Ellénore s'obstina à ne pas voir de chirurgien et à se guérir par le
seul secours de l'eau, remède efficace, rarement employé à cette
époque et dont on fait un grand usage aujourd'hui pour cicatriser les
blessures. La sienne n'était pas aussi profonde que l'on avait présumé
à la violence de l'hémorragie qui en était résultée, et elle se referma
bientôt.
D'abord Frédérik parut très-joyeux d'avoir frappé d'une main tremblante;
car miss Harriette, dans sa loyauté chevaleresque, n'avait pas hésité à
lui raconter comment elle était seule l'héroïne de l'aventure nocturne
qui avait attiré le comte de Norbelle au cottage; elle affirma de
plus que le comte Charles ne tarderait pas à venir lui-même donner
explication de ce mystère par une proposition qui serait sans doute
accueillie favorablement de toute la famille Rosmond.
A ce récit, Frédérik avait souri de pitié en devinant la manière
ingénieuse dont M. de Norbelle s'était servi du ridicule de miss
Harriette pour arriver jusqu'à Ellénore. Mais il lui fut prouvé que
celle-ci ignorait complétement le rendez-vous donné par sa cousine, et
les projets insensés de cette vieille fille.
La suite de cette explication devait nécessairement ramener le calme
dans l'esprit de Frédérik et Ellénore s'étonna de le voir encore
plus soucieux que de coutume; pourtant, il ne se plaignait plus de sa
fortune; il semblait qu'une main invisible lui prodiguât toutes les
choses dont il déplorait la privation. Ses projets d'économie étaient
abandonnés. Il revenait souvent de Londres avec de nouveaux chevaux plus
beaux l'un que l'autre, tout en lui annonçait un surcroît d'élégance.
Mais cette prospérité inexplicable, loin de le mettre en bonne humeur ne
pouvait triompher de la préoccupation pénible empreinte sur son front.
Plusieurs fois, Ellénore l'avait questionné sur la cause du tourment
qu'il cherchait à dissimuler: il avait toujours répondu que ce prétendu
tourment était une vision de l'esprit d'Ellénore, réponse qui, sans la
rassurer, lui imposa la loi de ne plus le questionner.
Un matin Frédérik arriva très-ému et dit:
--Il faut que je vous quitte encore, chère Ellénore; le duc d'Orléans,
las d'attendre son rappel à Paris, se décide à y retourner; il prétend
être certain d'un accueil excellent de la part du peuple; ce qui
obligera la cour à le bien recevoir, en dépit de toute rancune. S'il
faut en croire les gens bien instruits, le duc touche au moment de
récolter le fruit de ses concessions démocratiques; sa popularité est
telle, que sans M. de La Fayette et ses vieilles idées de monarchie
constitutionnelle, on porterait en triomphe demain le duc d'Orléans.
C'est sans doute pour profiter de l'enthousiasme qu'il inspire que le
prince retourne en hâte à Paris. Il désire que je l'y accompagne; et
vous devinez, ma chère, ce qui peut résulter d'avantageux pour moi de
cette faveur.
--J'avoue que le danger de vous trouver en France dans ces moments de
trouble, est la seule idée qui me frappe, dit Ellénore avec tristesse.
--Ce danger très-réel pour les ennemis du prince n'existe pas pour ses
amis. Rassurez-vous donc; d'ailleurs, le passe-port que j'emporte me
donnera toujours les moyens de revenir dès que je jugerai prudent de
quitter la partie; mais avant d'en venir là, il faut profiter de la
chance. La fortune, comme toutes les femmes, se venge des dédains,
et c'est mériter sa colère que de ne pas saisir les bonnes occasions
qu'elle vous offre... n'êtes-vous pas de cet avis? ajouta Frédérik, en
voyant Ellénore absorbée dans ses réflexions.
--Oui..., vous avez... raison, reprit-elle, sans trop savoir ce qu'elle
disait... D'ailleurs vous seul... pouvez juger de la nécessité de ce
voyage... Mais vous n'exigez pas que je m'en réjouisse! n'est-ce pas? Si
du moins je pouvais vous suivre!...
--Ce serait une folie, conduire une femme au milieu d'un tel désordre,
vous m'en feriez bientôt vous-même le reproche.
--Jamais je ne vous reprocherai de m'associer à vos dangers. Mais il
vous convient mieux d'aller à Paris sans moi, que votre volonté soit
faite, dit Ellénore, en se levant pour aller cacher ses larmes.
