XXIII

Ellénore s'obstina à ne pas voir de chirurgien et à se guérir par le

seul secours de l'eau, remède efficace, rarement employé à cette

époque et dont on fait un grand usage aujourd'hui pour cicatriser les

blessures. La sienne n'était pas aussi profonde que l'on avait présumé

à la violence de l'hémorragie qui en était résultée, et elle se referma

bientôt.

D'abord Frédérik parut très-joyeux d'avoir frappé d'une main tremblante;

car miss Harriette, dans sa loyauté chevaleresque, n'avait pas hésité à

lui raconter comment elle était seule l'héroïne de l'aventure nocturne

qui avait attiré le comte de Norbelle au cottage; elle affirma de

plus que le comte Charles ne tarderait pas à venir lui-même donner

explication de ce mystère par une proposition qui serait sans doute

accueillie favorablement de toute la famille Rosmond.

A ce récit, Frédérik avait souri de pitié en devinant la manière

ingénieuse dont M. de Norbelle s'était servi du ridicule de miss

Harriette pour arriver jusqu'à Ellénore. Mais il lui fut prouvé que

celle-ci ignorait complétement le rendez-vous donné par sa cousine, et

les projets insensés de cette vieille fille.

La suite de cette explication devait nécessairement ramener le calme

dans l'esprit de Frédérik et Ellénore s'étonna de le voir encore

plus soucieux que de coutume; pourtant, il ne se plaignait plus de sa

fortune; il semblait qu'une main invisible lui prodiguât toutes les

choses dont il déplorait la privation. Ses projets d'économie étaient

abandonnés. Il revenait souvent de Londres avec de nouveaux chevaux plus

beaux l'un que l'autre, tout en lui annonçait un surcroît d'élégance.

Mais cette prospérité inexplicable, loin de le mettre en bonne humeur ne

pouvait triompher de la préoccupation pénible empreinte sur son front.

Plusieurs fois, Ellénore l'avait questionné sur la cause du tourment

qu'il cherchait à dissimuler: il avait toujours répondu que ce prétendu

tourment était une vision de l'esprit d'Ellénore, réponse qui, sans la

rassurer, lui imposa la loi de ne plus le questionner.

Un matin Frédérik arriva très-ému et dit:

--Il faut que je vous quitte encore, chère Ellénore; le duc d'Orléans,

las d'attendre son rappel à Paris, se décide à y retourner; il prétend

être certain d'un accueil excellent de la part du peuple; ce qui

obligera la cour à le bien recevoir, en dépit de toute rancune. S'il

faut en croire les gens bien instruits, le duc touche au moment de

récolter le fruit de ses concessions démocratiques; sa popularité est

telle, que sans M. de La Fayette et ses vieilles idées de monarchie

constitutionnelle, on porterait en triomphe demain le duc d'Orléans.

C'est sans doute pour profiter de l'enthousiasme qu'il inspire que le

prince retourne en hâte à Paris. Il désire que je l'y accompagne; et

vous devinez, ma chère, ce qui peut résulter d'avantageux pour moi de

cette faveur.

--J'avoue que le danger de vous trouver en France dans ces moments de

trouble, est la seule idée qui me frappe, dit Ellénore avec tristesse.

--Ce danger très-réel pour les ennemis du prince n'existe pas pour ses

amis. Rassurez-vous donc; d'ailleurs, le passe-port que j'emporte me

donnera toujours les moyens de revenir dès que je jugerai prudent de

quitter la partie; mais avant d'en venir là, il faut profiter de la

chance. La fortune, comme toutes les femmes, se venge des dédains,

et c'est mériter sa colère que de ne pas saisir les bonnes occasions

qu'elle vous offre... n'êtes-vous pas de cet avis? ajouta Frédérik, en

voyant Ellénore absorbée dans ses réflexions.

--Oui..., vous avez... raison, reprit-elle, sans trop savoir ce qu'elle

disait... D'ailleurs vous seul... pouvez juger de la nécessité de ce

voyage... Mais vous n'exigez pas que je m'en réjouisse! n'est-ce pas? Si

du moins je pouvais vous suivre!...

--Ce serait une folie, conduire une femme au milieu d'un tel désordre,

vous m'en feriez bientôt vous-même le reproche.

--Jamais je ne vous reprocherai de m'associer à vos dangers. Mais il

vous convient mieux d'aller à Paris sans moi, que votre volonté soit

faite, dit Ellénore, en se levant pour aller cacher ses larmes.

