Ellénore était encore sous le poids des réflexions qu'elle amassait
l'une sur l'autre pour expliquer la conduite de Frédérik, lorsqu'on vint
lui annoncer l'arrivée de miss Harriette; elle eut peine à contenir un
signe d'impatience en voyant troubler sitôt sa solitude; mais elle se
dit: «elle me parlera de lui», et elle se rendit dans le salon où elle
trouva la vieille miss entourée de malles, de cartons, comme si elle
avait dû passer des années au cottage, Ellénore ne put s'empêcher de
lui en faire la remarque, et miss Harriette répondit qu'elle ne marchait
jamais sans tout ce qu'elle possédait de robes; on ne sait pas ce qui
peut arriver ajouta-t-elle; vous avez beau vous obstiner à ne recevoir
personne, vous verrez qu'il surviendra une circonstance, un hasard qui
vous forcera à rompre ce voeu ridicule, et puis, qui peut être à l'abri
d'une rencontre?
--Moi, dit Ellénore, moi qui ne sors jamais, et dont les promenades ne
vont pas au delà de mon jardin!
--Ah! c'est s'emprisonner trop volontairement! et je ne vous promets
pas, ma chère cousine, de me conformer aussi scrupuleusement aux
recommandations de Frédérik. D'ailleurs, cette manière de se cacher à
tous les yeux n'est bonne qu'à exciter la curiosité; je lui en ai donné
la preuve en lui montrant les lettres qu'on m'adresse de tous côtés
pour savoir de moi, s'il n'y a pas moyen de pénétrer dans ce charmant
cottage, d'y rendre ses hommages, à la beauté qu'on y renferme? quels
sont les jours où il va à Londres? les heures où vous êtes seule? enfin
cent questions de ce genre qui révèlent assez les sentiments de ceux qui
les font, sentiments que les difficultés exaltent, et qui finiront par
éclater d'une façon terrible.
--Je crains peu ces passions imaginaires, reprit en souriant Ellénore,
et ne crois point à l'amour qui n'est point encouragé.
--Malheureuse enfant! s'écria miss Harriette d'un ton tragique, combien
cette confiance peut vous être fatale! Heureusement pour vous, Frédérik
ne la partage point, et son humeur jalouse vous garantira toujours des
pièges de la séduction.
--Vous l'avez donc vu souvent très-jaloux?... demanda Ellénore avec
trouble.
--Jaloux jusqu'à la cruauté, reprit miss Harriette, sans penser à
l'effet que devait produire ce qu'elle disait de son cousin sur l'esprit
d'Ellénore; d'abord, dans son enfance, c'était un vrai diable, il se
mettait dans des accès de colère à faire trembler son gouverneur. Un
jour il a manqué tuer son frère cadet, parce que, étant malade, on avait
donné au pauvre petit plus de joujoux qu'à lui. Que voulez-vous, il est
né jaloux. La petite Fanny en sait quelque chose, et je connais certaine
lady qui... Mais il ne faut pas tout dire. Le fait est que la passion
entraîne avec elle bien des inconvénients. Et miss Harriette, continuant
sur ce ton, raconta plusieurs aventures de Frédérik qui ne prouvaient
pas en faveur de sa bonté ni de sa constance.
Le désir de raconter entraîne souvent les vieux parents dans ces sortes
de délations; ils parlent des défauts des gens qu'ils ont élevés,
comme s'ils s'en étaient corrigés; et le ciel sait si l'on se corrige!
Ellénore écouta avec avidité les moindres détails qui lui révélaient le
caractère de Frédérik, et depuis ramena souvent miss Harriette sur le
sujet de cet entretien. Pourtant, elle n'en sortait jamais que l'âme
attristée; mais elle avait entendu répéter cent fois le nom de celui
qu'elle aimait, et elle consentait à payer ce plaisir par le chagrin de
voir mutiler son idole.
Miss Harriette ne fut pas longtemps sans remarquer la quantité de
promeneurs qui passaient et repassaient journellement devant la porte
du cottage; aussi prenait-elle le soin de se parer et de se mettre à sa
fenêtre en dépit du froid ou de la chaleur, tant qu'elle avait la chance
de voir passer quelqu'élégant cavalier. Enfin, elle crut s'apercevoir
qu'elle était reconnue de celui qui lui plaisait le mieux; il venait de
lui faire un salut très-gracieux, elle y avait répondu par une révérence
et un regard pudique fort encourageant; aussi le cavalier ne tarda-t-il
point à revenir tout seul sur la colline qui dominait la prairie
entourant le cottage. Cette prairie était entrecoupée de haies vives,
que le cavalier s'amusait à faire franchir d'un saut à son cheval, à la
grande émotion de miss Harriette, qui jetait un cri d'effroi à chaque
bond du coursier. Il n'y avait plus qu'une haie à sauter, lorsque le
cheval mal lancé ou trop retenu dans son élan, s'embarrassa les pieds
dans les épines et tomba sous la fenêtre d'où miss Harriette contemplait
cet exercice équestre.
