiment, gardez-vous-en bien, dit le comte avec effroi; ce serait

nous perdre.

--Par quelle raison? Ce que vous avez à lui demander ne peut que lui

faire honneur.

--Sans doute, mais des raisons... que je ne puis encore vous confier

m'obligent à différer. Il faut avant tout que vous me teniez au courant

des démarches de votre cousin, que vous m'instruisiez de son retour,

des projets qu'il médite; il faut que je puisse vous voir avec plus de

sécurité, ajouta avec vivacité le comte, car cet homme qui s'obstinait

tout à l'heure à me suivre m'inspire des soupçons, et je ne veux pas que

mon bonheur vous coûte le moindre désagrément... Nous ne sommes pas

en sûreté dans ce jardin, dont la clôture est trop basse pour nous

soustraire aux regards des passants; ne vous serait-il pas possible de

me recevoir plus secrètement?

Et le comte adressait cette prière du ton le plus tendre.

--Quoi... vous exigeriez?... reprit-elle en balbutiant.

--Je n'exige pas, je supplie; mais dans la maison, à cette heure où tout

dort, je serais moins exposé à une surprise.

--Songez donc ce qu'on penserait si...

--Qu'importe, au point où nous en sommes!...

--Cruel, comme vous abusez de votre empire!... Dois-je en croire vos

serments, puis-je me fier à vous?

--Comme à votre ange gardien...

--Mais, faut-il l'avouer? c'est moi que je redoute; oui, Charles, c'est

ce coeur trop faible... pour résister aux élans de votre passion, ce

coeur dont les battements vous révèlent mon délire...

En parlant ainsi, miss Harriette pressait la main du comte sur son

sein, tandis qu'il la soulevait de l'autre main pour l'entraîner dans la

maison. La tête languissamment appuyée sur l'épaule de son Charles, elle

se laissait doucement entraîner vers les marches du perron.

Tout à coup, le bruit d'une fenêtre qu'on ouvre et celui d'une sonnette

se firent entendre, alors M. de Norbelle se débarrasse à la hâte du

charmant fardeau qu'il soutenait, il s'enfuit précipitamment du jardin,

court rejoindre son cheval dans la prairie, et s'éloigne au plus vite

en ne pouvant s'empêcher de rire de la manière un peu brusque dont il a

déposé sur le sable sa divine conquête.

Un moment avant, mademoiselle Rosalie était venue réveiller sa maîtresse

pour lui dire qu'un homme avait été aperçu par Tom dans le jardin, et

qu'il était allé appeler ses camarades pour être en force contre

le voleur. Ellénore, effrayée, avait passé un peignoir, et, croyant

entendre parler sous sa fenêtre, elle s'était décidée à l'ouvrir; mais

pendant qu'elle poussait les volets, les causeurs s'étaient évadés.

Chacun des domestiques, armé de fusils, de bâtons, de flambeaux, de

lanternes, cherchait à découvrir le bandit qui n'avait pas eu le temps

de refermer la petite porte du jardin. Toute la maison était en émoi, et

la pauvre Ellénore pressentant quelque nouveau chagrin par suite de

cet esclandre nocturne, faisait de sincères voeux pour qu'on trouvât le

coupable.

En cet instant, le roulement d'une voiture fit trembler les vitres.

--C'est Frédérik, s'écrie Ellénore. Elle veut se lever de la place

où elle est assise pour courir au-devant de lui... Son émotion l'en

empêche... La porte s'ouvre avec violence, et M. de Rosmond, la colère

dans les yeux, tremblant, pâle de rage, court vers Ellénore, s'empare de

son bras comme pour l'empêcher de fuir, et s'écrie:

--Misérable! c'est donc ainsi que tu me trompes, que tu reconnais ce que

j'ai fait pour toi?

--Au nom du ciel, Frédérik, ne me jugez pas sans m'entendre... Je ne

suis pas coupable...

--Assez mentir, je ne t'écoute plus.

--Un homme a été vu cette nuit ici, c'est vrai, on le cherche, attendez

qu'on le découvre, et vous saurez alors...

--Tu sais bien qu'il a fui à temps qu'il est à l'abri de toutes

recherches...