Frédérik ne tenta point de la retenir; ces adieux, embarrassants pour
lui et pénibles pour Ellénore, il était content de les abréger; aussi
s'empressa-t-il de retourner à Londres sans même embrasser son enfant.
Cette nouvelle séparation plongea Ellénore dans une tristesse profonde,
que l'absence de lettres devait encore augmenter. D'abord elle chercha
à s'expliquer le silence de Frédérik par les nombreuses occupations
qui devaient prendre tous ses moments; puis le raisonnement cédant à
l'inquiétude, elle se figura Frédérik exposé à toute la fureur d'un
peuple en démence ou gémissant au fond d'une prison; elle supplia miss
Harriette d'aller aux informations près des émigrés français de sa
connaissance, pour savoir en détail ce qui se passait à Paris, et si
l'un deux avait quelque nouvelle de lord Rosmond.
Miss Harriette, encore très-offensée de la manière dont son cousin avait
refusé de croire aux intentions matrimoniales du comte de Norbelle,
n'avait pas paru depuis longtemps au cottage, mais Ellénore réclamait
son secours dans une circonstance qui pouvait amener quelque événement,
et elle n'hésita pas à se rendre à Londres, chez un de ses vieux parents
qu'elle supposait au courant de ce que faisait en France M. de Rosmond.
En effet, elle sut par lui que Frédérik se portait fort bien, et que,
tout dévoué au duc d'Orléans, il partageait ses plaisirs et ses succès
politiques.
Cette réponse, quoique fort rassurante sur le sort de M. de Rosmond,
n'était pas de nature à rendre le calme à Ellénore. Elle ne fit que
changer d'inquiétude, et passer d'une idée pénible à la plus cruelle de
toutes: celle de n'être plus aimée!
Ellénore, si ferme, si noblement résignée dans le malheur, était sans
force contre les tourments de l'incertitude. Décidée à sortir de celle
où la tenait le silence de Frédérik, elle forma le projet d'aller
elle-même en France chercher l'explication de l'abandon où il la
laissait. En vain les gens de sa maison, dévoués aux intérêts de leur
maître, et chargés par lui d'empêcher Ellénore de s'éloigner du cottage,
s'opposèrent-ils de toute leur puissance à son départ. Elle témoigna
tant d'inquiétude sur la vie de lord Rosmond, elle affirma si
impérieusement qu'elle le savait en danger, que rien ne pouvait
l'empêcher de voler à son secours, et joignit à ces assurances celle
de payer si généreusement le serviteur qui consentirait à la suivre,
qu'elle triompha de toute résistance.
Elle partit munie d'une somme plus que suffisante pour les frais de son
voyage.
Arrivée à Calais avec son enfant, un domestique et Rosalie, il
lui fallut subir toutes les vexations imaginées par les autorités
patriotiques pour entraver la marche des voyageurs. On s'obstinait à ne
la pas croire Anglaise parce qu'elle parlait français sans le moindre
accent étranger. C'était, disait l'un, la femme de quelque émigré qui
venait sous un faux nom conspirer en France. C'était, disait l'autre,
un agent secret de l'Angleterre; enfin, elle risquait d'être renvoyée
à Douvres, avec son domestique qu'on ne voulait pas laisser entrer en
France; lorsqu'un bonhomme, comme il s'en trouvait souvent parmi
les plus forcenés, touché des persécutions dont on menaçait la belle
voyageuse, s'offrit pour lui servir de caution, et même de guide jusqu'à
Amiens, où il se rendait pour affaires.
La proposition acceptée des deux côtés, Ellénore se remit en route;
seulement, tourmentée par une agitation qui brûlait son sang, elle fut
prise d'un violent accès de fièvre qui l'obligea de s'arrêter un jour
entier à Amiens. Le lendemain se trouvant un peu mieux, elle voulut se
lever pour prendre des forces et elle vint s'asseoir près d'une fenêtre
donnant sur la cour de l'auberge. Tout en méditant sur la triste cause
de son voyage, elle donnait quelque attention au mouvement perpétuel
des gens de la maison, occupés à charger la voiture des partants, à
décharger celle des arrivants; c'était une agitation, un changement
d'objets dont les yeux s'amusaient en dépit de la langueur de l'esprit.
