XX

Frédérik eut besoin d'employer tout l'ascendant que l'amour lui donnait

sur Ellénore pour calmer sa douleur. Il se chargea du soin de répondre

à son notaire pour l'engager à faire passer les fonds d'Ellénore à M.

Ham..., banquier à Londres. Lorsqu'il fallut signer la procuration,

Frédérik recommanda vivement à Ellénore de ne mettre au bas que ses

noms de famille, en disant que le dépôt ayant été fait en son nom de

demoiselle, il ne fallait pas y joindre celui de marquise de Rosmond.

Ellénore obéit sans faire nulle observation. La somme déposée chez

M. Bernardi fut bientôt confiée à M. Ham..., qui la plaça dans de si

heureuses opérations qu'il en doubla en peu d'années le capital.

Ellénore devint mère, sa joie d'avoir un fils fut troublée par le

sacrifice qu'on lui imposa de ne pas le nourrir de son lait. La

révolution française venait d'éclater, M. de Rosmond prévoyait la

nécessité de partir d'un moment à l'autre pour aller défendre les

parents et les biens qu'il avait en France. Ellénore ne voulait pas que

nul obstacle l'empêchât de le suivre. Le petit Frédérik fut donc confié

à une bonne nourrice et resta sous les yeux de sa mère.

Il ne fallait rien moins que les horribles nouvelles qui se succédaient

pour empoisonner un bonheur aussi doux; mais chaque jour apprenait à M.

de Rosmond le pillage du château d'un ami, d'un parent, la mort violente

de quelque malheureux soupçonné d'aristocratie; c'était à qui se

sauverait de cette terre de liberté, où l'on commençait à arrêter tout

le monde. M. de Rosmond, occupé à recevoir tout le monde ou à guider les

amis qui venaient se réfugier à Londres, y était presque sans cesse,

et Ellénore se voyait réduite à la société de miss Harriette et à

ses phrases emphatiques sur les aventures, les rencontres romanesques

qu'amèneraient sans doute de si grands événements.

Bien que le mariage d'Ellénore dût la rassurer sur son sort à venir,

elle ne se vit pas sans quelque plaisir assez riche pour ne rien coûter

à son mari; et elle bénit le souvenir de cet ami qui avait cherché

à réparer le tort qu'il lui avait fait, en lui assurant une honnête

indépendance. La dignité du caractère d'Ellénore rendait ce bienfait

inappréciable; mais elle s'étonna d'en voir M. de Rosmond encore plus

heureux qu'elle. Il dit même à propos de cet héritage plusieurs mots

sur la liberté mutuelle qui résultait de l'argent dans toutes les

associations, qui frappèrent désagréablement Ellénore; elle le trouva

trop satisfait de savoir qu'avec ce modique revenu elle pourrait se

passer de lui. En amour, tout désir d'affranchissement est une injure.

L'humeur de Frédérik devenait chaque jour plus sombre; mais Ellénore

n'en accusait que les tristes nouvelles qui se succédaient. Les biens

que la famille Rosmond avait en France venaient d'être saisis par des

créanciers patriotes. Le père de Frédérik avait succombé au chagrin de

se voir ruiné, et son fils se trouvait réduit à une faible somme placée

chez son banquier à Londres. Il fallait se résigner à des économies,

insupportables à M. de Rosmond. Ellénore allait être la plus riche du

ménage, et c'était avec de tendres instances qu'elle conjurait Frédérik

de disposer du peu qu'elle possédait pour l'employer comme il le

désirait. Mais une telle somme était insuffisante à maintenir le luxe

de M. de Rosmond. Dans son dépit, il se reprochait tout haut de n'avoir

point profité de la révolution, qui ôtait à la cour de France tout moyen

de sévir contre lui, et de la protection alors toute-puissante du duc

d'Orléans, pour aller défendre ses biens, vendre et réaliser sa fortune,

et la placer en Angleterre. Tous ces reproches semblaient dire: «Sans le

sot attachement qui m'a retenu ici, je serais encore riche.»

L'idée d'être utile à Frédérik dans ces temps de troubles rendait

Ellénore patiente à supporter tout ce que le malheur lui faisait dire

d'injurieux; et puis elle croyait tant lui devoir, que rien ne pouvait

lasser sa reconnaissance.

Une année se passa dans cette anxiété. Un jour, M. de Rosmond revint

de Londres, l'air radieux, le regard animé. Ellénore s'empressa de lui

demander quelle heureuse nouvelle le mettait en si bonne disposition.

--Quelles bonnes nouvelles? Ah! mon Dieu! répondit-il, elles sont plus

mauvaises que jamais: les Français deviennent fous; le duc d'Orléans

lui-même est effrayé de leur démence; il craint de l'avoir trop

encouragée, c'est pour cela qu'il vient d'arriver à Londres chargé d'une

mission qui déguise un exil. C'est une guerre à mort entre lui et la

reine, dont tous deux seront peut-être victimes, tant les esprits sont

révoltés; cela fait frémir pour l'avenir, et l'on doit s'estimer heureux

de n'être pas témoin d'un spectacle si menaçant.

--Pourtant votre joie ne vient pas de là, dit Ellénore en portant sur

Frédérik un regard soupçonneux.

--Aussi n'en ai-je point, reprit-il, et je ne sais ce qui peut vous

donner l'idée...

--Je me suis donc trompée, dit Ellénore sans perdre de vue Frédérik.

