Frédérik eut besoin d'employer tout l'ascendant que l'amour lui donnait
sur Ellénore pour calmer sa douleur. Il se chargea du soin de répondre
à son notaire pour l'engager à faire passer les fonds d'Ellénore à M.
Ham..., banquier à Londres. Lorsqu'il fallut signer la procuration,
Frédérik recommanda vivement à Ellénore de ne mettre au bas que ses
noms de famille, en disant que le dépôt ayant été fait en son nom de
demoiselle, il ne fallait pas y joindre celui de marquise de Rosmond.
Ellénore obéit sans faire nulle observation. La somme déposée chez
M. Bernardi fut bientôt confiée à M. Ham..., qui la plaça dans de si
heureuses opérations qu'il en doubla en peu d'années le capital.
Ellénore devint mère, sa joie d'avoir un fils fut troublée par le
sacrifice qu'on lui imposa de ne pas le nourrir de son lait. La
révolution française venait d'éclater, M. de Rosmond prévoyait la
nécessité de partir d'un moment à l'autre pour aller défendre les
parents et les biens qu'il avait en France. Ellénore ne voulait pas que
nul obstacle l'empêchât de le suivre. Le petit Frédérik fut donc confié
à une bonne nourrice et resta sous les yeux de sa mère.
Il ne fallait rien moins que les horribles nouvelles qui se succédaient
pour empoisonner un bonheur aussi doux; mais chaque jour apprenait à M.
de Rosmond le pillage du château d'un ami, d'un parent, la mort violente
de quelque malheureux soupçonné d'aristocratie; c'était à qui se
sauverait de cette terre de liberté, où l'on commençait à arrêter tout
le monde. M. de Rosmond, occupé à recevoir tout le monde ou à guider les
amis qui venaient se réfugier à Londres, y était presque sans cesse,
et Ellénore se voyait réduite à la société de miss Harriette et à
ses phrases emphatiques sur les aventures, les rencontres romanesques
qu'amèneraient sans doute de si grands événements.
Bien que le mariage d'Ellénore dût la rassurer sur son sort à venir,
elle ne se vit pas sans quelque plaisir assez riche pour ne rien coûter
à son mari; et elle bénit le souvenir de cet ami qui avait cherché
à réparer le tort qu'il lui avait fait, en lui assurant une honnête
indépendance. La dignité du caractère d'Ellénore rendait ce bienfait
inappréciable; mais elle s'étonna d'en voir M. de Rosmond encore plus
heureux qu'elle. Il dit même à propos de cet héritage plusieurs mots
sur la liberté mutuelle qui résultait de l'argent dans toutes les
associations, qui frappèrent désagréablement Ellénore; elle le trouva
trop satisfait de savoir qu'avec ce modique revenu elle pourrait se
passer de lui. En amour, tout désir d'affranchissement est une injure.
L'humeur de Frédérik devenait chaque jour plus sombre; mais Ellénore
n'en accusait que les tristes nouvelles qui se succédaient. Les biens
que la famille Rosmond avait en France venaient d'être saisis par des
créanciers patriotes. Le père de Frédérik avait succombé au chagrin de
se voir ruiné, et son fils se trouvait réduit à une faible somme placée
chez son banquier à Londres. Il fallait se résigner à des économies,
insupportables à M. de Rosmond. Ellénore allait être la plus riche du
ménage, et c'était avec de tendres instances qu'elle conjurait Frédérik
de disposer du peu qu'elle possédait pour l'employer comme il le
désirait. Mais une telle somme était insuffisante à maintenir le luxe
de M. de Rosmond. Dans son dépit, il se reprochait tout haut de n'avoir
point profité de la révolution, qui ôtait à la cour de France tout moyen
de sévir contre lui, et de la protection alors toute-puissante du duc
d'Orléans, pour aller défendre ses biens, vendre et réaliser sa fortune,
et la placer en Angleterre. Tous ces reproches semblaient dire: «Sans le
sot attachement qui m'a retenu ici, je serais encore riche.»
L'idée d'être utile à Frédérik dans ces temps de troubles rendait
Ellénore patiente à supporter tout ce que le malheur lui faisait dire
d'injurieux; et puis elle croyait tant lui devoir, que rien ne pouvait
lasser sa reconnaissance.
Une année se passa dans cette anxiété. Un jour, M. de Rosmond revint
de Londres, l'air radieux, le regard animé. Ellénore s'empressa de lui
demander quelle heureuse nouvelle le mettait en si bonne disposition.
--Quelles bonnes nouvelles? Ah! mon Dieu! répondit-il, elles sont plus
mauvaises que jamais: les Français deviennent fous; le duc d'Orléans
lui-même est effrayé de leur démence; il craint de l'avoir trop
encouragée, c'est pour cela qu'il vient d'arriver à Londres chargé d'une
mission qui déguise un exil. C'est une guerre à mort entre lui et la
reine, dont tous deux seront peut-être victimes, tant les esprits sont
révoltés; cela fait frémir pour l'avenir, et l'on doit s'estimer heureux
de n'être pas témoin d'un spectacle si menaçant.
--Pourtant votre joie ne vient pas de là, dit Ellénore en portant sur
Frédérik un regard soupçonneux.
--Aussi n'en ai-je point, reprit-il, et je ne sais ce qui peut vous
donner l'idée...
--Je me suis donc trompée, dit Ellénore sans perdre de vue Frédérik.