Elle crie, elle appelle tous les gens de la maison pour voler au secours
du malheureux qu'elle suppose être mourant de sa chute; elle les conduit
elle-même près de lui, leur ordonne de le porter dans la maison, on le
dépose sur le canapé du parloir; comme il paraît évanoui, et que son
visage déchiré par les épines de la haie est couvert en partie de sang,
miss Harriette ne confie qu'à elle le soin d'étancher ce sang précieux.
Elle baignait d'eau le front du blessé, lorsqu'Ellénore, attirée par le
bruit de l'événement, arrive et reconnaît le comte Charles de Norbelle.
Dans son premier mouvement, elle va refermer la porte et remonter dans
sa chambre; mais miss Harriette dont la main posée sur le coeur du
blessé, en sent redoubler les battements, s'écrie: Il se meurt!... Voilà
les convulsions qui le prennent! Oh! mon Dieu! coure vite chercher le
docteur!...
Ellénore, effrayée par ces exclamations, s'approche du canapé, et,
voyant le comte immobile et ensanglanté, répète l'ordre d'aller chercher
du secours au village voisin; mais le souvenir des soupçons de Frédérik
à propos de M. de Norbelle revenant tout à coup à son esprit, elle sort
de la chambre sous prétexte de presser le départ du domestique chargé de
courir après le chirurgien, et elle laisse le blessé livré aux tendres
soins de miss Harriette.
Il avait espéré mieux; et, voyant que le temps se passait sans ramener
près de lui Ellénore, il se décide à sortir de cet évanouissement, et
à ne pas attendre la visite du chirurgien, qui aurait constaté qu'il
n'avait aucune blessure grave; il se contente de demander à la vieille
miss la permission de venir la remercier de ses bons soins dès qu'il
sera rétabli de cette chute, ce qu'elle lui accorde avec reconnaissance;
puis il veut à toute force se traîner en boitant jusqu'à la grille où
l'on avait attaché son cheval; en vain miss Harriette se récrie sur le
danger de remonter sur ce même cheval, qui avait failli tuer son maître,
sur la souffrance qu'il aurait à braver pendant la route avant d'être à
Londres. Le comte de Norbelle, feignant de surmonter toutes les douleurs
pour ne pas prolonger l'embarras qu'il cause, enfourche péniblement son
cheval, glisse deux guinées dans la main du palefrenier qui tenait la
bride, et s'éloigne en jetant sur miss Harriette un regard qui voulait
dire: «à bientôt.»
--Vous avez été fort peu charitable pour cet intéressant jeune homme,
dit miss Harriette en entrant chez Ellénore.
--C'est que je le connais, répondit-elle, et que j'ai des raisons de
croire que sa chute a été volontaire.
--Quelle idée! risquer de se casser bras et jambes par caprice!
--Non pas par caprice, mais pour avoir un prétexte d'entrer ici.
--Quand cela serait! comment ne pas être touchée d'un pareil dévouement:
risquer sa vie pour apercevoir celle qu'on aime! Ah! que d'excuses porte
avec elle une si noble audace!
--Je ne soupçonne pas le comte de Norbelle de tant d'héroïsme; c'est
tout simplement une vive curiosité qui l'a engagé à cette comédie.
--Peut-être avait-il un motif moins vulgaire pour désirer pénétrer
dans cette maison, dit miss Harriette avec un air moitié fat et moitié
mystérieux. Et moi aussi je le connais, ajouta-t-elle en se rengorgeant,
non par son nom, car j'étais loin de me douter que ce beau jeune homme
qui venait chaque jour se promener dans la prairie sous mes fenêtres fût
cet élégant comte de Norbelle, dont les amours avec la belle madame V...
ont fait tant de bruit cet hiver à Paris. Maintenant que je sais tous
les égards qu'il mérite, je ne manquerai pas à lui témoigner combien...
--Ah! par grâce, chère miss, interrompit Ellénore, ne l'attirez point
ici, ce serait déplaire souverainement à Frédérik.
--Auraient-ils eu quelque vive querelle ensemble? Seraient-ils ennemis?
--Je ne sais, mais Frédérik a de puissants motifs pour ne le point
recevoir. D'ailleurs, vous n'ignorez pas la complète solitude où il
veut que je vive et les raisons impérieuses qui nous obligent à ne
communiquer avec aucune personne de la cour de France ou de celle de
Londres.
--Croyez que j'ai pour les secrets une discrétion à toute épreuve, mais
quand cette discrétion peut s'accorder avec les intérêts d'un sentiment
irréprochable, il est inutile, que dis-je, il est coupable de répondre
par le dédain, l'insensibilité, aux preuves d'un dévouement si honorable
pour celle qui l'inspire. Vous êtes bien la maîtresse d'en agir selon
vos préventions, mais chacun a ses devoirs, et celui qui ordonne de
reconnaître certains égards n'est pas moins indispensable qu'un autre.