--D'autant plus trompée, répliqua M. de Rosmond, qu'à toute la peine que

les affaires de France causent, il faut que je joigne le regret de vous

quitter pour quelques jours.

--Vous éloigner d'ici? demanda vivement Ellénore. Iriez-vous à Paris?

grand Dieu!

--Non, vraiment, je ne suis pas si fou, c'est bien assez de leur laisser

mes biens sans leur donner ma tête; mais moins il reste de fortune, plus

il faut en prendre soin, et c'est pour m'assurer le recouvrement d'une

somme assez considérable que je me vois forcé de partir demain matin

pour Édimbourg.

--Et votre absence durera...

--Quinze jours, tout au plus.

--Quinze mortels jours!...

--Peut-être moins si l'affaire qui me force d'aller là se termine

promptement; ma chère Ellénore ne peut douter de mon empressement à

revenir près d'elle.

Alors Frédérik somma Maurice pour lui ordonner de tout préparer pour son

départ.

--Faudra-t-il prendre le grand nécessaire en bois d'ébène ou le petit en

acajou? demanda Maurice.

--Le grand, et tu n'oublieras pas le coffret émaillé.

Or, ce coffret émaillé contenait les ordres, les plaques en diamants que

lord Rosmond ne prenait jamais que pour aller à la cour. Ellénore en

fit la remarque; ce qui parut embarrasser Frédérik; mais il dit que ce

coffret renfermait encore d'autres bijoux qu'il voulait déposer chez son

banquier, pour plus de sûreté.

Cet incident, si peu important en apparence, jeta l'inquiétude dans

l'esprit d'Ellénore. Il lui vint pour la première fois à l'idée que

Frédérik ne lui disait pas la vérité; elle cessa de le questionner de

peur de l'entraîner dans quelqu'autre mensonge, et se contenta de se

dire:

--C'est un mystère que je ne dois pas pénétrer.

Le lendemain matin, en recevant les adieux de Frédérik, Ellénore fondit

en larmes.

--Ah! c'est faire trop d'honneur à une si courte absence, s'écria M. de

Rosmond en voyant la douleur qu'Ellénore tentait en vain de surmonter.

--C'est vrai, dit-elle, je dois vous paraître ridicule, mais j'ai l'âme

pénétrée de tristesse comme à l'approche d'un grand malheur.

--Cependant je ne vous laisse pas seule, ma cousine m'a promis de venir

s'installer ici pendant mon absence; elle vous tiendra compagnie. Je

sais bien qu'elle n'est pas toujours amusante et qu'il faut avoir un

complice pour rire de ses bizarreries, de ses grandes phrases; mais vous

les retiendrez pour me les écrire, cela vous distraira: sans compter que

votre enfant vous occupe du matin au soir. Allez, vous aurez à peine le

temps de penser à moi.

Ellénore sourit tristement à cette espèce de reproche, et pensa qu'il

était inutile de s'en justifier. En ce moment, Maurice vint apporter à

son maître un portefeuille rempli de banknotes. Ellénore s'étonna de

le voir se munir d'une somme aussi forte pour entreprendre un si petit

voyage; mais elle n'en fit point tout haut l'observation. Cette richesse

présente ne s'accordait pas avec ce que M. de Rosmond lui avait dit peu

de jours avant, de la gêne qu'il éprouvait depuis qu'il ne recevait plus

aucuns fonds de France; tout, jusqu'au brillant équipage venu pour le

prendre, lui paraissait étrange et la plongeait dans des suppositions

qui se détruisaient l'une par l'autre. Mais ce qui la frappa le plus

désagréablement, ce fut la manière dont M. de Rosmond repoussa les

caresses du petit Frédérik, qui s'attachait à sa jambe comme pour

l'empêcher de partir. L'enfant était caressant jusqu'à l'importunité,

il est vrai, mais l'impatience de son père, la violence qu'il mit à

l'éloigner de lui, à ordonner à la nourrice d'emporter son enfant,

révoltèrent le coeur d'Ellénore.

--Il faut que ce voyage vous donne bien de l'humeur, dit-elle, pour

traiter ainsi ce pauvre petit?

--C'est qu'il est insupportable, lorsqu'on a quelque chose d'important

à faire, d'être ainsi obsédé, reprit M. de Rosmond; ah! vous l'aurez

bientôt consolé de ce chagrin. Adieu, ajouta-t-il en s'approchant

d'Ellénore pour l'embrasser; mais sa tendresse maternelle était blessée,

elle accueillit froidement Frédérik.

--Au nom du ciel, ne me quittez point ainsi, dit-il d'un accent pénétré.

Ne me gardez point rancune... Croyez qu'en vous affligeant, je suis plus

à plaindre que vous... que la nécessité seule... que je vous aime

plus que tout... que je n'aimerai jamais personne autant que ma chère

Ellénore... que son amour est ma vie, et que si elle pouvait jamais se

donner à un autre... Mais je délire, ajouta-t-il en s'efforçant de se

calmer; pardonnez-moi de vous dire tant d'extravagances... C'est le

regret de vous quitter qui me fait perdre la tête... Soyez indulgente.

Sans mieux comprendre ce retour de tendresse que le mouvement de

dureté qui l'avait précédé, Ellénore tendit sa main à Frédérik, serra

affectueusement la sienne, et le suivit en silence jusqu'à sa voiture.

Ellénore, Volume I · 第 22 / 49 题