--D'autant plus trompée, répliqua M. de Rosmond, qu'à toute la peine que
les affaires de France causent, il faut que je joigne le regret de vous
quitter pour quelques jours.
--Vous éloigner d'ici? demanda vivement Ellénore. Iriez-vous à Paris?
grand Dieu!
--Non, vraiment, je ne suis pas si fou, c'est bien assez de leur laisser
mes biens sans leur donner ma tête; mais moins il reste de fortune, plus
il faut en prendre soin, et c'est pour m'assurer le recouvrement d'une
somme assez considérable que je me vois forcé de partir demain matin
pour Édimbourg.
--Et votre absence durera...
--Quinze jours, tout au plus.
--Quinze mortels jours!...
--Peut-être moins si l'affaire qui me force d'aller là se termine
promptement; ma chère Ellénore ne peut douter de mon empressement à
revenir près d'elle.
Alors Frédérik somma Maurice pour lui ordonner de tout préparer pour son
départ.
--Faudra-t-il prendre le grand nécessaire en bois d'ébène ou le petit en
acajou? demanda Maurice.
--Le grand, et tu n'oublieras pas le coffret émaillé.
Or, ce coffret émaillé contenait les ordres, les plaques en diamants que
lord Rosmond ne prenait jamais que pour aller à la cour. Ellénore en
fit la remarque; ce qui parut embarrasser Frédérik; mais il dit que ce
coffret renfermait encore d'autres bijoux qu'il voulait déposer chez son
banquier, pour plus de sûreté.
Cet incident, si peu important en apparence, jeta l'inquiétude dans
l'esprit d'Ellénore. Il lui vint pour la première fois à l'idée que
Frédérik ne lui disait pas la vérité; elle cessa de le questionner de
peur de l'entraîner dans quelqu'autre mensonge, et se contenta de se
dire:
--C'est un mystère que je ne dois pas pénétrer.
Le lendemain matin, en recevant les adieux de Frédérik, Ellénore fondit
en larmes.
--Ah! c'est faire trop d'honneur à une si courte absence, s'écria M. de
Rosmond en voyant la douleur qu'Ellénore tentait en vain de surmonter.
--C'est vrai, dit-elle, je dois vous paraître ridicule, mais j'ai l'âme
pénétrée de tristesse comme à l'approche d'un grand malheur.
--Cependant je ne vous laisse pas seule, ma cousine m'a promis de venir
s'installer ici pendant mon absence; elle vous tiendra compagnie. Je
sais bien qu'elle n'est pas toujours amusante et qu'il faut avoir un
complice pour rire de ses bizarreries, de ses grandes phrases; mais vous
les retiendrez pour me les écrire, cela vous distraira: sans compter que
votre enfant vous occupe du matin au soir. Allez, vous aurez à peine le
temps de penser à moi.
Ellénore sourit tristement à cette espèce de reproche, et pensa qu'il
était inutile de s'en justifier. En ce moment, Maurice vint apporter à
son maître un portefeuille rempli de banknotes. Ellénore s'étonna de
le voir se munir d'une somme aussi forte pour entreprendre un si petit
voyage; mais elle n'en fit point tout haut l'observation. Cette richesse
présente ne s'accordait pas avec ce que M. de Rosmond lui avait dit peu
de jours avant, de la gêne qu'il éprouvait depuis qu'il ne recevait plus
aucuns fonds de France; tout, jusqu'au brillant équipage venu pour le
prendre, lui paraissait étrange et la plongeait dans des suppositions
qui se détruisaient l'une par l'autre. Mais ce qui la frappa le plus
désagréablement, ce fut la manière dont M. de Rosmond repoussa les
caresses du petit Frédérik, qui s'attachait à sa jambe comme pour
l'empêcher de partir. L'enfant était caressant jusqu'à l'importunité,
il est vrai, mais l'impatience de son père, la violence qu'il mit à
l'éloigner de lui, à ordonner à la nourrice d'emporter son enfant,
révoltèrent le coeur d'Ellénore.
--Il faut que ce voyage vous donne bien de l'humeur, dit-elle, pour
traiter ainsi ce pauvre petit?
--C'est qu'il est insupportable, lorsqu'on a quelque chose d'important
à faire, d'être ainsi obsédé, reprit M. de Rosmond; ah! vous l'aurez
bientôt consolé de ce chagrin. Adieu, ajouta-t-il en s'approchant
d'Ellénore pour l'embrasser; mais sa tendresse maternelle était blessée,
elle accueillit froidement Frédérik.
--Au nom du ciel, ne me quittez point ainsi, dit-il d'un accent pénétré.
Ne me gardez point rancune... Croyez qu'en vous affligeant, je suis plus
à plaindre que vous... que la nécessité seule... que je vous aime
plus que tout... que je n'aimerai jamais personne autant que ma chère
Ellénore... que son amour est ma vie, et que si elle pouvait jamais se
donner à un autre... Mais je délire, ajouta-t-il en s'efforçant de se
calmer; pardonnez-moi de vous dire tant d'extravagances... C'est le
regret de vous quitter qui me fait perdre la tête... Soyez indulgente.
Sans mieux comprendre ce retour de tendresse que le mouvement de
dureté qui l'avait précédé, Ellénore tendit sa main à Frédérik, serra
affectueusement la sienne, et le suivit en silence jusqu'à sa voiture.