Tout à coup, Ellénore voit entrer un courrier au grand galop; il fait
ranger de côté une calèche et une chaise de poste qui attendaient des
voyageurs. A la peine qu'il prend pour que la porte d'entrée soit
libre, à l'embarras qu'il fait, elle pressent l'arrivée de quelque grand
équipage. En effet, une berline à six chevaux entre avec fracas dans
la cour; elle croit reconnaître la livrée du domestique qui est sur le
siége, c'est bien celle des Rosmond. Le coeur lui bat en pensant que
Frédérik est peut-être dans cette voiture. Elle se lève, se met à
la fenêtre pour mieux voir qui va sortir de la berline. La portière
s'ouvre; mais deux femmes seules en descendent. Aux saluts multipliés du
maître de l'hôtel, à son empressement à les conduire dans son plus bel
appartement, Ellénore devine que l'une d'elles est une grande dame, et
l'autre une demoiselle de compagnie. La livrée qu'elle a reconnue lui
fait présumer que ce peut être une parente de Frédérik. Elle envoie
mademoiselle Rosalie s'informer du nom de la personne qui vient
d'arriver, et dont elle n'a pu distinguer le visage caché sous une
dentelle noire. Mademoiselle Rosalie remonte bientôt, et dit en riant:
--C'est sans doute une erreur; les gens de l'hôtel auront confondu les
noms: ils s'obstinent à me répondre que la dame qui vient d'arriver
est lady Caroline, la femme de lord Frédérik Rosmond. J'ai beau leur
soutenir qu'ils se trompent que ce nom est celui de ma maîtresse; ils ne
m'écoutent pas.
--Allez prier le maître de la maison de venir me parler, dit en
tremblant Ellénore; puis se remettant d'une impression pénible, elle
attendit avec calme la visite de l'aubergiste. Il avait tant d'ordres
à donner, tant de pas à faire pour se rendre aux exigences de ses hôtes
nombreux, qu'il fut longtemps avant de se rendre chez Ellénore. Enfin,
il entra; elle hésita un moment à le questionner, comme si elle avait
peur de sa réponse; mais, surmontant un sentiment de crainte qu'elle se
reprochait, elle lui demanda le nom de la dame qui venait d'arriver en
berline à six chevaux.
--C'est lady.... lady.... Caroline... Caroline... Ah! voilà que j'ai
oublié ce nom, ajouta l'aubergiste en se frappant le front... mais c'est
quelqu'un de _conséquent_ à en juger par sa suite.
--Je crois la reconnaître, reprit Ellénore avec embarras. Ne
pourriez-vous me faire donner son nom par écrit?
--Rien de si facile, vraiment; c'est toujours pour nous une bonne
aubaine quand des amis se rencontrent chez nous, cela les engage souvent
à y rester quelques jours de plus.
--Eh bien, voyez à me faire savoir le nom de cette dame le plus tôt
possible, interrompit Ellénore avec impatience.
--Ah! mon Dieu! que je suis bête! reprend l'aubergiste. C'est l'excès
du travail qui me fait perdre la tête. J'oubliais que j'ai là, dans
ma poche, de quoi répondre merveilleusement à ce que madame désire. On
vient de me remettre le passe-port de cette milady pour le faire visiter
à la mairie. Vous y verrez ses prénoms, comme dans un acte de mariage.
--Donnez, donnez, dit vivement Ellénore, en avançant la main pour
prendre le papier que lui présentait l'aubergiste. Mais à peine eût-elle
jeté les yeux dessus le passe-port que la pâleur de la mort couvrit son
visage. Elle resta anéantie.
--Pardon, dit le maître de l'hôtel, si je presse madame; mais il faut
que les passe-ports soient soumis à l'autorité aussitôt l'arrivée des
voyageurs, autrement on nous fait des difficultés qui n'en finissent
pas. Si madame voulait bien me rendre ce papier?
En parlant ainsi, il retira doucement le passe-port de la main
d'Ellénore; puis, sans comprendre ni vouloir rompre le silence qu'elle
gardait, il sortit.
Ellénore resta longtemps immobile, comme foudroyée par le coup qui
venait de la frapper... Enfin, ces mots à peine articulés sortirent de
sa bouche:
--Lady... Caroline..., femme légitime... de lord Frédérik Rosmond...,
âgée de vingt-neuf ans!!!
Et moi... qui suis-je donc?... et mon enfant!... Oh! malheur à celui qui
nous plonge tous deux... dans l'infamie! Mais non, c'est impossible, un
songe affreux m'abuse... Lady Caroline Rosmond... non... j'ai mal lu...
moi seul suis sa femme... la mère de son fils... il n'aime que moi... Et
en finissant ces mots, Ellénore tomba suffoquée par l'excès du désespoir
qu'elle s'efforçait de combattre.