--Je ne l'ai pas vu, je le jure...

--Je l'ai bien reconnu, moi, ce beau comte de Norbelle! les lumières de

ma voiture m'ont permis d'admirer son front radieux, son air triomphant.

--Quoi! c'était lui? s'écria Ellénore.

--Ah! tu feins de l'ignorer, tu penses m'abuser encore en niant

lâchement ta perfidie, quand je te vois tremblante pour lui, quand je te

surprends dans tout le désordre du crime, encore souillée des caresses

de ton amant!... Fuis, malheureuse! infâme créature! va-t'en, va

rejoindre celui que tu quittes, va lui demander secours contre moi, car,

je le sens, le besoin de la vengeance ne s'arrêtera pas à lui!...

--Frédérik, calmez-vous! Évitez-vous un remords éternel!

--Ah! tu crains pour sa vie! mais il te pleurera aussi, lui... cria M.

de Rosmond avec l'accent furieux. Alors, dans son délire, il saisit le

stylet qui est sur la table d'Ellénore et la frappe au sein. Son sang

jaillit, Ellénore tombe sans mouvement.

--Que faites-vous? O ciel! s'écrie miss Harriette, qui accourt. Elle est

innocente, je vous le jure sur l'honneur.

Et elle arrache le poignard du sein d'Ellénore, et elle appelle au

secours... Mais la pauvre blessée, reprenant ses esprits, lui fait signe

de se taire. Puis elle conjure Rosalie et miss Harriette de ne laisser

pénétrer personne dans sa chambre.

--Si je meurs, dit-elle d'une voix affaiblie, que l'on ignore la main

qui m'a frappée, et si le ciel veut que je survive à tant d'injustices,

eh bien, vos soins me suffiront.

En parlant ainsi, elle faisait baigner d'eau sa plaie par Rosalie,

puis elle pria miss Harriette de faire de la charpie pour couvrir sa

blessure... Et Frédérik, pâle, immobile, respirant à peine, fixait

un regard stupide sur ce qui se passait. Ce que venait de dire miss

Harriette, sans porter la conviction dans son âme, avait eu sur lui

l'effet d'une assertion vraie, dont la puissance agit en dépit du

raisonnement. La vue du sang qu'il faisait couler le glaçait d'effroi;

la terreur avait fait place au délire. Croyant à chaque instant voir les

yeux d'Ellénore se fermer pour toujours, il semblait attendre ce moment

fatal pour se frapper lui-même, et le bourreau inspirait plus de pitié

que la victime.

Après être parvenue à arrêter le sang qui sortait de la blessure, miss

Harriette dit à Rosalie de l'aider à porter Ellénore dans son lit, car

l'état de faiblesse où elle se trouvait ne lui permettait pas de

faire aucun mouvement. Frédérik, voyant la peine qu'elles avaient à la

soulever, s'élança machinalement vers Ellénore qui ne comprenait pas

qu'on pût passer si vite de la férocité à la commisération.

--Rosalie, dit-il, qu'on aille vite chercher un chirurgien.

--Je vous défends de me quitter, dit Ellénore à mademoiselle Rosalie.

Je ne veux voir personne. C'est la seule grâce que je vous demande,

Frédérik. A ce prix, je vous pardonne. Autrement, je le jure, le

chirurgien arrivera trop tard.

--Ellénore, Ellénore! s'écria Frédérik en tombant à genoux; je suis un

monstre, un traître, un assassin indigne de pardon. Accuse-moi, fais-moi

subir le sort que je mérite... Venge-toi d'un malheureux trop coupable

pour croire à la vertu, trop passionné pour résister à sa fureur

jalouse... Venge-toi, te dis-je... cela calmera mes remords.

--J'aime mieux pardonner, dit Ellénore en pressant la main de Frédérik,

cette main teinte de son sang.

--Mon Dieu! que faut-il faire pour mériter tant de clémence?

--Ne plus douter de moi, reprit Ellénore; et ses forces étant épuisées

par tant d'émotions différentes, elle perdit connaissance.

Ellénore, Volume I · 第 24 / 49 题