Ellénore, voyant qu'elle n'avait rien à attendre de la raison de miss
Harriette, eut recours à la prière, et la conjura d'attendre qu'elle fût
retournée chez elle pour recevoir le comte de Norbelle.
--D'ailleurs, plus vous lui portez intérêt, ajouta-t-elle, plus vous
devez craindre ce qui pourrait résulter d'une rencontre entre lui et
Frédérik.
--Quoi! vous pensez qu'ils en viendraient à se mesurer ensemble? dit la
vieille folle, fière de l'idée que deux hommes se battraient pour elle!
Ah! vous me faites frémir! Comptez que je mettrai tous mes soins à
éviter cette catastrophe, et que mon cousin n'aura pas l'occasion de
satisfaire son injuste haine!
Ellénore ignorait que c'était flatter la manie de miss Harriette que
de lui donner l'espérance d'être l'objet ou le témoin d'un événement
tragique. Elle pensa en avoir dit assez pour la déterminer à ne plus
avoir aucun rapport avec le comte de Norbelle; rien n'était plus facile
que de lui faire dire lorsqu'il reviendrait au cottage, que ces dames
n'étaient point visibles; mais ce n'est pas ainsi qu'en agissent les
héroïnes de romans, et miss Harriette crut plus convenable de tracer ces
mots sur un papier ambré:
«On me défend de vous recevoir, devinez s'il se peut la cause de cette
cruelle rigueur, et croyez que personne ne s'en afflige plus que la
malheureuse Harriette.»
Ravie de ce pathos sentimental, elle chargea le berger, dont les moutons
paissaient dans la prairie, de remettre son billet au beau cavalier
qu'il avait aidé à secourir peu de jours avant. Ce service, richement
payé, fut rendu avec exactitude. Le comte Charles, devinant l'illusion
que se faisait la vieille miss, se promit d'en profiter pour arriver
jusqu'à Ellénore, et il écrivit au crayon sur un des feuillets de son
agenda:
«Il n'est pas de pouvoir au monde qui m'empêche de porter à vos pieds
l'hommage de ma reconnaissance; dussiez-vous me laisser passer la nuit
sous vos fenêtres sans me donner la consolation de vous entretenir un
moment, l'aurore m'y trouvera, et ma constance à attendre un mot, un
regard de celle qu'on ne peut voir sans l'adorer, vous apprendra ce que
je n'ose dire.»
Il n'en fallait pas davantage pour mettre le comble au délire d'une tête
aussi folle.
--Enfin, s'écria miss Harriette en pressant sur ses lèvres ces lignes,
dont les caractères s'effaçaient sous ses baisers, enfin j'ai trouvé
celui qui devait répondre à tout ce que mon coeur a de passion, de
tendresse, celui qui comprend ainsi que moi ce que l'amour exige, celui
que nul obstacle n'arrête! Béni soit le malheur qui nous a réunis, ce
malheur qui lui a démontré tout à coup les trésors de sensibilité que
renferme mon âme! Et je sacrifierais le bonheur de me consacrer à un
tel amour! je repousserais les voeux d'un homme aussi adorable, par
déférence pour l'antipathie d'un parent! Non, il y va de ma destinée;
j'ai trop longtemps attendu la félicité qui m'est offerte en ce jour, je
ne l'immolerai pas au caprice de mon cousin.
Alors la vieille miss, cherchant à concilier ses projets romanesques
avec la crainte de provoquer quelque acte de violence de la part de
Frédérik, se décida d'abord à ne mettre personne dans sa confidence,
puis à descendre dans le jardin au milieu de la nuit, et à se munir
d'une des clefs qui ouvraient la porte donnant sur les prés; car la haie
qui entourait l'enclos était si large et si touffue qu'on ne pouvait la
franchir sans beaucoup de difficultés.
Pendant que cette intrigue singulière se tramait, Ellénore, renfermée
dans sa chambre, méditait sur une lettre de Frédérik qui lui annonçait
son prochain retour sans en préciser l'instant. Il régnait dans cette
lettre une sorte de contrainte mêlée à des assurances d'amour, à des
promesses de dévouement pour l'avenir, quels que fussent les événements
qui pourraient jeter le trouble dans le lien qui les unissait. C'étaient
des serments inutiles, des prévisions effrayantes, des contradictions
difficiles à expliquer, dont l'esprit d'Ellénore s'épuisait en vain à
chercher la cause. Mais elle allait revoir Frédérik, elle allait lire
dans ses yeux ce qu'il lui fallait croire, et il n'est point de craintes
vagues, de pressentiments funestes dont la joie d'un retour ne triomphe.