Frédérik ne tenta point de la retenir; ces adieux, embarrassants pour

lui et pénibles pour Ellénore, il était content de les abréger; aussi

s'empressa-t-il de retourner à Londres sans même embrasser son enfant.

Cette nouvelle séparation plongea Ellénore dans une tristesse profonde,

que l'absence de lettres devait encore augmenter. D'abord elle chercha

à s'expliquer le silence de Frédérik par les nombreuses occupations

qui devaient prendre tous ses moments; puis le raisonnement cédant à

l'inquiétude, elle se figura Frédérik exposé à toute la fureur d'un

peuple en démence ou gémissant au fond d'une prison; elle supplia miss

Harriette d'aller aux informations près des émigrés français de sa

connaissance, pour savoir en détail ce qui se passait à Paris, et si

l'un deux avait quelque nouvelle de lord Rosmond.

Miss Harriette, encore très-offensée de la manière dont son cousin avait

refusé de croire aux intentions matrimoniales du comte de Norbelle,

n'avait pas paru depuis longtemps au cottage, mais Ellénore réclamait

son secours dans une circonstance qui pouvait amener quelque événement,

et elle n'hésita pas à se rendre à Londres, chez un de ses vieux parents

qu'elle supposait au courant de ce que faisait en France M. de Rosmond.

En effet, elle sut par lui que Frédérik se portait fort bien, et que,

tout dévoué au duc d'Orléans, il partageait ses plaisirs et ses succès

politiques.

Cette réponse, quoique fort rassurante sur le sort de M. de Rosmond,

n'était pas de nature à rendre le calme à Ellénore. Elle ne fit que

changer d'inquiétude, et passer d'une idée pénible à la plus cruelle de

toutes: celle de n'être plus aimée!

Ellénore, si ferme, si noblement résignée dans le malheur, était sans

force contre les tourments de l'incertitude. Décidée à sortir de celle

où la tenait le silence de Frédérik, elle forma le projet d'aller

elle-même en France chercher l'explication de l'abandon où il la

laissait. En vain les gens de sa maison, dévoués aux intérêts de leur

maître, et chargés par lui d'empêcher Ellénore de s'éloigner du cottage,

s'opposèrent-ils de toute leur puissance à son départ. Elle témoigna

tant d'inquiétude sur la vie de lord Rosmond, elle affirma si

impérieusement qu'elle le savait en danger, que rien ne pouvait

l'empêcher de voler à son secours, et joignit à ces assurances celle

de payer si généreusement le serviteur qui consentirait à la suivre,

qu'elle triompha de toute résistance.

Elle partit munie d'une somme plus que suffisante pour les frais de son

voyage.

Arrivée à Calais avec son enfant, un domestique et Rosalie, il

lui fallut subir toutes les vexations imaginées par les autorités

patriotiques pour entraver la marche des voyageurs. On s'obstinait à ne

la pas croire Anglaise parce qu'elle parlait français sans le moindre

accent étranger. C'était, disait l'un, la femme de quelque émigré qui

venait sous un faux nom conspirer en France. C'était, disait l'autre,

un agent secret de l'Angleterre; enfin, elle risquait d'être renvoyée

à Douvres, avec son domestique qu'on ne voulait pas laisser entrer en

France; lorsqu'un bonhomme, comme il s'en trouvait souvent parmi

les plus forcenés, touché des persécutions dont on menaçait la belle

voyageuse, s'offrit pour lui servir de caution, et même de guide jusqu'à

Amiens, où il se rendait pour affaires.

La proposition acceptée des deux côtés, Ellénore se remit en route;

seulement, tourmentée par une agitation qui brûlait son sang, elle fut

prise d'un violent accès de fièvre qui l'obligea de s'arrêter un jour

entier à Amiens. Le lendemain se trouvant un peu mieux, elle voulut se

lever pour prendre des forces et elle vint s'asseoir près d'une fenêtre

donnant sur la cour de l'auberge. Tout en méditant sur la triste cause

de son voyage, elle donnait quelque attention au mouvement perpétuel

des gens de la maison, occupés à charger la voiture des partants, à

décharger celle des arrivants; c'était une agitation, un changement

d'objets dont les yeux s'amusaient en dépit de la langueur de l'esprit.

Tout à coup, Ellénore voit entrer un courrier au grand galop; il fait

ranger de côté une calèche et une chaise de poste qui attendaient des

voyageurs. A la peine qu'il prend pour que la porte d'entrée soit

libre, à l'embarras qu'il fait, elle pressent l'arrivée de quelque grand

équipage. En effet, une berline à six chevaux entre avec fracas dans

la cour; elle croit reconnaître la livrée du domestique qui est sur le

siége, c'est bien celle des Rosmond. Le coeur lui bat en pensant que

Frédérik est peut-être dans cette voiture. Elle se lève, se met à

la fenêtre pour mieux voir qui va sortir de la berline. La portière

s'ouvre; mais deux femmes seules en descendent. Aux saluts multipliés du

maître de l'hôtel, à son empressement à les conduire dans son plus bel

appartement, Ellénore devine que l'une d'elles est une grande dame, et

l'autre une demoiselle de compagnie. La livrée qu'elle a reconnue lui

fait présumer que ce peut être une parente de Frédérik. Elle envoie

mademoiselle Rosalie s'informer du nom de la personne qui vient

d'arriver, et dont elle n'a pu distinguer le visage caché sous une

dentelle noire. Mademoiselle Rosalie remonte bientôt, et dit en riant:

--C'est sans doute une erreur; les gens de l'hôtel auront confondu les

noms: ils s'obstinent à me répondre que la dame qui vient d'arriver

est lady Caroline, la femme de lord Frédérik Rosmond. J'ai beau leur

soutenir qu'ils se trompent que ce nom est celui de ma maîtresse; ils ne

m'écoutent pas.

--Allez prier le maître de la maison de venir me parler, dit en

tremblant Ellénore; puis se remettant d'une impression pénible, elle

attendit avec calme la visite de l'aubergiste. Il avait tant d'ordres

à donner, tant de pas à faire pour se rendre aux exigences de ses hôtes

nombreux, qu'il fut longtemps avant de se rendre chez Ellénore. Enfin,

il entra; elle hésita un moment à le questionner, comme si elle avait

peur de sa réponse; mais, surmontant un sentiment de crainte qu'elle se

reprochait, elle lui demanda le nom de la dame qui venait d'arriver en

berline à six chevaux.

--C'est lady.... lady.... Caroline... Caroline... Ah! voilà que j'ai

oublié ce nom, ajouta l'aubergiste en se frappant le front... mais c'est

quelqu'un de _conséquent_ à en juger par sa suite.

--Je crois la reconnaître, reprit Ellénore avec embarras. Ne

pourriez-vous me faire donner son nom par écrit?

--Rien de si facile, vraiment; c'est toujours pour nous une bonne

aubaine quand des amis se rencontrent chez nous, cela les engage souvent

à y rester quelques jours de plus.

--Eh bien, voyez à me faire savoir le nom de cette dame le plus tôt

possible, interrompit Ellénore avec impatience.

--Ah! mon Dieu! que je suis bête! reprend l'aubergiste. C'est l'excès

du travail qui me fait perdre la tête. J'oubliais que j'ai là, dans

ma poche, de quoi répondre merveilleusement à ce que madame désire. On

vient de me remettre le passe-port de cette milady pour le faire visiter

à la mairie. Vous y verrez ses prénoms, comme dans un acte de mariage.

--Donnez, donnez, dit vivement Ellénore, en avançant la main pour

prendre le papier que lui présentait l'aubergiste. Mais à peine eût-elle

jeté les yeux dessus le passe-port que la pâleur de la mort couvrit son

visage. Elle resta anéantie.

--Pardon, dit le maître de l'hôtel, si je presse madame; mais il faut

que les passe-ports soient soumis à l'autorité aussitôt l'arrivée des

voyageurs, autrement on nous fait des difficultés qui n'en finissent

pas. Si madame voulait bien me rendre ce papier?

En parlant ainsi, il retira doucement le passe-port de la main

d'Ellénore; puis, sans comprendre ni vouloir rompre le silence qu'elle

gardait, il sortit.

Ellénore resta longtemps immobile, comme foudroyée par le coup qui

venait de la frapper... Enfin, ces mots à peine articulés sortirent de

sa bouche:

--Lady... Caroline..., femme légitime... de lord Frédérik Rosmond...,

âgée de vingt-neuf ans!!!

Et moi... qui suis-je donc?... et mon enfant!... Oh! malheur à celui qui

nous plonge tous deux... dans l'infamie! Mais non, c'est impossible, un

songe affreux m'abuse... Lady Caroline Rosmond... non... j'ai mal lu...

moi seul suis sa femme... la mère de son fils... il n'aime que moi... Et

en finissant ces mots, Ellénore tomba suffoquée par l'excès du désespoir

qu'elle s'efforçait de combattre.

Ellénore, Volume I · 第 25 / 49 题